Le gîte des Cévennes
week-end, nudité, désir, humour
À dix-huit heures précises, Sophie Barbier posa les clés sur la table du gîte et retira son pull.
Pierre Guillot avait déjà ouvert les volets du salon. Derrière les vitres, les Cévennes s’étaient rangées en collines bleues, mais les murs de pierre sèche enfermaient la maison dans une intimité parfaite. Aucun voisin à un kilomètre. Les volets se refermaient avec un claquement épais.
Sophie avait trente-cinq ans, un métier de notaire et l’habitude de classer les choses avant de les vivre. Pierre, trente-sept ans, apiculteur, possédait des ruches sur plusieurs hectares et une patience remarquable avec les abeilles, les chiens et les clients qui demandaient du miel « pas trop sucré ».
Le pari tenait en une phrase, écrite sur un post-it collé à la porte du réfrigérateur : de vendredi dix-huit heures à dimanche dix-huit heures, aucun vêtement dans la maison. Un seul mot pour lever la règle, « chemise », qu’on ne prononçait ni pour plaisanter ni pour tricher.
« Il est dix-huit heures une », dit Sophie.
Pierre leva les yeux vers l’horloge du salon. Ses aiguilles indiquaient dix-sept heures cinquante-six.
« Elle retarde de cinq minutes. »
« Je suis notaire. Je plaide contre des horloges. »
Elle retira son jean, le plia avec soin et le posa sur la valise. Pierre avait déjà ôté son pantalon. Il garda son tee-shirt un instant de plus que nécessaire, puis le retira, et ils restèrent face à face, nus dans la lumière pâle du soir, avec la politesse appliquée de deux personnes qui viennent de se rencontrer dans un ascenseur.
Pierre regarda le plafond. Sophie regarda le tapis.
La cuisine était minuscule. Sophie entreprit de préparer une soupe avec les légumes d’un panier. Pierre voulut l’aider, se plaça du mauvais côté de la table et fit tomber la poêle à frire dans un bruit retentissant. Il ouvrit ensuite un placard et en sortit un tablier à carreaux, qu’il noua autour de sa taille.
« Je conserve un élément de dignité. »
« Il protège surtout ton nombril. »
Le tablier pendait devant lui, inutile et désinvolte. Sophie éclata de rire, posa son couteau et dut s’appuyer contre le plan de travail. Ils se frôlèrent plusieurs fois entre l’évier et la cuisinière. Chaque contact les rendait silencieux une seconde de trop.
Ils mangèrent la soupe à la petite table, nus, avec le tablier posé sur le dossier d’une chaise. Pierre avait une goutte de bouillon au coin de la bouche. Elle tendit la main et l’essuya avec son pouce. Pierre saisit doucement son poignet, embrassa le bout du pouce, puis le relâcha.
La maison devint soudain plus petite.
« Ce week-end va être long », dit-elle.
« L’horloge nous aidera. »

Le samedi matin, Sophie se réveilla avant Pierre.
La chambre était fraîche. Les volets fermés dessinaient des bandes sombres sur les draps. Elle resta étendue, attentive au poids du corps de Pierre près du sien, à sa main posée sur l’oreiller, à la distance exacte entre leurs épaules.
La nudité avait changé de nature pendant la nuit. La veille, elle occupait toute la pièce. Au matin, elle appartenait aux meubles, au lit, à la tasse de thé posée sur la table de chevet. Elle était devenue un élément du gîte, au même titre que la cheminée ou les pierres apparentes.
Pierre ouvrit les yeux.
« Tu me regardes depuis longtemps ? »
« Depuis trois minutes. J’ai une montre qui a du respect pour moi. »
Il sourit sans bouger. Sophie posa son pied contre sa cheville. Pierre répondit en faisant glisser ses orteils le long de son mollet. Le geste resta innocent, puis ne le fut plus tout à fait. Elle retira sa jambe pour se lever.
Dans la cuisine, Pierre préparait du thé. Il avait noué le tablier autour de sa taille, cette fois dans le dos, et Sophie remarqua qu’il avait choisi le motif le moins ridicule.
Ils prirent leur petit-déjeuner debout, chacun de son côté de la table. Lorsqu’ils se croisèrent, Pierre posa une main sur le bas du dos de Sophie pour la laisser passer. Elle s’arrêta au lieu de continuer. Son dos resta contre sa paume.
Elle lui prit un morceau de pain des doigts, avec les lèvres.
Le jeu dura toute la matinée. Ils jouèrent aux cartes sur la table du salon. Sophie trichait avec une élégance juridique, Pierre le savait et la laissait gagner une manche sur deux. À chaque fois qu’elle se penchait pour poser une carte, ses cheveux tombaient devant son visage. À chaque fois qu’il se levait, son genou passait près du sien.
Ils lisaient ensuite, chacun dans un fauteuil. Les pages tournaient. Les regards revenaient.
Sophie lisait la même phrase depuis quatre minutes quand Pierre posa son livre.
