La Boîte bleue
jeu, tempête, chaleur, plaisir
Élise Wagner avait vingt-neuf ans, travaillait avec des cartes et payait seule le loyer de son appartement. Elle avait posé ses deux paumes sur la carte, mais la carte ne représentait plus rien d’utile : autour du chalet, la neige avait effacé le chemin, les piquets, les sapins bas et jusqu’à la pente qu’ils avaient gravie une heure plus tôt. Le verre vibrait par petites secousses irrégulières dans les fenêtres.
Victor Piquet avait trente-six ans et travaillait comme luthier. « Ta carte vient de perdre contre trois flocons », dit-il.
À genoux devant le poêle, il examinait le conduit, la grille, le tas de bûches empilé contre le mur. Sa chemise de flanelle verte gardait aux poignets une odeur métallique de neige fondue. Élise, debout à la table, portait encore son pull bleu nuit à col roulé, son jean noir et ses chaussettes épaisses rayées. Son crayon tenait dans son chignon défait par une décision précaire.
« Ce sont des milliers de flocons. Je travaille avec des cartes, pas avec des miracles. »
« Moi, je travaille avec des sapins. Leur inclinaison indique le nord. »
« Les sapins sont plantés. Ils n’indiquent rien. »
Victor leva le nez vers elle.
« Celui près de la porte penche à gauche. »
« Celui près de la porte reçoit le vent depuis deux heures. »
« Le vent a donc une préférence politique. »
Élise rabattit un pan de la carte sous sa main. Le sac à provisions attendait au sol, la marmite vide sur la cuisinière. La soupe pouvait cuire dès que le feu prendrait. Elle avait trouvé des légumes, du pain, du fromage, deux pommes et un moulin à poivre qui rendait parfois une poussière si fine qu’elle se déposait sur les doigts.
Victor tendit la main vers une boîte d’allumettes absente, puis fouilla la poche droite de son pantalon de velours brun. Il en sortit son couteau multifonction, ouvrit une lame minuscule, inspecta le tiroir à bois, puis le rebord du poêle.
« Tu avais dit que le chalet était équipé. »
« J’avais dit qu’il y avait une cuisinière. »
« La nuance me paraît peu hospitalière. »
Élise retira ses bottines avec les talons de ses pieds. Les bottines brunes restèrent sous la table. Victor enleva ses bottes de randonnée et les aligna près de la porte, semelles contre le tapis.
La soupe attendait. Le poêle aussi. Les allumettes habituelles avaient disparu.
Victor ouvrit le tiroir inférieur du buffet. Le bois accrocha la peau de son doigt avec un grain de sciure. Il repoussa une cuillère, deux torchons et une boîte en fer rouillée. Sous la boîte, il trouva un petit rectangle bleu.
« J’ai une piste. »
Élise contourna la table. Victor posa la boîte sur le bois. À l’intérieur reposaient trois allumettes intactes, fines, pâles, rangées côte à côte.
Elle les prit entre deux doigts.
« Trois. »
« Trois chances de ne pas manger des légumes crus. »
« Une allumette par échec. Celui qui rate exécute la demande de l’autre. »
Victor observa la boîte, puis Élise.
« Tu viens de transformer une panne d’équipement en tournoi officiel. »
« Je suis cartographe. Je donne des limites aux territoires hostiles. »
Elle referma la boîte bleue et la glissa dans la poche arrière de son jean.
« Une règle supplémentaire », dit Victor. « On ne gaspille rien. »
« Tu t’inquiètes pour les allumettes ou pour ta réputation ? »
« Les deux sont inflammables. »
Élise sourit. La soupe resta dans sa marmite vide. Le bois fut trié sur le tapis : petites brindilles, morceaux fins, bûches plus épaisses. Victor les rangea avec une précision de luthier. Élise posa la première allumette sur le rebord du poêle, hors de portée de la manche de Victor.
