La Tache bleue
fou-rire, atelier, empreinte, jeu
Camille Joly avait trente-sept ans, un loyer d’atelier à payer, les mains presque toujours couvertes d’argile et l’habitude de laisser sécher quelque chose sur la première surface libre. Clément Delattre, lui aussi âgé de trente-sept ans, restaurait des horloges dans une boutique tranquille où chaque ressort finissait par retrouver sa place. Depuis trois ans, il soutenait que leur couple reposait surtout sur sa capacité à remettre la main sur les objets disparus.
Ce jour-là, il entra dans l’atelier avec sa veste imperméable sur le dos et l’air d’un homme convoqué devant une commission disciplinaire.
Camille se tenait devant l’établi, une main serrée sur l’ourlet de son tablier beige. Une tache bleue, ronde et nette, marquait le tissu près de sa hanche. Ses cheveux étaient attachés haut. Son tee-shirt écru dépassait au col du tablier, et ses chaussettes grises disparaissaient dans ses baskets blanches, couvertes d’une poussière pâle.
« Tu as fait ça », dit-elle.
Clément s’arrêta devant elle. Sa chemise bleu pâle était boutonnée jusqu’au col. Son pantalon anthracite ne portait pas un pli, et sa montre était fixée à son poignet gauche. Il leva les deux paumes.
« Mes empreintes demandent un avocat. »
« Tes empreintes ont déjà une réputation. »
« Une réputation de précision. »
« Une réputation de traîner partout des traces de tes réparations. »
Clément examina le tablier sans le toucher. Il pencha la tête, rapprocha son visage du tissu, puis recula aussitôt avec la gravité d’un horloger devant une pièce fragile.
« Pigment à l’eau. Bleu outremer. Déposé par contact direct. Bord légèrement diffus. »
Camille le dévisagea.
« Tu viens d’analyser ma tache ou de rédiger son acte de naissance ? »
« Les deux opérations sont compatibles. »
La pluie frappait la verrière au fond de la pièce. Elle coulait sur les carreaux en filets pressés, ponctués de petits claquements irréguliers. Une gouttière gargouillait contre le mur extérieur. Entre les étagères de bols destinés à la présentation du lendemain et les plaques d’argile posées sur la grande table centrale, l’atelier sentait la terre humide, le plâtre mouillé et le thé refroidi, avec cette légère note métallique qui restait près du lavabo.
Clément retira sa veste imperméable et la suspendit à la patère derrière la porte. Il vérifia que la manche ne touchait pas le mur, puis revint vers Camille.
« Tu as touché la coupelle ? »
« J’ai touché beaucoup de choses. C’est mon atelier. »
« La coupelle de barbotine bleue ? »
« Avec le pinceau. Pas avec le tablier. »
« La matière possède parfois un sens de l’initiative remarquable. »
« Tu accuses maintenant l’argile ? »
« Je garde plusieurs hypothèses ouvertes. »
Ils inspectèrent l’établi. Camille se pencha au-dessus d’une plaque couverte de motifs fins. Clément s’approcha pour regarder sous la planche, une main posée sur son genou, l’autre suspendue dans le vide afin de ne rien renverser. Le passage entre l’établi et la table était si étroit que leurs épaules se touchèrent.
Camille se déplaça vers la droite au même instant que Clément.
Ils se retrouvèrent face à face, coincés entre une pile de bols et un seau vide.
« Après vous », dit Clément.
« Non, après toi. Tu as la veste la plus encombrante. »
« Elle est à la patère. »
« Alors tu as la présence la plus encombrante. »
Ils essayèrent de s’écarter ensemble et choisirent le même côté. Le coude de Camille effleura la chemise de Clément. Sa montre heurta doucement le bord de l’établi. Ils se figèrent, puis éclatèrent de rire.
Le rire de Camille monta sans retenue. Clément baissa la tête, les épaules secouées, et porta deux doigts à sa bouche pour reprendre contenance. Quand il releva les yeux, elle riait encore. Une mèche s’était échappée de son attache et lui barrait la joue.
Il la repoussa derrière son oreille.
Le geste était simple. Pourtant, quelque chose venait de changer entre eux.
