Le cycle court
fou rire, quotidien, proximité, désordre
Mathieu Maillard venait de lancer le cycle court avec la conviction tranquille d’un homme qui avait lu trois fois l’étiquette du lave-linge et deux fois la notice.
À vingt-huit ans, prévisionniste météorologue, il savait annoncer une perturbation sur cinq départements, mais il n’avait pas repéré la petite chaussette grise prise dans le joint du hublot. L’eau passa sous la porte de la buanderie, d’abord en mince filet, puis avec une décision administrative.
« Marion ? »
Dans le salon, Marion Tessier, trente-six ans, conductrice de travaux, terminait une visioconférence avec un casque sur les oreilles. Elle parlait d’un retard de livraison et d’un échafaudage à déplacer quand Mathieu apparut dans l’encadrement de la porte.
« Il y a une légère infiltration », dit-il.
Derrière Mathieu, une mousse blanche avançait dans le couloir.
Marion retira son casque.
« Légère ? »
Le téléphone vibra sur la table. Une voix continua de parler d’un fournisseur. Marion coupa son micro et sortit du salon avec l’autorité d’une femme qui avait déjà renvoyé trois équipes de maçons avant dix heures du matin.
Elle revint avec quatre serviettes, une bassine bleue et un regard capable de faire sécher du plâtre.
« On cloisonne la zone. Mathieu, les serviettes devant la porte. La bassine sous la fuite. Tu coupes la machine. »
« Elle ne répond plus. »
« Elle a un bouton. »
« Le bouton répond. La machine, non. »
Marion posa la bassine. Le filet d’eau tomba à côté.
« Décale-la. »
« Je n’ai pas assez de bras. »
« Tu en as deux. Utilise-les correctement. »
Mathieu s’accroupit, glissa une main derrière le lave-linge et tira. La machine avança de trois centimètres. Une chaussette noire sortit du dessous avec un bruit mou.
« J’ai trouvé le suspect. »
« Pose-le là. Pas sur le parquet. »
« C’est une chaussette. »
« C’est une pièce à conviction. »
La première serviette absorba l’eau pendant six secondes. La deuxième se transforma en boudin informe. La troisième resta prise dans la porte de la buanderie, qui se referma sur elle avec une lenteur pleine de reproches.
Marion tira sur le tissu. Mathieu poussa la porte. La serviette se libéra, la bassine bascula, et l’eau s’étala sous leurs chaussettes.
« Très bien », dit Marion.
« C’est un diagnostic ? »
« C’est le début d’un procès. »
Il attrapa le balai. Le manche était trop court pour atteindre le fond de la buanderie. Marion lui prit l’objet, allongea le bras, repoussa la mousse et reçut une éclaboussure sur le menton.
Mathieu éclata de rire.
Elle tourna la tête vers lui, une goutte au bout du nez.
« Tu ris encore ? »
« Je ris depuis que tu as déclaré la guerre à une chaussette. »
« Elle a commencé. »
La mousse franchit le seuil du couloir. La bassine flottait à moitié. Le lave-linge poursuivait son programme avec une régularité insolente, un ronronnement de moteur sous la pluie artificielle.
Mathieu attrapa deux coussins du canapé.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Barrage souple. »
« Ce sont les coussins du salon. »
« Ils ont une vocation supérieure. »
Marion le regarda poser le premier coussin devant la buanderie. L’eau le contourna immédiatement.
« Ton barrage a démissionné. »
« Il manque le second. »
« Le second est en velours. »
« Il est plus qualifié. »
Elle aurait dû reprendre le coussin. À la place, elle se mit à rire. Le rire lui fit perdre l’équilibre. Mathieu la rattrapa par la taille et leurs épaules cognèrent contre le mur.
Le lave-linge continua de tourner.

Ils avaient déplacé la table basse, deux chaises et le panier à linge. Le tapis du couloir reposait roulé sur le rebord de la baignoire. Les serviettes formaient une chaîne humide entre la buanderie et la cuisine.
Marion avançait pieds nus dans l’eau, son pantalon remonté jusqu’aux genoux, tandis que Mathieu essayait de pousser le canapé avec une serpillière glissée sous un pied.