Dehors, la neige frappait les vitres. À l’intérieur, chaque geste prit une importance excessive.
Victor plaça les brindilles en éventail. Élise s’accroupit près de lui, mais sa main resta suspendue au-dessus de la première allumette.
« Trop serré », dit-elle.
« C’est un foyer, pas une carte routière. »
« L’air doit circuler. »
« L’air circule très bien. Il est même particulièrement motivé. »
Il gratta la tête de l’allumette contre la bande rugueuse. Une petite flamme naquit, trembla, puis disparut.
Élise leva un doigt.
« Tu l’as présentée trop bas. »
« Elle était debout. »
« Une flamme n’a pas de jambes. »
Victor prit la seconde brindille, la plaça autrement, puis rapprocha la première allumette, dont le bout rougeoyait encore, des brindilles. La flamme reprit, et Victor se pencha, les deux mains autour d’elle, laissant seulement une fente entre ses paumes. La lumière orange éclaira ses doigts, le bord de sa barbe, la bouche qu’il pinçait avec application.
Élise se plaça derrière son épaule. Son pull bleu nuit frotta le dos de Victor.
« À gauche. »
« Ma gauche ou la tienne ? »
« Celle qui ne détruit pas le feu. »
« Voilà une précision tardive. »
Il rapprocha les mains. La flamme grandit. Élise posa deux doigts sur son avant-bras pour le guider, puis les laissa là. Victor sentit la pression légère, la présence de son corps contre son épaule.
« Laisse la flamme. Approche ta bouche de la mienne. »
La phrase resta entre eux. Victor tourna la tête. Élise avait les lèvres entrouvertes, le crayon toujours pris dans son chignon, une mèche collée à sa joue.
Le feu prit d’un coup, avec un claquement sec. Victor recula, assis sur ses talons.
« J’ai gagné. »
« Tu as suivi mes indications. »
« Les grands luthiers savent reconnaître le génie. »
Élise retira son pull pour atteindre le tiroir du poêle. Le vêtement tomba sur le dossier d’une chaise. Son débardeur blanc découvrit ses épaules et la fine montre à son poignet gauche. Victor retira sa chemise en contestant la méthode d’allumage ; elle glissa sur le tapis, près du tas de bois.
« Tu as simplement eu les mains au bon endroit », dit-elle.
« C’est déjà une compétence. »
Elle s’assit près du poêle et enleva ses chaussettes rayées, une après l’autre, pendant qu’elle surveillait les brindilles. Elles restèrent près de la fonte noire. La chaleur du poêle dessina une frontière nette sur ses chevilles.
Victor s’installa devant elle, jambes pliées, son tee-shirt gris encore sur le torse, ses chaussettes écrues dans les bottes rangées près de la porte. « J’ai gagné. Masse-moi les épaules », dit Victor.
Élise posa ses mains sur les épaules de Victor et les massa avec une application volontairement professionnelle.
« Tes doigts ont déposé un dossier. »
Elle appuya davantage. Victor ferma les yeux. Les muscles sous ses paumes cédaient par petits reliefs, tendus par la montée au chalet et le transport du sac.
« Là », dit Victor.
Élise trouva le point exact. Il inclina la tête. Sa nuque toucha le ventre d’Élise, juste au-dessous du bord du débardeur.
« Tu prends des notes ? »
« Je mémorise les erreurs de structure. »
« Ma structure est parfaite. »
« Elle manque de souplesse. »
Victor se retourna et posa une main sur la cuisse d’Élise. L’autre main resta au sol pour soutenir son poids. Il embrassa l’intérieur de son poignet, juste sous la montre. Élise passa ses doigts dans les cheveux de Victor et tira doucement sa tête vers elle.
Le baiser commença avec la discrétion d’une correction technique. Il dura assez pour que le feu gagne une bûche, que la soupe soit versée dans la marmite et que le poivre écrasé au fond du moulin tombe en pluie sombre sur les légumes.
