La craie sur le parquet
installation, lenteur, jeu, tendresse
Claire avait dessiné une étagère de trois mètres avant de constater que le mur n’en faisait que deux.
« Les livres se serreront », dit-elle.
Maxime posa le mètre pliant sur la table. Le plateau pencha ; il rattrapa l’outil au bord.
« Ils paient déjà leur part du loyer ? »
Elle releva la tête, la craie entre deux doigts. À vingt-neuf ans, Claire Besnard gagnait sa vie en dessinant des cartes. Les erreurs d’échelle, elle les repérait très bien toute seule. Maxime Chauvin, vingt-sept ans, luthier, attendait toujours une seconde avant de sourire après ce genre de remarque. Elle aurait préféré qu’il rie franchement : elle aurait pu lui jeter quelque chose.
Les cartons ouverts longeaient le mur nord. Près de la fenêtre, un niveau à bulle voisinait avec deux tournevis et une poignée de vis. Le matelas roulé attendait contre le radiateur, dont le métal refroidissait avec des cliquetis irréguliers.
Ils venaient de perdre une heure à chercher la clé de la cave dans des cartons qui ne leur appartenaient pas. Au troisième saladier inconnu, Claire avait vérifié l’étiquette. Maxime avait tout de même ouvert le quatrième carton.
La clé restait introuvable.
Claire retira ses baskets grises à coups de talon près du carton « cuisine », puis s’agenouilla devant son dessin. Le parquet gardait la chaleur du soleil par plaques ; sa paume gauche avait trouvé un endroit froid. Elle effaça l’extrémité de l’étagère avec la manche roulée de sa chemise blanche.
« Ici, les livres auront la lumière du soir. »
« Ici, tu ne pourras plus ouvrir la fenêtre. »
« Tu donnes beaucoup de place aux fenêtres. »
Maxime se pencha derrière elle. Son tee-shirt vert accrocha presque le crayon qui retenait les cheveux de Claire. Elle lui tendit la craie. Il ajouta au rectangle une flèche traversant le salon jusqu’à la cuisine.
« Cette étagère mène directement aux pâtes. C’est une architecture cohérente. »
Elle rit et voulut reprendre la craie. Leurs doigts se croisèrent. Maxime la retint une seconde, jusqu’à ce que Claire cesse de tirer et le regarde.
Dans l’ancien appartement, leur étagère cachait une prise et trois fissures. Pour atteindre les romans du bas, il fallait déplacer le panier à linge. Ils savaient où poser le pied pour éviter la lame qui grinçait. Le robinet sifflait à peine ouvert ; le canapé les faisait glisser vers le même creux.
Ici, Claire pouvait traverser le salon sans frôler Maxime. Elle avait plusieurs fois changé de direction pour passer près de lui, un carton vide dans les bras.
Il déplaça la table contre le mur et coinça un morceau de carton sous le pied trop court. Puis il retira ses chaussures de chantier, les rangea sous la fenêtre et revint en chaussettes.
Il déposa la craie dans la paume de Claire. Elle referma les doigts sur les siens et le garda accroupi près d’elle pendant qu’elle examinait de nouveau le mur.

Le fauteuil occupait beaucoup plus de place sur le parquet que dans leur souvenir.
Claire acheva d’en tracer les accoudoirs, recula sur les talons et fronça le nez.
« On dirait qu’il a acheté l’appartement. »
Maxime s’assit au bord de la table pour vérifier la cale. Le plateau tint.
« Il était là avant nous. Il a des droits. »
Le fauteuil venait du premier logement de Maxime. Une couture avait cédé sur le côté et le siège s’affaissait assez pour compliquer chaque tentative de se relever. Claire y lisait pourtant tous les dimanches, les pieds sur un accoudoir. Au nombre de coussins jetés par terre, Maxime savait généralement comment s’était passée sa matinée.
Elle ôta sa montre fine et la posa sur le carton des livres. Une bande plus claire entourait son poignet. Elle la montra à Maxime, qui passa le pouce dessus.
« Celle-là, tu ne l’avais pas prévue sur le plan. »
Claire conserva sa main quelques secondes. Puis elle s’allongea sur le flanc dans le fauteuil dessiné, la tête vers la fenêtre. Son jean sombre frotta le bois. Elle dut replier davantage les jambes pour tenir entre les accoudoirs.
Maxime s’agenouilla à sa droite.
