La Chambre des averses
été, pluie, souvenirs, lenteur
Sur le palier, Clément ôta ses baskets et Clara ses sandales. Les quatre chaussures restèrent là, alignées sans ordre. La poignée de la chambre laissa à Clément une fraîcheur de métal sur les doigts mouillés. Il entra, l’appareil au cou, la chemise blanche collée aux épaules. Clara Eymard, trente-sept ans, luthière, le suivit avec la clé de buis dans la paume. L’atelier au rez-de-chaussée de leur immeuble, les commandes en retard et le prochain loyer pouvaient attendre. Clément, trente-neuf ans, passa d’abord à la fenêtre.
Le parapluie fermé séchait près de la porte. Clara posa la clé au centre de la commode. Le bois ciré avait sous sa main un grain farineux. Elle ouvrit le tiroir du haut, trouva les serviettes sèches, et l’odeur de cire ancienne se mêla au camphre.
« Pas celui-là. Le tiroir qui ferme est en bas. J’ai repris la barbe de l’ancienne clé, dent pour dent ; celle-ci devrait tourner. Mais je veux te voir chercher avant de te le dire. »
Clément retira sa chemise et la posa sur le dossier de la chaise. Le lin mouillé y resta, plus sombre aux épaules. Clara suspendit sa blouse ivoire au montant du paravent. Le pantalon vert sauge, lui, faisait à chaque pas un petit bruit de gouttes prisonnières dans l’ourlet. Elle ouvrit une boîte de boutons de nacre, puis un carnet où quelqu’un avait noté des hauteurs de fenêtres. Dans l’armoire, des cintres vides et, sur l’étagère, la chemise de lin propre que Clément laissait d’un été sur l’autre.
Il cadra le gond, l’appui, la ligne du linteau. L’objectif descendit. Penchée sur la commode, Clara le vit viser ses propres mains, ensuite sa nuque dégagée par la pince. La montre fine brillait au poignet gauche de Clara.
« Tu mesures la menuiserie ou mon cou ? »
« Les deux tiennent debout sans excuse », dit-il.
Il gardait l’appareil d’une main. De l’autre il reprit la clé et la tourna vers le jour.
« Trop soignée pour un tiroir. Passage secret, derrière l’armoire ou dans l’épaisseur du mur. »
« Elle ouvre un tiroir. J’ai sculpté le panneton pour ça. »
« Si elle ouvre un passage secret, je demande au propriétaire de réparer l’escalier. »
Le bruit de la pluie descendit du toit aux gouttières et couvrit jusqu’au craquement du parquet. Clara referma le tiroir aux serviettes. Clément garda la clé. Ni l’un ni l’autre ne souriait tout à fait.
Ils cessèrent de chercher pour de bon. Le cercle entre l’armoire, le miroir et le lit leur suffit.
« La boîte à musique », dit Clara. « Un ressort, une serrure minuscule, et nous voilà riches de trois notes fausses. »
Clément souleva le couvercle. Deux lames tintèrent, rien à ouvrir. Leurs épaules se touchèrent quand il se redressa. Il ne s’écarta pas.
« Alors la porte du couloir, celle dont on a peint le cadre. On gratte, on pousse, on débouche sur un escalier que personne n’avoue. »
« Ou le miroir. On le décroche, et derrière il y a les plans, plus un mode d’emploi pour les gens qui reviennent trop souvent. »
Le miroir piqué leur renvoya la chaise, la chemise mouillée, le lit. Clara prit la chemise propre dans l’armoire et disparut derrière le paravent. Elle retira le pantalon vert et le laissa là. Elle reparut avec la chemise de Clément sur elle, boutons inégaux, et rien d’autre que le soutien-gorge et la culotte bleu nuit. Il la regarda sans trouver où poser les yeux, puis les posa quand même.
« Tu me prends mon seul linge sec. »
« Il était sur une étagère, pas sur toi. »
Il rit, bas. « Je tiens à garder mes deux mains libres pour cette expédition. » Il retira son pantalon et le déposa près de la chaise. Clara le regarda à son tour, sans se presser.
