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HistoiresLa Minuterie tomate

La Minuterie tomate

cuisine, lenteur, fou-rire, quotidien

environ 12 minutes de lecture. Piment : Sensuel. Rédaction Absoloo.

Mathilde Caron, trente-quatre ans, relieuse d’art, avait aligné la farine, le sucre, les poires, le beurre et les œufs sur le plan de travail. Chaque ingrédient occupait une place calculée autour du saladier. Le carnet familial reposait ouvert au milieu d’une poussière blanche, ses pages retenues par une cuillère en bois.

Adrien Cordier, trente-deux ans, luthier, tenait son tablier par les cordons. Il passait ses journées à mesurer la courbure d’une table d’harmonie au dixième de millimètre. Il savait reconnaître une démonstration de précision.

« Tu as placé le sucre au millimètre près », dit-il.

« Au centimètre. Je ne suis pas malade. »

« Nuance importante. Les poires vont se sentir surveillées. »

Mathilde lui tendit le couteau.

« Coupe-les sans leur donner d’opinion. »

Adrien sourit et sortit de sa poche une petite minuterie mécanique en forme de tomate. Le plastique rouge portait deux feuilles vertes sur le sommet. Il la posa près du carnet avec le sérieux réservé aux outils rares.

« J’ai remplacé le téléphone. »

Mathilde tourna la tête.

« Tu as remplacé quoi par ça ? »

« La minuterie. Il faut respecter les objets qui ont vécu. »

« Elle a vécu où ? Dans une cuisine de musée ? »

Adrien remonta le cadran. La tomate émit un grincement régulier. Mathilde prit le bol, y versa la farine, puis le sucre. Adrien voulut saisir le beurre au même moment. Leurs doigts se rencontrèrent autour du paquet.

La sonnerie éclata.

Ils se figèrent.

Le four était éteint. Les poires entières attendaient dans leur corbeille. La pâte n’existait même pas encore.

« Elle était déjà remontée », dit Adrien.

« Tu l’as mal remontée. »

« C’est une minuterie, pas un violon. »

« Justement. Un violon, tu saurais l’écouter. »

Adrien retourna la tomate. Une petite molette apparut sous le socle.

« Elle a peut-être une mémoire. »

« Elle a surtout une retraite bien méritée. »

Mathilde reprit le bol et mélangea la farine au sucre. Adrien pesa le beurre en annonçant chaque gramme avec une gravité excessive. Elle ajouta les morceaux dans le saladier. Lorsque la main d’Adrien se tendit vers la balance, Mathilde la recouvrit de la sienne.

« La pâte d’abord. »

« La précision d’abord. »

Leurs mains restèrent posées l’une sur l’autre au-dessus du beurre. La peau d’Adrien gardait une fine odeur de bois ciré. Son pouce bougea contre celui de Mathilde.

« Tu mesures même les contacts ? » demanda-t-elle.

« Seulement ceux qui risquent de fausser la recette. »

Mathilde retira sa main avec un léger retard. Adrien versa la farine dans le bol. Mathilde y plongea les doigts et commença à pétrir. Adrien lui tendit l’eau trop près. Son poignet heurta celui de Mathilde. Un filet tomba sur le plan de travail.

« Parfait », dit-elle.

« C’est une recette humide. »

« C’est une excuse humide. »

Il essuya la flaque avec le bord de son tablier. Mathilde continua, serrant la pâte jusqu’à obtenir une boule souple. Une petite marque de farine s’imprima sur le poignet d’Adrien lorsqu’il voulut lui reprendre le bol. Mathilde la regarda, puis posa le saladier devant lui.

« À toi de sauver la situation. »

Adrien prit la pâte entre ses paumes. Il la pressa avec une attention appliquée, les coudes près du corps. Mathilde observa ses doigts, la manière dont ils tournaient la boule sans l’écraser. Quand Adrien releva la tête, elle avait cessé de sourire.

« Quoi ? »

« Rien. Tu as une façon très sérieuse de toucher une pâte. »

« Elle mérite du respect. »

« Je note. »

La tomate attendait près du carnet, rouge et muette.

Dessin : Elle aligne les ingrédients avec précision tandis qu’il la regarde, amusé et admiratif.

Ils recommencèrent la découpe des poires trois fois.

La première série donna des quartiers trop épais, selon Mathilde. Adrien soutint qu’ils étaient généreux. La deuxième produisit des tranches régulières, à l’exception de deux morceaux que Mathilde jugea légèrement trop larges. Adrien les plaça sur sa paume pour les comparer.

« Celle-ci dépasse d’un millimètre. »

« Tu vois ? »

« Je vois surtout que tu l’as choisie. »

« Je l’ai coupée. Ce qui est différent. »

La troisième série fut parfaite jusqu’à ce qu’Adrien pose une tranche à l’envers. Mathilde la retourna avec la pointe du couteau.