« Ton épaule dépasse. »
« C’est le fauteuil qui manque. »
Il élargit la courbe. De la poudre s’accumula dans une rainure, près d’une tête de clou enfoncée de travers. Claire gratta machinalement la fente avec l’ongle. Elle n’avait rien remarqué de tout cela en portant les cartons.
Maxime posa la craie près de son genou. Il épousseta le haut du dos de Claire en deux passages légers. Elle arrangea son bras sous sa tête.
« La lampe cabossée, près du fauteuil », dit-elle.
« Évidemment. »
« Tu voulais la remplacer. »
« Elle éclaire le plafond. »
« Elle éclaire très bien ce plafond-là. »
Maxime retira un dernier grain de craie du col de Claire. Claire ferma les yeux. Les mains de Maxime sentaient le métal des outils. L’odeur humide des cartons persistait autour de son visage ; elle se surprit à l’aimer davantage que celle du savon dans leur ancienne salle de bains.
Ils garderaient aussi la couverture trop chaude. Claire en parla sans ouvrir les yeux, et Maxime approuva. Ils la repoussaient après dix minutes pour la chercher à tâtons une heure plus tard.
Il demanda ensuite où iraient leurs prochains projets.
Elle souleva la tête.
« Tu as déjà quelque chose en tête ? »
« Un établi moins étroit. »
« Tu viens de prendre toute la pièce avec un fauteuil. »
Maxime posa les mains sur ses propres cuisses. Claire tourna le visage vers lui.
Sous leur ancien lit s’entassaient ses cartes sans commande, roulées dans du papier brun. Certaines avaient pris l’humidité. Maxime, lui, déposait les petites pièces de bois rapportées de l’atelier sur le rebord de la fenêtre. Il les retournait plusieurs jours de suite avant de décider quoi en faire. Elle pouvait leur réserver une place ici, sans devoir déjà en connaître les dimensions.
« On peut laisser un peu de vide, si c’est nous qui le remplissons. »
Maxime se pencha vers Claire. Claire étendit une main derrière son dos ; il y glissa la sienne, et elle la ramena contre sa hanche. Le fauteuil resterait à cet endroit. Ils avaient encore le temps de trouver où mettre le reste.
Ils voulurent ensuite ajouter leurs silhouettes au plan. Pour dessiner Claire entière, il fallut sortir des limites du fauteuil.
Elle se redressa, ramassa la craie et désigna une portion libre du parquet. Maxime s’y allongea sur le dos, les bras un peu écartés. Un outil oublié dans sa poche arrière le fit aussitôt se relever sur un coude.
Claire tendit la main.
« L’outil. »
Il lui donna le mètre pliant, récupéré avant de déplacer la table. Elle alla le poser sur le plateau désormais stable, puis revint s’agenouiller.
Elle contourna ses chaussettes, suivit le pantalon brun et remonta jusqu’au coude. Maxime avait étalé les doigts sur le sol. Claire en dessina chacun avec application, la joue presque contre son avant-bras. Quand elle leva les yeux, il regardait sa bouche. Elle rata le dernier arrondi.
« Tu as six doigts », constata-t-elle.
« Garde celui qui t’arrange. »
Elle posa sa paume sur la sienne et effaça le doigt supplémentaire en frottant le parquet du bout du pouce.
Ils échangèrent leurs places. Claire s’étendit à côté du contour déjà tracé, tandis que Maxime s’installait près de ses pieds. Il prit son temps. La craie avait raccourci ; il devait la tenir tout au bout pour longer le bras sans se râper les jointures.
Claire suivait ses déplacements. Le coton vert se tendait dans son dos quand il se penchait. Il avait une petite tache blanche au genou, et elle attendit qu’il soit occupé près de son épaule pour essayer de l’enlever du bout des doigts. Il releva la tête. La correction qu’il s’apprêtait à faire resta suspendue.
Elle attrapa son poignet.
« Ne corrige plus la ligne. Corrige-moi. »
Maxime posa la craie. Claire se redressa et il vint s’asseoir derrière elle, les jambes de chaque côté de ses hanches. Elle prit ses mains et les plaça sur ses épaules, puis inclina la tête en attendant.
La première pression lui fit baisser le menton. Elle n’avait pas senti à quel point la journée l’avait raidie. Maxime travaillait avec le plat des pouces, reprenait une zone avec la base des paumes, revenait là où elle gardait encore les épaules hautes. Peu à peu, Claire appuya le dos contre son torse. Il ralentit pour ne pas la faire bouger.