Élise recula la première, le sourire pris au coin de la bouche.
« La soupe. »
« Elle a connu pire. »
« Elle n’a surtout rien demandé. »
« Elle peut attendre. »
Victor se remit debout. Élise attrapa la boîte bleue dans la poche arrière de son jean, la posa près du foyer et l’ouvrit. Les deux allumettes restantes reposaient dans leur logement.
« La prochaine épreuve », dit-elle.
« Il y en a une ? »
« Tu viens de perdre ton sérieux. »
« Il était déjà faible. »
Elle referma la boîte. Victor passa une main sous la nuque d’Élise. Leurs bouches se retrouvèrent, plus pressées. Le feu claqua dans le poêle. Sur les vitres, la neige effaçait jusqu’au reflet des arbres.
La deuxième allumette reposait entre le pouce et l’index d’Élise. Elle était debout devant le poêle, en débardeur blanc et jean noir. Victor se tenait face à elle, torse couvert par son tee-shirt gris, pantalon de velours brun, mains posées sur les hanches d’Élise.
« Une dernière épreuve », dit-elle.
« Laquelle ? »
« La tenir allumée cinq secondes. »
« C’est une épreuve de patience. »
« Tu es déjà en train d’échouer. »
Élise frotta l’allumette. La flamme surgit près de son visage. Victor referma ses doigts autour de ceux d’Élise, sans toucher la flamme. Ils la regardèrent brûler entre leurs mains réunies.
Une seconde.
Deux.
La chaleur atteignit le bout de leurs doigts.
Trois.
Élise leva les yeux vers Victor. Il ne regardait plus l’allumette.
Quatre.
Sa main se resserra sur celle d’Élise.
Cinq.
Ils rapprochèrent leurs doigts au-dessus de l’allumette éteinte, et la fumée leur piqua les yeux.
« Nous avons respecté la règle », dit Victor.
« Très mal. »
« C’est notre spécialité. »
Élise posa l’allumette éteinte sur la boîte bleue. Victor l’embrassa. Elle passa ses bras autour de son cou et rapprocha son bassin du sien. Le baiser devint plus lent, puis plus profond. Le feu projetait leurs ombres sur le mur, deux silhouettes qui se défaisaient avant même que leurs vêtements quittent la pièce.
Victor retira son pantalon après s’être assis sur le bord du tapis. Il le repoussa d’un pied vers le fauteuil. Élise resta debout entre ses genoux. Ses mains à lui glissèrent sur les fesses d’Élise par-dessus son jean. Elle attrapa le visage de Victor et le fit relever vers elle.
« Tu as encore une demande à exécuter. »
« Je suis disponible. »
« Je vois ça. »
Élise déposa son jean plié sur la chaise, puis retira son débardeur. Il tomba près du tapis. Victor ôta son tee-shirt pour protéger la flamme qui menaçait une brindille trop longue, puis le suspendit à l’accoudoir.
Leurs sous-vêtements restèrent entre eux, derniers fragments de distance. Élise s’assit à côté de Victor, puis se tourna pour lui faire face. Une main de Victor passa dans son dos. Élise posa ses doigts sur la poitrine de Victor, sentit le rythme ferme sous sa paume, puis descendit jusqu’à la ceinture du boxer bleu sombre.
Il embrassa son épaule. Elle mordit légèrement sa lèvre, le ramena contre elle et murmura :
« Dans la chambre. »
Ils se levèrent ensemble. Victor prit la boîte bleue sur le sol. Élise récupéra la marmite et la posa sur le poêle. La soupe commença à frémir derrière eux, oubliée dans la lumière du foyer.
Le couloir était court. La porte de la chambre s’ouvrit sur un lit étroit, une couverture épaisse et une lampe posée sur une commode. Victor déposa la boîte bleue près de la lampe. Élise passa derrière lui, retira le crayon de son chignon et le posa à côté de la boîte.