« Voilà la faute. »

« Elle avait besoin d’un autre point de vue. »

« Une poire n’a pas de point de vue. »

« La tienne me juge depuis cinq minutes. »

Mathilde leva les yeux. Adrien tenait une tranche entre deux doigts, le visage sérieux, une mèche tombée sur le front. Elle lui prit la poire et la déposa dans le plat. Sa main resta près de celle d’Adrien.

« Tu es insupportable quand tu veux être exact. »

« Tu es magnifique quand tu fais semblant de ne pas aimer ça. »

Le couteau demeura suspendu au-dessus de la planche. Mathilde le posa doucement, puis reprit la découpe. Adrien se plaça derrière elle pour atteindre le plat. Son torse effleura l’épaule de Mathilde. Il ne recula pas. Mathilde inclina la tête jusqu’à poser sa joue contre le menton d’Adrien.

La minuterie sonna une deuxième fois.

Adrien sursauta. La pâte qu’il massait entre ses paumes glissa sur le plan de travail. Mathilde rit, saisit les poignets d’Adrien et ramena les mains d’Adrien vers la boule.

« Tu la presses trop. »

« Elle résiste. »

« Elle n’a pas demandé à jouer les cordes de violoncelle. »

Mathilde posa ses mains sur celles d’Adrien et modifia la pression. La pâte céda peu à peu sous leurs paumes réunies. Le ventre d’Adrien touchait le dos de Mathilde à chaque retour. Une ligne blanche de farine marquait le poignet de Mathilde. Adrien la regarda avant de déposer un baiser contre sa tempe.

« Changement de rôle », dit Mathilde.

La règle naquit entre le saladier et la planche. À chaque sonnerie, celui qui travaillait devait céder sa place. Aucune remarque. Aucune correction. L’autre reprenait le geste à sa manière.

Mathilde passa devant le four. Adrien se retrouva avec le pinceau de cuisine. Il badigeonna le plat avec application pendant que Mathilde mesurait le sucre. Une goutte glissa au bord des poils. Mathilde la rattrapa du bout du doigt. Adrien suivit le mouvement des yeux. Elle porta son doigt à sa bouche et sourit en voyant son expression.

« Tu viens de perdre toute autorité scientifique », dit-elle.

Adrien posa le pinceau. Il prit la main de Mathilde et embrassa le bout du doigt, encore poudré de sucre.

Le silence qui suivit fut bref. Le carnet resta ouvert. La pâte attendit. La main de Mathilde demeura dans celle d’Adrien.

Ils parlèrent de leurs premiers dimanches ensemble, de la table trop petite de leur ancien appartement et des tartes aplaties sous un torchon parce qu’ils n’avaient pas encore acheté de plat convenable. Adrien se rappelait une poire coupée en dés minuscules. Mathilde prétendait qu’il avait voulu les appeler des cubes d’auteur.

« Tu avais écrit la recette sur un ticket de caisse », dit-il.

« Je n’avais pas de carnet. »

« Tu avais trois carnets dans ton sac. »

« Ils étaient réservés à des choses sérieuses. »

« Une tarte aux poires n’était pas sérieuse ? »

Elle posa la dernière tranche dans le plat.

« Elle est devenue sérieuse quand tu as voulu la vernir au beurre. »

« J’explorais. »

« Tu as verni la croûte, le torchon et ta manche. »

Adrien rit. Mathilde lui essuya une trace de farine près de la bouche. Son doigt glissa sur la lèvre d’Adrien. Il attrapa doucement le poignet de Mathilde et embrassa sa paume.

Cette fois, Mathilde ne retira pas sa main. Elle posa l’autre contre la nuque d’Adrien. Les épaules d’Adrien descendirent sous ses doigts.

La tomate resta silencieuse. Ils l’avaient remontée avec soin.

Ils installèrent la pâte dans le moule. Adrien la pressa contre les bords. Mathilde ajouta les poires, une à une. Chaque fois que Mathilde se penchait, son épaule effleurait celle d’Adrien. Leurs gestes ralentirent jusqu’à devenir presque cérémonieux. Dans la maison, on n’entendait plus que le réfrigérateur et le couteau frottant contre la planche.

Mathilde attrapa la poche du tablier d’Adrien.

« Tu as de la farine partout. »

« C’est une tenue de travail. »

« C’est une demande d’intervention. »

Elle passa son pouce sur la joue d’Adrien. Adrien ferma les yeux sous le contact, puis posa une main à la taille de Mathilde. Il attendit qu’elle se tourne vers lui. Mathilde le fit sans hâte, les deux mains à plat sur le torse d’Adrien.