Le radiateur émit trois coups secs. Elle les compta. Un quatrième arriva plus tard, alors qu’elle avait oublié ce qu’elle comptait.
Du bout des doigts, Maxime écarta une mèche échappée du crayon. Il embrassa sa nuque juste au-dessus du col. Claire remonta une main et la posa contre sa tête.
« Encore. »
Il resta plus longtemps. Elle sentit ses lèvres se déplacer vers son oreille, puis s’arrêter lorsqu’elle tourna légèrement le visage. Elle sentit contre sa joue les lèvres de Maxime s’étirer. Son autre main s’était refermée sur un pli du pantalon brun.
Ils finirent par se lever, avec un peu de mal pour Claire, dont le pied s’était engourdi. Maxime ramassa la craie et relia leurs mains dessinées. Elle lui demanda l’outil pour joindre les épaules, puis les pieds. Les contours se mêlaient à plusieurs endroits. Au milieu restait une longue ligne droite, vestige de leurs premiers tracés.
Debout côte à côte, ils examinèrent leur travail. Claire avait encore de la poudre aux doigts. Elle posa la main contre Maxime et imprima une marque pâle sur le tee-shirt vert.
Il baissa les yeux, puis lui prit le visage entre les paumes.
Le premier baiser eut un goût légèrement farineux. Claire rit contre sa bouche. Maxime passa le pouce au bord de ses lèvres avant de l’embrasser de nouveau.
Elle glissa les mains autour de sa taille. À travers les vêtements, elle sentait ses côtes bouger. Ses bras la retinrent d’abord avec précaution ; elle se rapprocha, et il la serra davantage. Claire laissa échapper son souffle par le nez contre sa joue, puis chercha encore sa bouche.
Ils reculèrent entre deux cartons. Maxime s’arrêta contre le mur. Elle resta devant lui, une main à plat sur son torse, l’autre dans ses cheveux. Ils prolongèrent le baiser jusqu’à en oublier les angles du carton contre la cheville de Claire. Claire interrompit le baiser et tourna légèrement la tête, présentant sa mâchoire aux lèvres de Maxime.
« Là », murmura-t-elle.
Ils restèrent serrés l’un contre l’autre.
Plus tard, elle posa la joue contre son épaule. Elle parcourait un pli du tee-shirt, le lissait, revenait au même endroit. Maxime gardait une main entre ses omoplates. L’autre entourait son poignet, à l’endroit où la montre avait laissé une trace claire.
Derrière eux, les rabats des cartons encombraient toujours le passage.
En relevant la tête, Claire aperçut la porte d’entrée entrouverte. Maxime suivit son regard. Ils sourirent, un peu surpris d’avoir oublié jusqu’à cela. Elle le prit par la main pour l’entraîner vers la porte.
Il la retint doucement et désigna le parquet. La ligne centrale traversait encore leurs silhouettes.

Maxime s’accroupit près de la ligne, une main déjà tendue vers la craie.
Claire croisa les bras.
« Un problème de frontière ? »
Il effaça la ligne centrale du plat de la main, étalant la craie dans les rainures. Puis il tendit vers Claire ses doigts blanchis.
Claire s’accroupit. On distinguait toujours deux têtes et deux paires de pieds. Entre elles s’étendait désormais une surface blanche irrégulière, où leurs doigts avaient laissé des marques. Elle y posa sa paume, puis la souleva pour regarder la poudre accrochée aux plis de sa peau.
Ils se relevèrent ensemble.
Il faudrait encore ramasser les vis avant de dérouler le matelas. La clé de la cave pouvait bien rester perdue jusqu’au lendemain. Sur le carton des livres, la montre avançait ; la table tenait sur sa cale et aucun des deux ne regardait plus le dessin de l’étagère.
Claire prit Maxime par la main et referma doucement la porte. Le pêne entra dans son logement avec un déclic qu’elle entendit très distinctement.
Contre le battant, il retrouva sa taille. Elle leva le visage et posa ses doigts poudrés de chaque côté de son cou. Maxime l’embrassa. Claire se rapprocha jusqu’à toucher ses chaussettes épaisses du bout des pieds.
Le crayon glissa de ses cheveux et roula jusqu’au seuil.

Fin de l’histoire
Envie de composer la soirée ? Trois lignes suffisent pour la lancer.