Deux coups au bois
road-trip, dispute, rituel, retrouvailles
La porte rendit la clé, mais refusa leurs deux valises.
Vincent poussa du plat de la main. Le battant avança de trois centimètres, protesta, puis revint contre son épaule. Derrière lui, Justine posa son sac en toile près de la fenêtre du palier privé.
« Tu comptes aussi défendre cet itinéraire-là ? »
Il se pencha sur la serrure. Justine Jourdan, vingt-huit ans, photographe d’architecture, connaissait cet air absorbé. Vincent Ollivier, trente ans, moniteur de voile, le prenait devant les objets qui lui résistaient. Elle l’avait déjà vu consacrer vingt minutes à une fermeture de tente.
« Il y a une méthode. »
Deux coups secs au-dessus du verrou. La porte s’ouvrit entièrement.
Justine attendit une seconde avant de passer, les lèvres serrées. Il lui abandonna le passage avec une dignité qu’elle trouva difficile à respecter.
La dernière chambre de l’auberge occupait un triangle sous les toits. Une malle sombre séparait le lit de la fenêtre. La table tenait dans un renfoncement où Vincent ne pourrait s’asseoir qu’en penchant la tête. Sur la commode, une carafe attendait entre deux verres. Le couvre-lit, trop court, avait été replié au pied du matelas ; près de l’oreiller, l’abat-jour jaune penchait sur sa tige.
Ils rentrèrent leurs bagages et rangèrent les valises contre la malle. Justine retira ses bottines en s’aidant des talons, puis les poussa sous la chaise. Vincent aligna ses chaussures près du seuil. Ses chaussettes avaient une couture rouge au bout, ce qui nuisait un peu à son allure d’homme de terrain.
Justine souleva l’appareil suspendu à son cou. Elle cadra la pente du plafond, puis la poignée et les raccords du papier peint. Ses déplacements entre la fenêtre et la porte obligèrent Vincent à pivoter deux fois avec son sac.
« Le détour nous a fait éviter la nationale », dit-il.
Elle abaissa l’appareil.
« Le détour nous a fait retrouver la nationale. Quarante minutes plus loin. »
« Avec un meilleur point de vue. »
« Ton détour avait une preuve photographique. »
Il sortit les cartes et les déplia sur la table. Justine photographia les franges du couvre-lit, suspendues bien avant le bout du matelas.
La porte de la salle d’eau frottait aussi. Elle donna deux petits coups dans le bois, par imitation, et la poussa. Elle s’ouvrit aussitôt.
« Tu vois », dit Vincent.
Justine rit de bon cœur. Elle essaya le même traitement sur la malle, sans résultat. Vincent souleva simplement le loquet, puis referma le couvercle en riant à son tour.
Un courant d’air ramena le battant de l’entrée contre son chambranle. Après la troisième interruption, Vincent retira sa surchemise bleu délavé et la posa sur le dossier de la chaise. Il coinça une petite cale sous la porte pour la maintenir entrouverte. Justine s’appuya à la poutre pour regarder. L’air du palier refroidissait le coton contre ses côtes.
La chambre sentait la laine humide et la cire d’abeille. Vincent vérifia la cale du pied, puis tapota le battant. Cette fois, il resta en place.
Vincent retira la cale, la posa sur la commode et ferma la porte d’entrée. Justine s’assit sur le lit, jambes repliées, l’appareil sur les genoux. Elle avait déposé sa montre argentée sur la commode. Le bracelet avait laissé une bande pâle autour de son poignet ; elle y passa le pouce plusieurs fois.
Au sol, près de la table, Vincent repliait les cartes. Un angle rentrait correctement, l’autre débordait. Il retourna l’ensemble avec précaution et retrouva exactement le même problème.
Depuis deux ans, ils partaient ainsi, avec une chambre réservée tard et des sacs où subsistait parfois le sable d’un autre séjour. Au retour, ils savaient raconter les incidents. Justine reconnaissait même le moment où Vincent allait l’imiter. Elle s’y prêtait volontiers, bien qu’il leur arrive de rire d’une dispute avant de l’avoir terminée.