« Tu as encore une poire à surveiller », murmura-t-elle.

« Elle peut apprendre à se débrouiller. »

Leurs bouches se rencontrèrent. Le baiser fut une touche rapide, presque retenue, puis Mathilde resta près des lèvres d’Adrien assez longtemps pour que le sucre sur sa bouche passe entre eux.

Elle s’écarta juste assez pour reprendre la spatule, puis en tendit le manche à Adrien.

« À toi. »

Adrien étala le mélange sur les poires. Mathilde resta derrière lui, ses bras entourant la taille d’Adrien pour atteindre le plat. Sa joue reposait contre l’épaule d’Adrien. Quand Adrien bougeait, Mathilde accompagnait le mouvement. La spatule raclait la céramique. La main de Mathilde se posa sur l’avant-bras d’Adrien. Ses doigts remontèrent jusqu’au cou et y demeurèrent.

Le four attendait encore.

Mathilde posa la paume sur la poignée métallique. Elle la retira aussitôt.

« Il est déjà chaud », dit-elle.

Adrien recouvrit la main de Mathilde avec la sienne, puis la ramena vers la poignée.

« Tu vérifies tout deux fois ? »

« Seulement ce qui mérite de chauffer. »

Adrien garda la main de Mathilde contre le métal tiède. La paume de Mathilde se réchauffa sous les doigts d’Adrien. Elle tourna le visage vers lui. Leurs joues se frôlèrent. Adrien embrassa la commissure de sa bouche.

Mathilde attrapa la chemise d’Adrien par le tissu près du col et le rapprocha. Le baiser suivant fut bref, la bouche de Mathilde se retirant avant même qu’Adrien ait pu refermer les lèvres. Elle sourit, puis revint chercher sa bouche.

La troisième sonnerie éclata au moment où Adrien glissait le plat sur la grille.

Mathilde se trouvait entre le plan de travail et Adrien. La porte du four ouverte envoyait une chaleur sèche contre leurs jambes. Adrien referma l’appareil, puis posa les mains sur les épaules de Mathilde.

Il les laissa là, larges et tranquilles.

Sous ses paumes, les épaules de Mathilde cessèrent de tenir leur ligne rigoureuse. Elles descendirent doucement. La nuque de Mathilde se détendit contre les doigts d’Adrien. Ses doigts suivirent la couture du pull ; Mathilde rentra légèrement les épaules, puis se retourna pour chercher sa bouche.

Elle attrapa le nœud du tablier d’Adrien et tira sur les cordons. Le tissu se défit. Adrien ne bougea pas tandis que Mathilde retirait le tablier de ses épaules. Il tomba près du placard, à côté du torchon froissé.

« Tu viens de quitter ton poste », dit-il.

« Le poste est en pause. »

« La tarte est au four. »

« Elle n’a pas besoin de surveillance pendant quelques minutes. »

Adrien posa une main dans le dos de Mathilde. Elle passa les doigts sous le col de la chemise d’Adrien et le rapprocha. Le baiser suivant fut bref, la bouche de Mathilde se retirant avant même qu’Adrien ait pu refermer les lèvres. Au suivant, Mathilde resta contre lui. Adrien modifia sa pression, plus précise, plus profonde. Mathilde cessa de retenir sa bouche et s’accrocha à la chemise d’Adrien.

Elle défit un bouton, puis un autre. Le tissu s’ouvrit assez pour laisser ses doigts glisser sur l’épaule d’Adrien. Adrien embrassa la base du cou de Mathilde. Mathilde posa les mains dans les cheveux d’Adrien et referma les doigts.

Adrien s’arrêta lorsque Mathilde tira légèrement, puis reprit plus bas, près de la clavicule. Mathilde inclina la tête, les lèvres entrouvertes.

« Là », murmura-t-elle.

Il suivit la demande sans parler. Sa bouche descendit lentement. Les mains de Mathilde passèrent sous le col de la chemise d’Adrien et trouvèrent sa peau. Elle sentit les muscles du dos d’Adrien se tendre sous ses paumes. Adrien posa son front contre celui de Mathilde.

« Ta farine est dans mes cheveux », dit-il.

« Elle est très bien placée. »

« Tu vas la regretter quand elle tombera dans la tarte. »

Mathilde rit contre sa bouche. Elle rit encore, bouche ouverte contre celle d’Adrien ; Adrien voulut répondre, mais son rire se brisa entre leurs lèvres.

Son coude heurta la tomate. L’objet roula sur le bord du plan de travail, tomba sur le carrelage et sonna aussitôt.

Ils éclatèrent de rire.

Mathilde s’appuya contre Adrien, les doigts serrés dans la chemise ouverte. Adrien la retint à la taille. La sonnerie mécanique continua sur le sol avec une obstination ridicule.