Ils parlèrent des étés d’avant, sans programme. La pièce au papier bleu avait changé de couleur. Le palier, non. Cette chambre semblait les attendre avec les mêmes lames qui craquent sous le talon, les mêmes volets entrouverts sur un jardin vide. Clara mit la clé dans la paume de Clément. Il referma les doigts, les rouvrit, puis appuya le buis contre le bois du lit. Leurs mains restèrent près, sans se prendre encore. La pluie, sur la vitre, faisait un rideau assez épais pour qu’on oublie l’heure.
L’averse redoubla et ferma la chambre. Clément posa l’appareil sur la commode et se tourna vers Clara. Clara prit la clé près du lit et la posa sur le rebord intérieur de la fenêtre. Sur la vitre, la pluie se fit plus menue.
« Ne cherche plus la serrure ; regarde-moi. »
Il la regarda. Au bord de la vitre, Clara posa la bouche sur la sienne et retrouva le sel léger de la pluie sur sa lèvre. La langue de Clément vint contre la sienne, lente, précise. Clara lui entoura la taille. Les mains de Clément glissèrent de la mâchoire de Clara à ses hanches, sous la chemise trop grande. Une lame du parquet craqua. Ils s’arrêtèrent, rirent le front l’un contre l’autre, et recommencèrent plus près.
Clara gagna le lit. Elle retira la chemise de Clément et la laissa tomber au pied du matelas. Il défit le soutien-gorge, le posa sur la commode, et sa bouche prit un sein, puis l’autre. Le téton durcit sous sa langue. Clara garda une main dans ses cheveux, l’autre sur son épaule. Il descendit le long de son ventre, s’agenouilla entre ses cuisses, et le parquet craqua encore sous son genou. Le rire de Clara lui arriva dans le cou.
« Ce plancher va nous dénoncer à des gens qui ne sont pas là. »
Elle fit glisser la culotte et la laissa au coin du matelas. Clément passa derrière le paravent. Quand il revint, le boxer gris était resté là-bas. Clara, assise au bord du lit, prit la bite dressée de Clément dans sa main, puis dans sa bouche. Elle le suça sans se presser, langue autour du bout, puis plus bas, une main à la base et l’autre sur la cuisse de Clément. Les mains de Clément restèrent sur les épaules de Clara, ouvertes, tremblantes d’attendre. Il grogna son prénom. Elle le relâcha seulement pour s’allonger.
« Viens. »
Clara guida la bite de Clément vers sa chatte, déjà humide. Il s’appuya sur les avant-bras. Elle était sous lui, les jambes ouvertes, les talons contre le drap. Il entra lentement. Elle dit « encore », et il alla jusqu’au bout, se retira, revint. Le rythme suivit l’eau sur les tuiles : une pause quand la lame craqua, une reprise plus profonde, puis cette cadence où Clara cessa de rire. Ses doigts s’accrochèrent à l’avant-bras de Clément. Il embrassa la bouche de Clara, son sein, le creux sous son oreille. Elle lui prit les fesses à deux mains et le ramena plus fort en elle.
« Là. Ne change pas. »
Le plaisir lui vint d’un coup net, au bas du ventre, dans les cuisses, dans la chatte qui se serrait autour de lui. Clara jouit en gémissant contre sa joue, les yeux fermés, les hanches collées aux siennes. Clément tint bon, attentif, jusqu’à ce que le spasme la laisse molle et rieuse. Alors Clara le fit passer sur le flanc. Allongée face à lui, une jambe passée sur la hanche de Clément et les mains posées à son épaule, elle le reprit en elle et bougea pour eux deux. Il jouit ainsi, le front à l’épaule de Clara, la main ouverte sur les fesses de Clara, sans autre geste que de la tenir. L’orage s’éloigna. Leurs hanches ralentirent d’elles-mêmes.
La clé, sur le rebord, n’ouvrait rien. Elle marquait seulement la chambre.