Elle fit défiler les photographies. Une façade déformée par la perspective, un escalier, puis le panneau. Elle agrandit les lettres et tendit l’appareil à Vincent.
Il leva la tête.
« Je connais la pièce à conviction. »
« Regarde la flèche. »
Il regarda. La carte froissa son pantalon kaki quand il changea de position.
« Elle est très nette », dit-il enfin.
Justine attendit, le bras toujours tendu.
« Et orientée dans un sens assez précis. »
Elle baissa les yeux pour cacher son sourire. Vincent prit l’appareil et resta assis, un genou relevé. Son bracelet de corde avait tourné autour de son poignet ; le nœud reposait contre sa paume.
« J’avais envie de prolonger la route », dit-il.
« Moi, j’avais envie d’arriver. »
« J’avais compris. »
« Tu as surtout expliqué que j’avais mal compris le panneau. »
Il passa un doigt sur le bord du boîtier, à distance des commandes.
« Oui. »
Dans la voiture, il avait parlé du balisage, des travaux, de la façon dont les cartes étaient conçues. Elle avait fini par regarder les champs. Ce oui lui permit enfin de le regarder, lui.
Vincent se rapprocha à genoux et, avant de rendre l’appareil, frappa deux fois sur le montant du lit. Justine suivit ses doigts des yeux, puis répondit contre la tête de lit. Le bois produisit un bruit plus sourd.
« Le tien a moins d’assurance », dit-il.
Elle posa l’appareil sur le matelas.
« Le mien a raison. »
Il inclina la tête. Justine déboutonna sa chemise blanche en coton. Les manches roulées serraient ses coudes ; elle les déroula avant de retirer le vêtement et de le poser sur le couvre-lit. Puis elle ramena les jambes contre sa brassière noire.
Vincent cessa de sourire. Elle soutint son regard, soudain très consciente de ses bras nus.
Il posa une main ouverte sur le drap. Elle y glissa deux doigts, qu’il referma dans les siens. Elle frotta du pouce les petites traces sèches sur ses articulations. Vincent effleura la marque laissée par la montre.
« Je préfère me perdre avec toi que retrouver la route tout seul. »
Elle releva le menton.
« Garde cette phrase. Pas pour les carrefours. »
Il embrassa son poignet. Les épaules de Justine se détendirent, avec une lenteur qui lui fit mesurer combien elle les avait tenues raides. Elle remonta la main jusqu’à sa nuque. Sous les cheveux, la peau était encore tiède.
« J’étais fatiguée », dit-elle.
« Je sais. »
« J’aurais aimé que tu le voies avant le panneau. »
Vincent appuya sa joue contre sa paume. Elle laissa sa main là, assez longtemps pour sentir contre ses doigts le mouvement de sa mâchoire quand il déglutit.
Vincent se releva et posa l’appareil sur la malle. Il remplit les deux verres avec la carafe. Justine but une gorgée d’eau au goût légèrement métallique, puis déposa son verre sur la commode. Il y posa aussi le sien avant de revenir près de la porte fermée.
Sa main se leva à hauteur du verrou.
Deux coups.
Justine releva les yeux. Vincent attendait, un sourire au coin de la bouche. Il avait laissé les cartes en tas près de la table. Elle descendit du lit pour le rejoindre sous la pente du toit.
Justine saisit le col du tee-shirt gris de Vincent et l’attira vers elle. Il dut baisser la tête ; elle se hissa légèrement sur la pointe des pieds.
Le premier baiser fut court, gêné par leurs sourires. Au deuxième, Justine tira un peu plus fort sur le coton. Vincent posa une main entre ses omoplates, l’autre à sa taille. Elle gardait les doigts serrés au col de cet homme qu’elle avait voulu envoyer consulter tous les panneaux du département.
Leurs lèvres se séparèrent. Elle resta près de sa bouche.
« Encore. »
Il l’embrassa plus longuement. Justine relâcha le col pour poser une main contre sa mâchoire ; l’autre passa sous le tee-shirt, jusqu’au milieu du dos. La peau y était fraîche. Vincent se rapprocha et elle retrouva la place familière de son corps contre le sien. Dans la voiture, leurs coudes s’étaient frôlés sur l’accoudoir et chacun s’était écarté. Elle y repensa en le retenant par la taille.