Dans la chambre, Élise et Victor se retrouvèrent nus. Victor glissa ses doigts sur la chatte humide d’Élise, qui écarta les jambes et l’attira contre elle. Victor resta un moment debout près du lit, puis attira Élise contre lui. Elle posa ses deux mains sur sa nuque. Ils s’embrassèrent avec une concentration qui ne laissait plus de place à la plaisanterie.
Élise s’allongea sur le dos. Victor vint au-dessus d’elle, soutenu par ses avant-bras. Elle lui prit le visage entre ses mains et le ramena à sa bouche. Le matelas émit un grincement régulier.
« Plus près », murmura-t-elle.
Victor obéit au mouvement de ses jambes. Élise noua ses bras autour de lui. Victor guida sa bite entre les cuisses d’Élise et la fit entrer dans la chatte humide d’Élise. Élise serra les jambes autour des hanches de Victor et réclama un rythme plus profond. « Encore », dit-elle. Elle guidait Victor par les épaules, par la pression de ses cuisses, par des mots courts qui passaient entre deux baisers.
« Là. »
« Encore. »
« Ne t’arrête pas. »
Victor enfouit le visage contre le cou d’Élise. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux, le maintint contre elle, puis renversa leur position avec une vivacité qui fit grincer le lit. Victor se retrouva sur le dos. Élise s’assit au-dessus de lui, une main sur son torse, l’autre sur son épaule. La lampe dessinait un bord pâle sur son dos.
« La cartographe prend la direction », dit-elle.
« Elle prétend toujours cela. »
Elle se pencha pour l’embrasser. Victor embrassa Élise, puis glissa sa langue dans la bouche d’Élise avant de descendre vers ses seins. Victor posa ses mains sur les hanches d’Élise et suivit son mouvement. La couverture glissa au sol. Le lit remua contre le mur.
La neige frappait les vitres de la chambre avec un bruit continu, doux et précis. Élise ferma les yeux. Un frisson lui parcourut le dos lorsqu’elle s’agrippa aux épaules de Victor. Il la ramena contre lui, et leurs gestes changèrent encore, plus lents, plus serrés. Chaque mouvement appelait le suivant.
« Victor. »
Il répondit par son prénom à elle, la voix basse.
Élise se pencha jusqu’à poser son front contre le sien. Leurs mains se cherchèrent sur le drap. Victor entrelaça ses doigts aux siens. Elle serra sa main, puis l’attira vers sa poitrine. Il l’embrassa sous l’oreille, sur la bouche, au creux de l’épaule. Elle remonta une jambe contre sa hanche.
Élise jouit en serrant Victor contre elle, ses cuisses tendues autour de ses hanches. Victor jouit à son tour, resta profondément en elle, puis posa son front contre celui d’Élise. Élise eut un rire bref contre la joue de Victor, puis son corps se resserra autour de lui. Victor resta contre elle, la bouche dans ses cheveux, jusqu’à ce que la tension quitte ses épaules et que leurs mains retombent ensemble sur le drap.
Ils demeurèrent enlacés, immobiles seulement assez pour entendre le feu dans la pièce voisine. Élise posa son nez contre le cou de Victor.
« On ne s’est pas perdus, on a seulement changé de carte. »
Victor caressa le dos d’Élise du bout des doigts.
« Cette carte-là manque de légende. »
« Je peux en dessiner une demain. »
« Avec trois symboles ? »
« Deux suffiront. »
La soupe refroidissait dans la marmite. La boîte bleue attendait près de la lampe, ouverte sur la dernière allumette.

Au matin, Élise posa la boîte bleue près de la tasse de Victor. La neige tombait sans bruit derrière les vitres. Le feu était éteint, le bois réduit à des morceaux gris.
Victor regarda l’allumette intacte.
« On la garde. »
Élise referma la boîte et la poussa vers lui.
« Pour la prochaine carte. »
La troisième allumette resta dans son petit écrin bleu.

Fin de l’histoire
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