« C’est une méthode », annonça-t-il.
« C’est une agression contre le mobilier. »
« Je calcule la trajectoire. »
« Tu calcules surtout la façon de casser la table. »
« La table est dans une zone à risque. »
« Elle était dans le salon il y a cinq minutes. »
« Les conditions ont changé. »
Marion replia ses manches et attrapa le dossier du canapé. Mathieu plaça ses mains de l’autre côté. Ils poussèrent ensemble. Le canapé avança, puis s’arrêta contre une pile de linge propre.
Une housse de couette tomba sur leurs têtes.
Marion resta dessous, immobile.
« Rapport de situation ? » demanda Mathieu.
« Visibilité nulle. Moral excellent. »
Il souleva le tissu. Une mèche de cheveux collait à la joue de Marion. Mathieu la repoussa du bout des doigts. Marion le laissa faire, puis lui appliqua une trace de mousse sur le front.
« Tu as une drôle de façon de diriger les opérations. »
« Je diversifie les outils. »
« Tu viens de me marquer. »
« Tu étais trop propre. »
La machine ronronnait toujours. L’eau clapotait autour de leurs chevilles. Marion se pencha pour ramasser une serviette, mais son pull humide resta pris au bord du panier. Elle tira une fois. Le panier vint avec elle.
« Ne bouge plus », dit Mathieu.
« Je ne bouge pas. »
« Le panier bouge. »
« Alors parle-lui. »
Il libéra le tissu et posa le panier sur une chaise. Le pull de Marion pesait sur ses épaules. Le coton sombre dessinait la ligne de son soutien-gorge et collait à son ventre.
Mathieu prit une serviette sèche.
« Enlève ça. »
Marion leva les bras. Il attrapa le bas du pull et le fit passer au-dessus de sa tête. Le vêtement tomba sur le panier. Elle resta en débardeur, la peau humide, les bras nus. Mathieu lui enveloppa les épaules avec la serviette.
« Tu trembles », dit-il.
« Le parquet est froid. »
« La buanderie est à vingt et un degrés. »
« Tu fais des prévisions sur mes bras maintenant ? »
« Je peux établir une tendance. »
Elle serra la serviette autour d’elle et posa les deux mains sur le torse de Mathieu. Sa chemise était trempée jusqu’à la taille. Elle défit le premier bouton, puis le second. Le tissu s’écarta.
« Tu es en train de m’aider à sécher ? » demanda-t-il.
« Je vérifie l’état de la structure. »
« Conductrice de travaux jusqu’au bout. »
« La structure tient. »
Ses doigts glissèrent sous la chemise. Mathieu posa une main sur la nuque de Marion. La buanderie continuait de faire son bruit régulier, lent, obstiné. Le cycle court donnait une mesure à leurs gestes : rotation, pause, rotation.
Marion retira la chemise de Mathieu. Elle la posa sur le dossier de la chaise, au-dessus du panier. Il passa ses mains sur les épaules de Marion, puis le long de ses bras. Leur peau humide se rencontrait par petites touches, chaque contact laissant une trace fraîche.
« La zone de sauvetage est compromise », murmura-t-il.
« La zone de sauvetage vient d’être reclassée. »
« En quoi ? »
« Zone de repos. »
Mathieu embrassa le cou de Marion. Elle ferma les yeux et agrippa la serviette contre son corps. Sa main libre descendit dans le dos de Mathieu, sous la ceinture de son pantalon. Il releva le visage.
« Plus près. »
Il obéit sans répondre. Marion pressa son bassin contre le sien. La serviette glissa d’une épaule. Mathieu la rattrapa, mais Marion la repoussa sur la chaise.
« Elle ne sert plus à grand-chose », dit-elle.
« Elle a eu une belle carrière. »
« Elle est morte au front. »
Le rire de Marion se brisa contre la bouche de Mathieu. Elle lui prit le visage entre les mains et approfondit le baiser. Le parquet craqua sous leurs pieds. Mathieu recula jusqu’au canapé, qui lui heurta les jambes.
« Le mobilier résiste », murmura-t-il.