Elle dégagea ses mains pour le laisser retirer son tee-shirt. Il le posa sur la malle, à côté de l’appareil.
Justine lui appliqua les deux paumes sur le torse. Elle le regarda assez longtemps pour qu’il baisse les yeux vers ses mains, puis les relève avec un sourire un peu embarrassé. Elle aimait lui faire cet effet. Vincent savait amarrer un bateau par mauvais temps et porter leurs deux sacs dans un escalier, mais il lui arrivait de perdre une phrase quand elle le touchait ainsi.
Il se pencha pour embrasser le creux de son cou.
Elle ferma les yeux. Ses doigts s’immobilisèrent sur ses épaules, puis s’y agrippèrent doucement. La bouche de Vincent s’attarda près de sa clavicule. Quand il redressa la tête, sa joue râpa légèrement sa peau.
« Là », murmura-t-elle.
Il y revint. Justine eut un frisson et inclina la tête pour lui dégager le cou. Elle sentit sa main remonter dans son dos, s’arrêter au bord de la brassière. Son propre pouce suivait une ancienne petite cicatrice sur l’épaule de Vincent, presque effacée par le bronzage.
Elle finit par reculer vers le lit, en le tirant par la main. Assise au bord du matelas, elle déboutonna son jean noir et le fit glisser jusqu’aux chevilles. Elle acheva de l’enlever avec ses chaussettes, qu’elle rentra dans une jambe du pantalon avant de laisser le tout au pied du lit.
Puis elle se releva, pieds nus sur le plancher, et posa les mains sur les bras de Vincent.
Il chercha un endroit où se tenir droit. Ils firent deux pas de côté ; son talon heurta la malle et le couvercle résonna. Justine s’arrêta, le nez presque contre le sien.
« Elle aussi, maintenant », dit-elle.
Vincent baissa la tête et rit contre son épaule. Elle passa une main dans ses cheveux. La chambre était vraiment trop petite : les valises condamnaient le passage près de la fenêtre, et il aurait suffi qu’il se redresse trop vite pour rencontrer la poutre.
Il l’entraîna vers l’espace libre devant la porte. Justine le poussa jusqu’au battant, les paumes sur son torse.
Vincent ramena le bassin de Justine contre le sien. Elle entrouvrit la bouche contre ses lèvres et agrippa sa taille.
Derrière eux, le battant grinça contre son chambranle.
Vincent garda un bras autour de sa taille et tendit l’autre vers la porte. Ses doigts rencontrèrent le vernis ancien, un peu collant sous la chaleur de la chambre. Il frappa deux petits coups près de la serrure.
Justine posa sa main sur la sienne.
Ses pieds se trouvaient entre les chaussettes de Vincent. Elle rapprocha encore son bassin, puis resta immobile, le front contre sa joue. Le bois était frais sous ses doigts. Elle entendait leur respiration et, quelque part en bas, une chaise qu’on traînait sur le sol.
Le battant s’immobilisa sous leurs mains réunies. Justine tourna le verrou jusqu’au déclic.

Au matin, la porte était toujours fermée.
Justine remarqua deux marques claires dans le vernis en traversant la chambre pour chercher de l’eau. Elle s’arrêta, posa l’index dans une petite dépression, puis poursuivit jusqu’à la commode.
Derrière Justine, le drap froissa.
Vincent était assis dans le lit, le drap remonté à la taille. Il regardait les cartes pliées de travers sur la table.
« On pourrait rester ici ce matin », dit-il.
Justine remplit un verre et le lui tendit.
« Tu proposes de ne pas partir ? »
« Je travaille ma précision. »
Elle s’assit près de lui. La lumière des toits éclairait ses genoux et traversait l’eau du verre. Vincent posa une main sur sa cheville. Elle la fit rouler doucement sous sa paume, puis étendit les jambes.
Justine revint contre Vincent et posa les lèvres sur son épaule nue.
La porte pouvait attendre.

Fin de l’histoire
Envie de composer la soirée ? Trois lignes suffisent pour la lancer.