La Tache d’outremer
regard, peinture, taquinerie, redécouverte
Claire avait retrouvé le tube d’outremer sur l’étagère du fond et l’avait posé, presque à plat, à droite de la palette. Nicolas Colin le tourna entre le pouce et l’index sans l’ouvrir. À quarante ans, il finissait encore ses toiles la nuit, pieds nus sur le dallage de l’ancienne imprimerie, les chaussettes épaisses laissées près des manteaux. La porte de l’atelier était tirée. La lampe articulée cognait le montant du chevalet. Il ôta sa chemise bleu pâle pour régler l’ampoule de plus près et la déposa sur le dossier de la chaise. Puis il baissa la lampe, la releva, la baissa encore, occupé à déplacer l’ombre sous le menton.
Le débardeur blanc suivit les épaules de Nicolas. Claire Rémy, trente-neuf ans, retira la pince en écaille et la posa sur la table. Ses cheveux retombèrent sur le col du chemisier ivoire. Elle s’assit sur le tabouret, dos droit, mains à plat sur la jupe noire. Huit ans de loyer partagé leur avaient appris les mêmes fins de soirée, et cette manie de changer une corvée en problème de composition. Elle prit une pose si digne que le tabouret en parut officiel.
Autour d’elle, trois chevalets se tournaient le dos. La toile du soir attendait, fond à peine brossé. Claire voyait Nicolas entrer et sortir de son champ, orteils relevés quand le dallage devenait plus froid. Elle garda son sérieux de commande.
« Si tu rates mon nez, je dénonce ton diplôme. »
« Le diplôme dort dans un carton, sous l’escalier. »
Nicolas tourna autour d’elle avec un sérieux trop appuyé. Il parla de l’angle du menton, de la hauteur des genoux, de la série à livrer avant l’exposition. Claire garda les paumes sur ses cuisses.
« Ma nuque n’a rien demandé. Raccourcis. Et chaque coup de pinceau, je le commente. C’est le marché de ce soir. »
« Je n’ai encore rien dit. »
« Tu allais le dire. Je t’entends avant ta bouche. »
Le cliquetis de la gouttière reprit contre la façade, s’arrêta, reprit. Un froid humide remontait du dallage sous les pieds nus de Nicolas. Claire délaça ses bottines, les retira une à une et les poussa sous le tabouret. Elle garda les collants gris. Un pied avança, à peine, sans casser la pose.
Nicolas prit le tube.
« Une seule goutte suffira. Elle dira ton caractère. »
« Cette couleur est trop prétentieuse pour toi. Elle se prend pour un ciel et elle tient dans un dé à coudre. »
L’odeur sèche du papier ancien se mêlait à celle du métal du pot à pinceaux. Il remit une mèche derrière l’oreille de Claire. Sa main resta sur l’épaule du chemisier, une seconde de trop.
« L’épaule, Nicolas. Tu peins. Tu ne t’installes pas. »
Elle n’avait pas bougé les mains. Il retira la sienne trop tard.

Nicolas chargea un pinceau fin. L’outremer sortit du tube en une perle pauvre. Il cessa de courir après l’ovale exact. Sur la toile, il nota la cicatrice minuscule au poignet gauche de Claire, le pli au coin de sa bouche, et la manière dont elle retenait un rire derrière les dents.
Claire, sans déplacer les mains sur les cuisses, commenta le trait.
« Trop appuyé. Ma cicatrice est un accident de cutter, pas une signature. »
Nicolas releva le pinceau.
« Je la veux lisible. »
« Le coin de la bouche, maintenant. Et ne l’arrange pas. »
Il s’exécuta. Le pli vint, fidèle, un peu moqueur. Nicolas peignait une habitude : la façon dont Claire le reprenait, précise, jamais méchante.
Le tube presque vide avait traversé leurs deux appartements dans une boîte à thé, entre des fusains cassés. Claire avait elle-même collé l’étiquette qui se décollait. Nicolas en parla sans quitter le poignet des yeux.