Camille tenait toujours l’ourlet de son tablier. Clément regarda la tache bleue, puis sa bouche.
« Tu as une preuve supplémentaire ? » demanda-t-il.
« Pas encore. »
« Alors je demande un délai. »
« Accordé. Jusqu’à ce que je découvre la deuxième. »
Il sourit sans quitter son visage des yeux.
La pluie continuait de battre contre la verrière. Sur la table, les bols attendaient leur présentation, bien alignés malgré leurs bords irréguliers et leurs émaux encore mats. Camille les avait disposés selon une logique qu’elle seule semblait comprendre. L’après-midi devait être consacré au nettoyage, à la vérification des pièces et à un thé à deux. La tache bleue venait d’ajouter une affaire criminelle au programme.

Camille referma la porte derrière Clément pour empêcher un courant d’air de soulever les feuilles posées près de la fenêtre latérale. Sa main resta sur la poignée.
Une tache bleue apparut sous son pouce.
Elle baissa les yeux.
Clément, qui retirait une poussière de plâtre sur sa manche, suivit son regard.
« Je n’ai pas bougé depuis trente secondes », dit-il.
« La contagion s’accélère. »
« Il faudrait établir la chaîne de transmission. »
Camille approcha son index de la marque sans la toucher, puis se retourna vers lui. La petite pièce d’essai se trouvait près de la coupelle de barbotine, au bord de la grande table.
« Nouvelle règle », dit-elle. « Le coupable laisse une trace volontaire. Avec le doigt, sur un objet qui lui appartient. »
Clément s’approcha.
« Et si l’objet appartient à l’atelier ? »
« Il faut qu’il l’ait choisi. Ça suffit. »
« Une règle assez floue pour condamner n’importe qui. »
« Tu peux faire appel. »
« Mes empreintes demandent toujours un avocat. »
Camille prit la petite plaque d’essai. Elle était sèche, rugueuse sur les bords, couverte de deux traits de test et d’une tache de terre cuite. Clément trempa son index droit dans la barbotine. Une goutte bleue resta au bout de son doigt.
Il posa l’empreinte au centre de la plaque.
Le contact fut bref. La trace resta ronde, brillante, plus sombre en son milieu.
Camille prit la coupelle, y trempa son index à côté du sien et ajouta une seconde empreinte. Les deux marques se touchaient presque.
« Voilà », dit-elle. « L’affaire avance. »
« Nous avons surtout dégradé une plaque sans valeur. »
« Tu préfères les objets qui ont une valeur ? »
Clément posa la plaque près de la fenêtre, puis ouvrit le robinet du lavabo. L’eau froide coula sur ses poignets. Camille passa ses mains dessous après lui. La fraîcheur lui fit rentrer les épaules.
« Tu pourrais prévenir », dit-elle.
« Tu viens de poser ton doigt dans une coupelle de pigment. »
« Je pensais que tu avais prévu un rapport complet. »
L’eau rougit leurs poignets. Clément rinça son index droit, puis prit un linge propre près de l’évier. Camille lui saisit le poignet gauche, celui de la montre, et retourna sa main pour examiner sa peau.
« Rien », dit-elle. « Même pas une marque minuscule. »
« Je suis patient. »
« Tu es patient au travail. Dans cet atelier, tu essaies surtout de survivre à mes méthodes. »
Elle tenait encore son poignet. Son pouce reposait contre la peau, juste sous le bracelet de la montre. Clément ne retira pas sa main. De l’autre, il toucha la manche de Camille et lissa le tissu bleu pâle de sa chemise sous le tablier.
« Tu dis cela, mais tu m’as invité. »
« Pour me montrer mes bols. »
« Tu m’as aussi envoyé trois messages au sujet d’une assiette qui te regardait de travers. »
« Elle avait un défaut de cuisson. »
« Elle avait une expression sévère. »
Camille lâcha son poignet, mais ses doigts demeurèrent près de la montre.
« Tu aimes quoi, chez moi ? » demanda-t-elle.
Elle souriait, pourtant Clément répondit sans plaisanter.