« Ne lui donne pas d’idées. »
Elle le poussa sur l’assise. Mathieu s’y laissa tomber, les cheveux humides, la chemise ouverte. Marion resta debout entre ses genoux. Il passa les mains sous le débardeur de Marion, trouva sa taille, puis son dos. Elle se pencha vers lui et sa bouche rejoignit la sienne.
La machine ralentit.
Puis repartit.
Mathieu leva un doigt.
« Tu as entendu ? »
« Je n’écoute plus les machines. »
« C’est contraire à ma profession. »
« Ta profession vient de perdre ses privilèges. »
Le canapé était entouré de linge propre, de deux serpillières et d’un coussin qui avait renoncé à sa forme initiale. Marion s’assit près de Mathieu, une jambe repliée sous elle. Son débardeur humide collait encore à sa peau. Mathieu avait retiré ses chaussures et ses chaussettes ; son pantalon, trempé jusqu’aux genoux, assombrissait le tissu.
Marion prit le bas de son débardeur entre deux doigts.
« Il faut retirer celui-là aussi. »
« Pour des raisons techniques ? »
« Absolument. Le coton fait écran aux inspections. »
Elle leva les bras. Mathieu fit passer le vêtement par-dessus sa tête. Il le posa sur la chaise, à côté de sa chemise. Marion resta en soutien-gorge, les épaules découvertes, les cheveux défaits par la housse de couette.
Mathieu la regarda.
« Quoi ? »
« Rien. »
« Tu mens très mal quand tu ne prévois pas la météo. »
« Je prévois une amélioration nette. »
Elle lui prit la nuque et l’attira contre elle. Sa bouche se posa sur la sienne, puis descendit sous son oreille. Mathieu ferma les yeux. Les mains de Marion parcoururent son dos nu, s’attardèrent aux omoplates, glissèrent sous la ceinture de son pantalon.
Le tissu humide de Mathieu frottait contre les cuisses de Marion. Il posa la bouche sur sa clavicule, puis embrassa la peau découverte entre son cou et son épaule. Marion tourna la tête, offrant davantage de place. Mathieu remonta jusqu’à sa bouche.
« Encore », dit-elle.
Il embrassa son cou. Marion glissa les doigts dans les cheveux de Mathieu et maintint sa tête contre elle.
« Tu sens la lessive », murmura-t-il.
« C’est mon parfum de chantier. »
« Il est redoutable. »
« Tu n’as encore rien vu. »
Elle le fit basculer contre le dossier et s’installa sur ses cuisses. Le canapé émit un couinement bref.
« Lui aussi veut participer », dit Mathieu.
Marion posa une main sur sa bouche.
« Pas de commentaire pendant l’inspection. »
Elle embrassa Mathieu avec une lenteur qui lui fit perdre son sourire. Ses mains descendirent sur son torse, suivirent les côtes, puis remontèrent sous ses bras. Mathieu posa ses paumes sur les hanches de Marion. Ses pouces passèrent sous l’élastique de son pantalon, juste assez pour sentir sa peau.
Elle se rapprocha encore. Le contact de leurs corps traversa les vêtements mouillés. Mathieu inspira contre sa bouche. Marion lui attrapa les poignets et guida ses mains plus haut, contre sa peau. Ses doigts s’ouvrirent avec précaution, puis se refermèrent. Marion s’abandonna contre lui.
« Là », murmura-t-elle.
Un claquement monta de la buanderie.
Marion se mit à rire contre la bouche de Mathieu.
« Tu te moques de moi ? »
« De la machine. Elle donne le rythme. »
« Elle a une oreille remarquable. »
« Elle a surtout un mauvais programme. »
Mathieu défit le bouton du pantalon de Marion. Elle souleva légèrement les hanches pour l’aider. Le tissu descendit sur ses cuisses, puis resta aux genoux. Marion voulut se lever, mais son pied rencontra une serpillière.
Elle bascula contre lui.
Leurs fronts se touchèrent. Ils rirent tous les deux, serrés l’un contre l’autre, incapables de garder la moindre dignité. Mathieu la retint par la taille. Marion posa sa bouche dans son cou et mordilla doucement la peau.
« Tu viens de perdre toute crédibilité scientifique », dit-elle.