Pierre s’approcha et prit le livre sur ses genoux. Il le referma.
Sophie ne protesta pas. Sa main se posa sur son poignet. Elle sentait sous ses doigts le mouvement lent du pouls.
« On avait dit qu’on ne se toucherait pas avant ce soir », dit-elle.
« Tu avais dit ça. »
« Tu n’as pas contesté. »
« J’étais occupé à retirer mon pantalon. »
Elle le fit reculer jusqu’au bord du fauteuil. Son genou se plaça entre ses cuisses. Ils restèrent ainsi, proches, sans chercher davantage. L’attente avait pris une consistance. Elle se tenait entre eux, précise et amusante, toujours prête à se manifester au mauvais moment.
À midi, ils préparèrent des œufs et des tomates. Sophie monta sur la pointe des pieds pour atteindre une casserole. Pierre passa derrière elle sans la toucher. Elle sentit son corps près du sien et resta immobile, la main sur le placard.
« Pierre. »
« Oui ? »
« Tu es à moins de cinq centimètres. »
« J’ai mesuré. »
« Avec quoi ? »
« Mon instinct d’apiculteur. »
Elle se retourna. Leurs ventres se touchèrent.
Aucun des deux ne recula.
Pierre passa enfin ses doigts sur sa hanche.
« Ce soir », dit-elle.
« Ce soir. »
La nuit tomba derrière les volets fermés.

Après le repas, ils allumèrent la cheminée.
Pierre s’agenouilla devant les bûches. Sophie s’assit sur le tapis, les jambes repliées sous elle. Elle portait encore le même bracelet fin au poignet gauche, seul objet qu’ils avaient conservé avec leurs montres. Pierre craqua une allumette. La flamme éclaira ses doigts, puis son visage.
Sophie tendit la main vers lui.
« Viens. »
Il s’assit devant elle. Le feu crépitait. La maison sentait le bois sec, la cendre et la soupe du soir.
Elle posa ses paumes sur son torse. Pierre ferma les yeux.
Sophie suivit le contour de ses épaules, descendit vers son ventre, puis revint à sa nuque. Il prit son visage entre ses mains et l’embrassa. Le baiser fut d’abord lent, presque prudent. Sophie entrouvrit la bouche. Pierre approfondit le baiser. Elle se rapprocha jusqu’à s’installer contre lui.
Son dos rencontra le tapis. Pierre se plaça au-dessus d’elle, soutenu par ses bras. Sophie enroula une jambe autour de sa hanche.
« Encore », murmura-t-elle.
Il l’embrassa sous l’oreille, le long du cou, sur la clavicule. Sa bouche descendit vers ses seins. Sophie posa une main dans ses cheveux et guida sa tête. Ses doigts se crispèrent lorsqu’il prit un mamelon entre ses lèvres. Elle inspira vivement, puis pressa son bassin contre le sien.
Pierre releva la tête.
« Là ? »
Sophie ouvrit les yeux et lui répondit d’un mouvement net, en attirant sa bouche vers la sienne.
Ses mains parcoururent son dos, s’arrêtèrent à ses fesses, les serrèrent. Elle sentit son sexe dur contre son ventre. Cette pression lui fit écarter davantage les cuisses. Pierre glissa une main entre elles, lentement, jusqu’à son sexe humide.
Sophie baissa les yeux vers son visage. Il la regardait.
Elle guida ses doigts.
Le mouvement fut simple, régulier. Elle cambra le bassin, chercha le rythme qui lui convenait, puis le conserva. Pierre embrassait son cou, sa poitrine, son ventre. Sa bouche s’attarda autour de son nombril. La main de Sophie resta dans ses cheveux, tantôt légère, tantôt ferme.
Le feu claqua.
« Ne t’arrête pas », dit-elle.
Il ne s’arrêta pas.
Son plaisir monta par paliers précis : la tension des cuisses, la respiration qui se brisait, les doigts qui se refermaient sur l’épaule de Pierre, puis cette contraction profonde qui lui fit enfouir le visage contre son cou. Elle trembla une seule fois, longuement, et resta serrée contre lui.
Pierre posa son front sur le sien.
« La cheminée te regarde », dit-il.
Sophie tourna la tête vers les flammes.
« Elle a l’air très professionnelle. »
« Elle ne juge pas. »
« Elle brûle des preuves. »
Ils rirent, trop proches pour garder leur sérieux. Le rire fit bouger leurs corps. Sophie sentit le sexe de Pierre contre sa cuisse et le saisit.
« Pas sur le tapis, dit-elle. Il contient des miettes. »
Pierre s’étendit sur le dos. Sophie vint au-dessus de lui et l’embrassa. Elle descendit lentement, sa bouche sur son cou, son torse, son ventre. Ses mains accompagnèrent chaque mouvement. Pierre posa les doigts sur sa nuque, sans peser, seulement pour la suivre.