« Elle réclame encore un changement de rôle », dit-il.

« Elle réclame surtout qu’on la remette à sa place. »

Mathilde se pencha, ramassa la tomate et la posa entre eux sur le plan de travail. Une trace de farine marquait son oreille. Adrien l’effaça du bout du doigt, puis embrassa la marque blanche.

Mathilde passa les bras autour du cou d’Adrien. Son corps se pressa contre celui d’Adrien à travers les tissus. Adrien descendit les mains le long du dos de Mathilde jusqu’à la taille du pull. Il s’arrêta sur la couture, puis remonta. Mathilde frissonna et pressa ses cuisses contre les siennes.

« Tu fais exprès », dit-elle.

« Je travaille avec précision. »

« C’est très agaçant. »

« Tu n’as pas l’air agacée. »

Elle mordilla la lèvre d’Adrien, puis l’attira plus près. Ses doigts défirent le bouton du col de la chemise d’Adrien. Adrien posa sa bouche sur la joue de Mathilde, sa tempe, le bord de son oreille. Mathilde glissa une main dans la nuque d’Adrien et l’autre sur son épaule.

Le four ronronnait derrière eux. Une odeur de poire cuite commençait à se répandre dans la cuisine. Adrien enfouit le visage contre le cou de Mathilde. Elle caressa sa nuque, puis glissa les mains sur les épaules d’Adrien.

« Plus près », souffla-t-elle.

Adrien la rapprocha jusqu’à ce que le plan de travail appuie contre le bas du dos de Mathilde. Sa bouche retrouva celle de Mathilde. Le baiser s’allongea, coupé par deux rires étouffés lorsque la minuterie bascula sur le côté et fit tomber une feuille verte.

Mathilde l’attrapa au vol.

« Elle perd ses pièces. »

« Elle a trop travaillé. »

« Elle n’a fait que sonner. »

« C’est un métier exigeant. »

Elle posa la feuille dans la paume d’Adrien, referma les doigts d’Adrien dessus, puis l’embrassa encore. Les doigts de Mathilde descendirent jusqu’à la taille du tablier défait, s’y arrêtèrent, puis remontèrent sur la chemise. Adrien effleura la joue de Mathilde, son cou et son épaule couverte par le pull.

Mathilde prit la main d’Adrien et la posa contre sa nuque. Elle la garda là tandis qu’Adrien l’embrassait. Ses épaules descendirent encore. La respiration de Mathilde changea, plus courte, puis se calma lorsque la bouche d’Adrien revint contre la sienne.

Leurs fronts se touchèrent. Mathilde souriait avec la satisfaction d’une femme qui venait de gagner une dispute sans avoir besoin de la conclure.

Le four claqua doucement.

Adrien tourna la tête vers la vitre.

« La tarte. »

Mathilde le retint par la chemise.

« Elle est encore là. »

« C’est précisément ce qui m’inquiète. »

« Elle peut attendre. »

Elle posa la minuterie entre leurs mains jointes, petite tomate rouge prise au milieu de leurs doigts. Adrien regarda l’objet, puis Mathilde.

« La prochaine étape ? »

Mathilde rapprocha son visage du sien.

« Aucune mesure. »

Le baiser reprit, près du four allumé. Les vêtements froissés gardèrent la farine, le sucre et la chaleur de la cuisine. Adrien glissa les mains sous le col du pull de Mathilde. Elle guida les mains d’Adrien dans son dos, puis les retint contre elle.

La minuterie resta entre eux, muette cette fois.

Dessin : Près du four, ses mains sur ses épaules font enfin tomber toute sa rigueur.

La tarte refroidissait sur une grille. Les poires avaient pris une couleur dorée et une fine trace de pâte décorait le bord du plat.

Mathilde portait toujours son pull. Adrien avait refermé un bouton de sa chemise, les manches roulées jusqu’aux avant-bras. La minuterie tomate reposait près du carnet, tournée vers le plafond.

Ils se tenaient côte à côte devant la grille. Leurs mains se retrouvèrent au-dessus du même torchon. Les doigts d’Adrien passèrent entre ceux de Mathilde. Mathilde serra doucement.

« Elle est réussie », dit-il.

« Elle est mangeable. »

« Chez toi, c’est une déclaration. »

Mathilde tourna la tête. Adrien l’embrassa avant que Mathilde puisse répondre. Sa main resta dans celle d’Adrien, posée sur le torchon tiède.

La tomate indiquait zéro.

Adrien remonta le cadran.

Mathilde sourit contre sa bouche.

Dessin : Leurs mains se retrouvent au-dessus du torchon, près de la tarte encore chaude.

Fin de l’histoire

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