« On s’en servait pour les fonds, à l’époque. Tu disais que c’était trop cher pour nos murs. »
« Je le dis encore. Pose ta goutte et avance. »
Le pinceau, trop plein, effleura le poignet. La couleur se posa sur la cicatrice, vive, tenace.
Claire regarda la tache.
« Tu me décores. Ce tube n’était pas invité sur ma peau. »
« Il a décidé avant nous. »
Il se rapprocha sans annonce. Le genou de Nicolas toucha le pied du tabouret. Son ventre arriva près du genou de Claire. Elle ne recula pas. Sa respiration changea, courte, puis elle retrouva le ton de la commande. Elle posa une main sur la table. Le bois rêche gratta sa paume. Puis elle tendit l’autre main, ouverte, vers le pinceau.
« Autant être complète. Celle-là aussi. »
Nicolas déposa la pointe au creux de cette paume. Une goutte resta sur l’index de Claire. Elle l’approcha des lèvres sans y penser, et le goût crayeux la fit grimacer.
« Ton fameux caractère a le goût d’un mur. »
Il ne regardait plus la toile pour y chercher une copie. Il regardait les réactions de Claire, le genou qui bougeait, la bouche qui se retenait. Sa main quitta l’épaule, trouva le poignet taché, monta au visage. Le pouce de Nicolas suivit le pli au coin de la bouche de Claire. Elle se pencha vers lui, toujours assise.
« Ne cherche plus la ressemblance ; regarde-moi. »
Il embrassa la bouche de Claire, lentement. Elle rit contre ses lèvres parce que le pinceau, oublié dans son autre main, lui chatouillait le coude. Nicolas le laissa tomber dans le pot. Le métal sonna. Après la tache bleue, il ôta le débardeur et le posa près de la palette.
Claire défit le chemisier, bouton par bouton, réflexe de relieuse devant un cahier à ouvrir à l’envers. Au dernier bouton, les doigts de Nicolas prirent la place des siens. Le tissu ivoire glissa de ses bras et tomba sur le canapé, près du chiffon. Elle quitta le tabouret. La jupe noire coula le long des collants et s’affaissa au sol. Claire resta en soutien-gorge grenat, cheveux dans le cou, bleu au poignet.
Nicolas la ramena entre la toile et la table. Il posa la bouche sur le sternum de Claire, au-dessus du grenat. Claire lui tint la nuque. Le torse de Nicolas était tiède contre les collants. Elle sentit le tissu du pantalon, le bouton, la pression. Il remonta à sa bouche. Elle répondit avec la langue, précise, et ses hanches allèrent chercher les siennes.

Claire recula jusqu’à la grande table et s’y appuya, debout, paumes sur le bois. Nicolas se plaça entre les cuisses de Claire. Les collants gris se tendirent sous les paumes de Nicolas. Il embrassa la bouche de Claire plus longtemps, puis le creux sous l’oreille. Les doigts de Nicolas abaissèrent les bonnets grenat. Les seins de Claire se trouvèrent nus sous la lampe, le soutien-gorge toujours en place dans son dos. Nicolas lécha un mamelon, puis le suça, langue et bouche attentives au moindre sursaut du ventre de Claire. Elle lui prit les cheveux.
« Plus lent », dit Claire.
Il ralentit. Elle guida la bouche de Nicolas vers l’autre sein. Les hanches de Claire avancèrent contre le pantalon anthracite. Sous le pantalon, la bite de Nicolas était déjà dure. Claire glissa une main entre eux et la serra. La pression de ses doigts changea le rythme.
« Encore », dit Claire.
La main libre de Nicolas descendit le long des collants, trouva la chatte de Claire humide à travers la maille, et passa sous l’élastique. Deux doigts écartèrent le tissu et entrèrent. Elle se serra autour, chaude, franche. Son front resta contre la tempe de Nicolas.
« Là », dit Claire.
Il continua, au rythme que le bassin de Claire lui marquait. Puis il retira ses doigts. Il ôta le pantalon de travail et le plia sur l’accoudoir, à deux pas, machinal. Sa bite dressée rendait ce pli absurde. Claire rit une fois.