« Même ici, je te retrouve autrement », dit-il.
Clara tira le drap froissé sur leurs hanches. La vitre continuait de ruisseler, plus doucement.

Ils ne dormirent pas tout de suite. Clara pensait à la boîte de boutons, à son couvercle qui fermait de travers. Elle demanda à Clément de la rapporter sur le lit. Il se leva, retrouva la boîte près du carnet et revint s’asseoir contre la tête de lit. Clara remonta le drap sur leurs jambes, puis renversa la nacre dans le creux du tissu. Un bouton marron roula parmi les disques pâles.
« Celui de ta veste », dit-elle.
Clément le ramassa entre le pouce et l’index. Une encoche entamait le bord ; du fil roux occupait encore deux trous.
« Tu avais prétendu savoir recoudre. »
« Je savais. C’est toi qui as tiré dessus pour vérifier. »
Clara posa le bouton sur le genou de Clément. Elle revoyait la table près de la fenêtre, une assiette contenant deux abricots, la veste étalée entre eux. Ils avaient passé leur dernier après-midi de vacances à cette réparation minuscule. Clément devait repartir travailler le lendemain ; Clara restait quatre jours pour terminer un instrument chez elle. Aucun des deux n’avait demandé à l’autre de rester. Elle avait choisi un fil trop visible et recommencé trois fois, tandis que Clément épluchait un abricot avec une application qui l’avait agacée.
« Je croyais que tu avais hâte de partir. »
Clément cessa de faire tourner le bouton.
« J’avais déplacé mon billet. Deux fois. »
« Tu ne me l’avais pas dit. »
« Je voulais que tu me retiennes sans avoir à te donner les horaires. »
Clara baissa les yeux sur le fil roux. Elle avait gardé le bouton après l’avoir retrouvé sous la table, persuadée que Clément n’avait même pas remarqué sa disparition. Pendant plusieurs semaines, elle avait pensé lui envoyer ce petit rond de bois dans une enveloppe. Puis ils s’étaient revus, ailleurs, et la question de cet après-midi était restée dans la boîte.
« Moi, je cousais lentement », dit-elle.
Il passa un doigt sur la couture du drap, près de la main de Clara.
« Très lentement. J’ai eu le temps de détester les abricots. »
Elle rit, puis posa la paume sur les doigts de Clément. Le souvenir lui revenait avec une netteté embarrassante : elle avait détourné la tête lorsqu’il avait posé sa tasse vide, certaine que ce bruit annonçait le départ. Aujourd’hui encore, certains gestes ordinaires lui faisaient préparer une séparation qui n’arrivait pas.
« Maintenant, je te demanderais de rester. »
« Maintenant, je laisserais mon sac ouvert. »
Clara s’approcha et appuya la joue contre l’épaule de Clément. D’habitude, après leurs retrouvailles, elle cherchait déjà ce qu’ils feraient le lendemain. Cette nuit-là, elle laissa les boutons dispersés et le carnet fermé. Clément posa sa main sur celle de Clara ; son pouce s’arrêta contre la petite cicatrice laissée par un outil, au bord de l’index.
Ils restèrent assis jusqu’à sentir le drap refroidir sur leurs jambes. Clara rassembla la nacre dans la boîte, mais garda le bouton marron au creux du poing. Clément dégagea l’oreiller derrière elle. Elle s’allongea face à lui, posa le bouton près de la lampe et glissa sa main sous la joue de Clément.
« Demain, pas de départ avant le petit déjeuner. »
« Ni juste après », répondit-il.
Clara éteignit la lampe. Dans le noir, Clément rapprocha son oreiller du sien.
Le matin, Clara reprit la clé sur le rebord. Le tiroir du bas céda. Clément, derrière son épaule, ne vit que des lettres anciennes, papier aminci, une écriture penchée qui parlait de la villa et d’un rosier. Ils rirent tout bas. Clara posa la plus mince sur la commode. Clément referma le tiroir. Sur la vitre, la pluie finie laissait une lumière neuve.

Fin de l’histoire
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