« Elle était déjà compromise par le coussin. »
« Le coussin n’a rien demandé. »
« Il a accepté sa mission. »
Marion retira le pantalon avec son pied et le lança vers la chaise. Il atterrit sur la housse de couette. Mathieu passa les mains sur les fesses de Marion, puis sur ses cuisses. Elle se retourna, s’agenouilla sur le canapé et ramena Mathieu contre son dos. Ses doigts trouvèrent la ceinture de son pantalon et la tirèrent vers elle. Il se leva juste assez pour qu’elle puisse défaire le bouton.
Le pantalon de Mathieu rejoignit celui de Marion au sol.
Ils restèrent en sous-vêtements, les genoux contre le linge propre. Marion se retourna. Mathieu posa ses mains sur son ventre nu, juste au-dessus de la bordure de son vêtement. Elle couvrit les doigts de Mathieu des siens et les fit descendre lentement, sans détourner la tête.
« Tu sais », dit-il d’une voix basse, « les conditions deviennent instables. »
« Enfin une prévision exacte. »
Il embrassa la peau entre le cou et l’épaule de Marion. Elle glissa les doigts dans ses cheveux et maintint sa tête contre elle. Le canapé grinça sous leurs mouvements. De petites réactions parcoururent la peau de Marion au passage de la bouche de Mathieu.
Elle l’allongea sur le dossier, puis vint au-dessus de lui. Ses cuisses encadrèrent les siennes. Leurs ventres se touchèrent. Mathieu posa la main dans son dos ; Marion saisit son poignet et l’emmena plus bas, sur sa hanche.
Il la caressa avec le plat de la main. Elle baissa le visage pour l’embrasser, et sa bouche s’ouvrit contre la sienne. Le baiser devint plus lent, plus profond. Leurs dents se heurtèrent. Marion rit sans quitter ses lèvres.
« Très élégant », murmura Mathieu.
« Je dirige un chantier, pas un ballet. »
Elle tira doucement sur sa lèvre inférieure. Mathieu répondit en glissant une main sous son dos. Marion se rapprocha encore, puis guida sa main vers sa taille. Ses doigts suivirent la courbe de sa hanche et remontèrent dans son dos.
Le glouglou du lave-linge monta de la buanderie.
Marion s’immobilisa.
Mathieu ouvrit les yeux.
Le bruit recommença, plus sonore, suivi d’un petit claquement métallique.
Ils éclatèrent de rire, serrés l’un contre l’autre. Marion enfouit le visage dans le cou de Mathieu, le corps secoué. Il la serra contre lui, une main sur sa nuque, l’autre dans son dos.
« Il réclame notre attention », dit-il.
« Qu’il attende son tour. »
Le lave-linge produisit un dernier gargouillis. Mathieu se redressa pour embrasser Marion. Elle lui répondit en plaquant son ventre contre le sien, puis le tira vers elle par les épaules. Ils roulèrent sur le canapé, emmêlés dans la housse de couette, la peau contre la peau, les baisers plus pressés.
Mathieu posa la main sur la hanche de Marion. Elle la couvrit de la sienne et la maintint là. Leur rire revenait par petites secousses entre deux baisers. La lampe du salon resta allumée sur les serviettes, le linge propre et la chaise chargée de vêtements.

Mathieu finit par se lever pour couper le courant. La machine s’arrêta au milieu de son cycle, hublot immobile, eau prisonnière derrière le verre.
Marion revint du couloir enveloppée dans une grande serviette. Mathieu en avait noué une autour de sa taille. Ils contemplèrent le parquet, les coussins déplacés et la chaussette noire posée dans la bassine.
« Prévision pour la suite ? » demanda Marion.
Mathieu passa un bras autour d’elle.
« Très humide avec éclaircies. »
« Tu avais déjà annoncé ça lors de notre réunion de copropriété. »
« Cette fois, je prends moins de risques. »
Elle lui donna un coup d’épaule. Il l’embrassa sur la tempe. Puis ils rirent encore, debout au milieu des serviettes.
Dans la flaque, le hublot immobile du lave-linge reflétait une petite lune.

Fin de l’histoire
Envie de se le dire à voix haute ? Les Paroles donnent les mots, chacun garde son plafond.