« Ta patience avec les matières. Tu peux attendre une journée entière qu’une forme cesse de résister. »
Il posa sa main sur la hanche de Camille, au-dessus du tablier.
« Et ton audace ? » demanda-t-elle.
« Elle me met en retard. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Ton audace me plaît davantage quand tu la diriges vers moi. »
Il se pencha. Camille leva le visage. Leur premier baiser fut court, précis, presque prudent malgré le désir qui les poussait déjà l’un contre l’autre. Elle posa ses deux mains sur sa chemise, à plat contre sa poitrine. Clément passa une main derrière sa nuque.
Le bracelet de la montre accrocha le tablier.
Camille éclata de rire et recula.
« Même ta montre veut participer à l’enquête. »
« Elle a un excellent sens du placement. »
« Elle vient de me tirer par la taille. »
« Je peux lui retirer ses fonctions. »
Ils riaient encore quand Clément reprit son visage entre ses mains. Le rire s’éteignit contre la bouche de Camille. Elle se rapprocha, les doigts refermés dans le tissu de sa chemise. Le baiser devint plus lent. Clément effleura sa nuque, puis descendit vers son épaule par-dessus le tablier.
Elle murmura :
« Reste là. Plus près. »
Il suivit le mouvement de Camille sans déplacer les pièces autour d’eux. Leurs fronts se touchèrent. L’odeur de la terre, du pigment et du thé refroidi les entourait. Sur la petite plaque, les deux empreintes bleues séchaient côte à côte.
Camille jeta un coup d’œil à la poignée.
« Nous n’avons toujours pas trouvé la cause. »
« Elle peut attendre. »
« Une enquête sérieuse ne laisse pas attendre une cause. »
Clément embrassa le coin de sa bouche.
« Cette enquête manque de sérieux depuis la première tache. »

La troisième marque se trouvait au centre d’un motif que Camille croyait terminé.
Elle la découvrit en retournant une plaque fraîche sur la grande table. La surface était encore satinée, souple sous l’ongle, et les lignes concentriques tracées au pinceau entouraient une empreinte bleue posée en plein cœur de la pièce.
Camille resta immobile.
Clément se tenait de l’autre côté de la table. Ses mains étaient propres. Il regarda la plaque, puis Camille.
« Je n’ai pas touché celle-ci », dit-il.
Camille approcha son doigt de la marque sans la modifier. Elle suivit le contour du motif, attentive. Le bleu s’était étalé dans l’argile humide et dessinait un bord irrégulier.
« Elle est parfaite », dit-elle.
« C’est une conclusion inattendue. »
« Je vais la garder. »
Elle prit un petit outil de bois et traça un cercle autour de l’empreinte. Le geste fut lent, précis. La marque devint le centre assumé du motif.
Clément posa ses mains sur la table, loin de la plaque.
« Le programme de nettoyage vient de perdre. »
« Il n’avait aucune chance. »
Camille rangea le pinceau, repoussa la coupelle et plaça les outils sur un chiffon sec. Clément l’aida sans toucher la pièce fraîche. Quand tout fut à distance, elle rinça ses mains, les essuya, puis dénoua son tablier.
Elle fit passer la bride par-dessus sa tête et posa le tablier sur un tabouret, la tache bleue bien visible. Son tee-shirt écru resta près de son corps. Sans le tablier, le passage entre l’établi et la table paraissait encore plus étroit. La proximité qu’ils y avaient éprouvée demeurait suspendue dans l’espace.
Clément vint vers elle.
Il posa les deux mains à la taille de Camille. Elle entoura ses épaules. Leurs visages se rapprochèrent et leurs bouches se trouvèrent avant les mots. Camille embrassa Clément avec une lenteur nouvelle, puis glissa ses doigts dans ses cheveux. Il caressa son dos par-dessus le tee-shirt, du milieu des omoplates jusqu’à la taille, en suivant la couture du tissu.
La montre de Clément toucha le bras de Camille. Elle la prit entre deux doigts et l’éloigna doucement.