Elle prit son sexe dans sa bouche, d’abord brièvement, puis avec une lenteur appliquée. Pierre émit un son rauque et posa la main sur le tapis. Sophie releva les yeux. Il ne bougea pas, lui laissant le rythme. Elle poursuivit, attentive aux réactions de son corps, à la tension de ses cuisses, au mouvement de son ventre.
Il la fit remonter vers lui, l’embrassa, et ils se levèrent en riant, maladroits, pour traverser le couloir. Dans la chambre, Pierre alluma la lampe de chevet. Sophie retira son bracelet et le posa sur la table.
Il la fit asseoir sur le lit. Ses mains glissèrent sur ses cuisses. Elle les écarta pour lui. Pierre s’agenouilla devant elle et embrassa son sexe. Sa langue trouva le point sensible, le reprit, varia la pression. Sophie posa une main derrière elle pour ne pas tomber. L’autre se perdit dans les draps.
« Plus haut », dit-elle.
Il suivit.
« Oui. Là. »
Sa bouche resta contre elle. Sophie ferma les yeux. Elle sentait la joue de Pierre contre sa cuisse, la chaleur de sa langue, le drap qui se plissait sous ses doigts. Elle bougea le bassin avec mesure, puis plus franchement. Pierre la maintint par les hanches et continua jusqu’à ce que son plaisir la traverse. Elle eut un rire bref, surpris, presque contrarié.
« Quoi ? » demanda-t-il.
« Tu avais une mèche de cheveux dans le nez. »
« C’est une difficulté technique. »
« Je préfère les hommes qui recommencent. »
Il recommença.
Cette fois, Sophie le saisit par les épaules et le ramena vers elle. Elle l’embrassa avec avidité, puis le repoussa sur les draps. Pierre s’allongea. Elle s’installa à califourchon sur lui, guidant son sexe contre l’entrée du sien.
Il attendit qu’elle descende.
Le premier mouvement les fit se taire. Sophie posa les mains sur son torse, les jambes de chaque côté de ses hanches. Elle s’abaissa encore, lentement, jusqu’à l’accueillir entièrement. Pierre la regardait, les yeux ouverts. Elle prit son visage entre ses mains.
« Tu me suis ? »
« Je suis là. »
Elle commença à bouger. Ses seins se balançaient à chaque montée. Pierre posa les mains sur sa taille, puis les remonta vers sa poitrine. Sophie accéléra, se pencha pour embrasser sa bouche. Le lit grinça.
Il lui donna une poussée plus ferme. Sophie la reçut avec un cri qu’elle ne retint pas. Elle s’appuya sur ses épaules, changea l’angle de son bassin, trouva une cadence qui les fit respirer ensemble. Pierre serra ses fesses. Ses doigts marquèrent la peau sans la brusquer.
Le plaisir revint pour elle, plus profond, plus désordonné. Elle s’agrippa à lui et enfouit sa bouche contre son épaule. Pierre la suivit quelques mouvements encore, puis son corps se tendit. Il la serra contre lui, le visage dans ses cheveux, et resta immobile.
Sophie se laissa tomber sur le côté. Pierre vint contre son dos, une main sur son ventre. Ils restèrent ainsi, nus sous le drap, jusqu’à ce que leurs respirations ralentissent.
Puis Sophie se retourna.
« J’ai encore envie de toi. »
Pierre lui embrassa l’épaule.
« Moi aussi. »
Elle prit sa main et la posa entre ses cuisses. Il la caressa doucement, sans urgence. Sophie répondit en pressant son sexe contre sa paume. Le geste fut tendre, presque silencieux. Elle le fit basculer sur le dos et s’allongea contre lui.
Ils se touchèrent longtemps, avec les mains, la bouche, les hanches. Pierre s’appliqua à la faire jouir une nouvelle fois, du bout des doigts, en la regardant. Sophie le fit venir ensuite, plus lentement, face à face, les jambes autour de son dos, et le garda contre elle jusqu’au bout.
Sophie, la joue sur son torse, regarda la lumière sous la porte.
« Assez de temps pour recommencer demain », dit-elle.

Dimanche, à dix-sept heures cinquante-neuf à leurs montres, les vêtements étaient toujours sur la valise.
Sophie se tenait devant le miroir de l’entrée, nue, les cheveux relevés. Pierre avait remis le tablier, par esprit de continuité.
« Il reste une minute », dit-elle.
« Selon qui ? »
L’horloge du salon annonçait dix-sept heures cinquante-quatre.
Sophie prit sa chemise, la déplia, la tint un instant contre elle, puis la reposa sur le lit.
Pierre retira le tablier.
« On pourrait respecter l’heure réelle. »
« Ou l’heure du gîte. »
Il s’approcha. Elle passa les bras autour de son cou. Ils laissèrent les vêtements sur la valise et fermèrent les volets.
Fin de l’histoire
Envie d'attendre pour mieux se retrouver ? La semaine interdite met du sel sur sept soirs.