La paume de Claire était pleine de bleu. Quand Nicolas revint contre elle, elle appliqua cette paume sous la clavicule. L’empreinte resta nette sur le torse de Nicolas.
« À moi de peindre. »
Il reprit le pinceau dans le pot et traça une marque d’outremer sur l’épaule de Claire. Elle le tira par le poignet jusqu’au canapé. Le chevalet touchait presque l’accoudoir. Nicolas posa le pinceau sur le coussin.
Claire s’allongea sur le dos, une jambe fléchie, l’autre étendue. Nicolas s’agenouilla entre les genoux de Claire. Les mains de Nicolas passèrent sous les fesses de Claire et la ramenèrent au bord du coussin. Elle referma les doigts sur le sexe de Nicolas et guida sa bite dans sa chatte, la maille toujours écartée. Il entra d’un seul coup de reins. La main de Claire quitta le sexe de Nicolas et rejoignit l’autre sur les épaules de Nicolas. Les mains de Nicolas quittèrent les fesses de Claire et se posèrent sur le coussin, de part et d’autre de son buste.
Le pinceau roula contre les côtes de Claire. Elle eut un rire très court et le laissa où il était.
Le vieux canapé grinçait à chaque poussée. Claire en sourit sans ouvrir les yeux. Elle était pleine, la bite de Nicolas au fond, puis moins loin, puis au fond encore, selon la traction de ses mains. Le coussin usé cédait sous ses reins. Nicolas se retenait sur les avant-bras. La maille tirait sur une cuisse de Claire. Le grenat restait repoussé sous ses seins. Quand la bouche de Nicolas revenait à l’épaule bleue, la peinture avait un goût de craie sèche sur la peau.
Elle ouvrit les yeux. Nicolas la regardait de tout près, attentif au moindre changement du visage de Claire. Elle posa le pouce au coin de la bouche de Nicolas, là où elle avait l’habitude de le faire taire quand il parlait trop. Cette fois elle ne le fit pas taire. Elle lui montra le rythme avec le pouce, lent, puis elle releva les hanches et le prit plus profondément. La sensation était précise : le frottement, l’humidité, le moment où tout se resserrait et où elle voulait exactement ça, encore, sans détour. Nicolas grogna contre la paume de Claire. Il ne chercha pas à reprendre la conduite. Les avant-bras de Nicolas tremblaient un peu, tant il se retenait au-dessus d’elle.
Ensuite les phrases se firent rares. Elle écouta le souffle de Nicolas lui arriver dans l’oreille. Il la baisait en suivant le mouvement des hanches de Claire. Elle le retenait par les épaules, et il ralentissait. Elle l’attirait, et il revenait plus loin. Le cliquetis de la gouttière passa une fois, loin d’eux.
Claire prit le dernier mouvement. Elle attira Nicolas tout contre elle, chevilles croisées derrière les cuisses de Nicolas. La main droite de Claire était à plat sur le dos de Nicolas. Sa main gauche, bleue et humide, partit derrière l’épaule de Nicolas et se posa au milieu de la toile. La paume couvrit le visage à peine tracé. Puis cette main revint sur la nuque de Nicolas.
« Plus fort », dit Claire.
Elle le prit plus bas, plus plein, et il suivit. Le plaisir se noua dans le ventre de Claire, une contraction nette, répétée, qui serra la bite de Nicolas. Elle jouit contre sa bouche, un son court, les doigts ouverts sur le dos de Nicolas. L’orgasme la laissa tremblante aux cuisses. Elle l’attirait encore. Nicolas jouit à son tour, rythme cassé, front sur l’épaule bleue, un son bas dans le cou de Claire.
Claire tourna la tête vers le chevalet. Au milieu du portrait, la paume avait laissé une petite île vive. L’outremer n’y servait plus de fond. Nicolas posa son front contre le front de Claire.
« Je te reconnais même quand tu me peins autrement. »
Elle reprit du bleu au creux de son poignet et le déposa sur la joue de Nicolas. Le pinceau resta sur le coussin. Claire éteignit la lampe. Dans le noir, le bleu tenait sur cette joue, et la gouttière cliqueta encore une fois.

Fin de l’histoire
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