« Tu devrais la poser. »
« Elle surveille l’heure. »
« L’heure vient de perdre aussi. »
Clément retira sa montre et la posa sur l’établi, près d’un petit couteau à modeler. Puis il revint à elle. Ses mains reprirent la taille de Camille, plus fermes. Elle attira sa bouche contre la sienne et passa une main sous le col de sa chemise, sans défaire un bouton.
Le tissu était frais. La paume de Camille remonta jusqu’à la nuque. Clément inclina la tête pour lui offrir sa peau. Elle y posa deux baisers, puis un troisième sous son oreille.
« Tu as encore du pigment », murmura-t-il.
« Où ? »
« Sur le côté de ta main. »
Il prit cette main et la porta près de ses lèvres. Il embrassa le bout de l’index de Camille, là où une fine poussière bleue résistait au rinçage. Elle observa son geste, puis passa son pouce sur la lèvre inférieure de Clément.
« Maintenant, c’est toi qui as une trace. »
« Je savais que cette affaire finirait par atteindre ma réputation. »
Elle rit contre sa bouche. Clément la fit reculer de deux pas sans quitter ses épaules. Camille sentit le bord de l’établi derrière ses cuisses, mais elle ne s’y appuya pas. Elle posa ses mains sur les épaules de Clément et le ramena vers elle.
« Pas là », dit-elle. « Entre les deux tables. »
Ils gagnèrent l’espace libre. Camille se plaça entre l’établi et la grande table. Clément resta face à elle, les mains autour de sa taille. Elle entoura son cou, puis descendit le long de son dos. Aucun de leurs gestes ne frôlait les pièces.
La pluie brouillait les vitres. Les bols demeuraient alignés sur l’étagère droite, intacts, prêts pour le lendemain. Derrière eux, l’atelier conservait le désordre précis de Camille et l’ordre prudent de Clément.
Il embrassa son front, sa tempe, puis sa bouche. Camille passa ses doigts sur la chemise de Clément, suivit le pli de son épaule et redescendit jusqu’à son poignet gauche. Elle y trouva la marque pâle laissée par la montre.
« Celle-ci, on la garde », dit-elle.
Clément prit la main de Camille et la posa contre sa joue.
« Avec la mienne. »
Ils restèrent enlacés, leurs mains se déplaçant lentement sur le dos et les épaules, au-dessus des vêtements. Camille pressa son front contre celui de Clément. Un rire plus bas lui échappa lorsqu’elle aperçut une petite tache bleue sur le bord de la chemise.
« Tu es contaminé. »
« Je demande à voir le dossier. »
Elle frotta la tache du bout du doigt et l’étala au lieu de l’effacer. Clément la regarda faire, puis imprima une marque légère sur le poignet de Camille avec son index propre.
« Voilà », dit-il. « Maintenant, c’est volontaire. »
Camille leva le poignet et observa le trait bleu. Elle le plaça ensuite contre la chemise de Clément, à côté de la première trace.
« Deux preuves. »
« Une signature. »
Leur baiser se prolongea entre les deux tables. Clément gardait ses mains à la taille de Camille. Elle, les bras autour de ses épaules, remontait parfois jusqu’à sa nuque pour ramener son visage contre le sien. Leurs corps se rapprochaient, se séparaient de quelques centimètres, puis se retrouvaient avec une familiarité sûre.
Dehors, l’eau coulait contre la verrière. Dans l’atelier, le pigment séchait sur leurs poignets.
Clément prit la petite plaque d’essai par-dessous, les doigts éloignés des deux empreintes, et la transporta jusqu’à la fenêtre latérale. Il la posa sur le rebord, près d’un morceau de plâtre humide dont l’odeur crayeuse montait encore.
Camille le suivit. Elle passa une main sur sa chemise, là où le bleu avait laissé sa marque, puis l’embrassa.
Le baiser dura assez longtemps pour faire oublier les bols, la présentation du lendemain et les pièces perdues de Clément. Quand elle recula, son pouce portait encore une trace bleue.
Elle referma la fenêtre entrouverte. La pluie effaça les dernières gouttes sur la vitre.
Sur le rebord, la petite plaque bleue séchait avec deux empreintes côte à côte.

Fin de l’histoire
Envie de prendre votre temps ? Le minuteur coquin règle le rythme à deux.