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HistoiresLe Marque-Page de cuivre

Le Marque-Page de cuivre

retrouvailles, absence, franchise, recommencement

environ 10 minutes de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Pauline avait aligné les deux verres sur une caisse retournée avec la précision qu’elle réservait aux reliures fragiles.

L’appartement ne contenait presque rien. Un matelas au centre du salon, des cartons fermés contre le mur, une couverture roulée dans l’un d’eux, une lampe démontée près de la fenêtre entrouverte de trois doigts. Le courant frais passait sur les chevilles de Pauline et soulevait à peine le rideau.

Elle portait un chemisier ivoire aux manches roulées, un pantalon bleu nuit, des chaussettes fines et des bottines brunes. Ses cheveux étaient relevés par une pince écaille. Dans la poche droite de son pantalon, le marque-page en cuivre pesait contre sa hanche.

Pauline Samson, restauratrice de livres anciens de quarante ans, avait nettoyé les plinthes, frotté l’évier et vérifié deux fois la serrure. Elle n’avait rien trouvé d’autre à faire, alors elle avait repris le même chiffon dans chaque pièce jusqu’à sentir le savon sur ses doigts.

La porte s’ouvrit.

Thomas entra avec sa veste de service sur le bras, une chemise blanche froissée sur un tee-shirt gris, un jean sombre et des baskets noires. Sa montre était au poignet gauche. Il posa sa veste sur un carton de l’entrée, resta debout, puis regarda le matelas.

« On a loué un appartement ou une salle d’attente ? »

Pauline voulut répondre avec une plaisanterie préparée. Elle n’en trouva aucune.

Thomas avait vingt-sept ans, un métier qui l’emmenait d’un pays à l’autre et huit mois de trajets imprimés dans le corps. Il gardait la même bouche, les mêmes sourcils sombres, la même façon de tenir ses épaules quand il ne savait pas encore s’il devait avancer.

Pauline lui fit visiter le salon.

« Ici, il y aura une table. Là, une bibliothèque. Dans cette zone, probablement une plante qui survivra à nos horaires. »

« Tu as prévu une zone pour moi ? »

« Près de la fenêtre. Tu pourras regarder les trains passer. »

« Très généreux. »

Ils parcoururent les deux pièces en restant à distance d’un bras. Pauline parlait des murs, des cartons, de la lampe. Thomas plaisantait sur la précision de son accueil, sur l’absence de chaise, sur la caisse qui faisait office de buffet, de table de chevet et de réception.

« Tu as nettoyé les poignées ? »

« Trois fois. »

« J’ai peur de toucher quoi que ce soit. »

« Tu peux commencer par moi. »

La phrase était sortie sans préparation. Thomas s’arrêta.

Il posa deux doigts sur le coude de Pauline.

Le marque-page tomba entre eux avec un bruit clair.

Pauline baissa les yeux. Le cuivre avait gardé une poussière sèche dans ses rainures. Thomas s’accroupit. Elle fit de même. Leurs mains se rejoignirent sur l’objet.

« Tu l’avais encore », dit-il.

« Tu me l’avais donné dans une librairie où tu avais prétendu connaître le propriétaire. »

« Je connaissais quelqu’un qui connaissait le propriétaire. »

« Tu avais acheté trois livres pour avoir l’air crédible. »

« Ils étaient bons. »

« Tu n’en as lu aucun. »

Leurs doigts restèrent serrés autour du marque-page. Thomas passa le pouce sur la poussière restée dans les rainures du marque-page, puis leva les yeux vers Pauline. Thomas regarda la bouche de Pauline. Pauline vit la fatigue sous ses yeux, la petite cicatrice près de son menton, la chemise ouverte au col.

« Huit mois », dit-elle.

« Oui. »

« C’est long. »

« J’ai compté les jours. »

Elle releva le visage. Thomas ne bougea plus. Pauline glissa le marque-page dans sa poche, puis posa sa main sur la chemise de Thomas.

« Tu peux enlever tes bottines », dit-il.

« Tu peux cesser de parler de ménage. »

Sa bouche trembla. La sienne aussi.

Dessin : Dans une chambre en cours d’emménagement, une femme assise sur le lit regarde un homme debout, portant un sac, parmi des cartons.

Ils ouvrirent le carton de la couverture, déplièrent un pan, puis abandonnèrent la tâche lorsque Thomas tira sur le rouleau et reçut une pluie de poussière sur les doigts.

Pauline prit un chiffon. Thomas lui attrapa le poignet.

« Elle est toujours là », dit-il.

« Qui ? »

« Ta manie de nettoyer les gens avant de les embrasser. »

« Tu étais couvert de carton. »

« J’arrive d’un long voyage. »

« Tu avais l’air très présentable dans le train. »

« J’étais seul. Ça aide. »

Pauline lui lança le chiffon au torse. Thomas le rattrapa, posa le tissu sur le carton et s’approcha.

Elle sentit l’odeur du carton neuf mêlée à celle de son savon. Il ouvrit davantage sa chemise, puis posa les paumes sur la taille de Pauline. Elle leva les mains vers son visage et l’embrassa.

Le premier baiser fut bref. Le second se prolongea jusqu’à leur faire perdre le fil.

Pauline avait oublié la pente exacte de sa nuque, la résistance légère de sa mâchoire, la manière dont Thomas s’arrêtait juste avant de prendre davantage. Elle lui mordit doucement la lèvre.

« Tu réfléchis encore ? »

« Je vérifie le matériel. »

« Et le verdict ? »

« Il faudra plusieurs examens. »

Elle rit contre sa bouche. Thomas l’embrassa sous l’oreille. Pauline dégrafa sa pince écaille. Ses cheveux tombèrent sur ses épaules et le visage de Thomas se perdit dedans.

« Tu as changé de coiffure », murmura-t-il.

« J’ai changé de vie pendant que tu conduisais des trains. »

« Je dormais aussi. »

« Sans moi. »

« Les couchettes étaient étroites. »

« Tu as appris à dormir sans moi. »

« J’ai appris à dormir avec un sac sous la tête et un horaire de départ à quatre heures. Ce n’est pas une victoire conjugale. »

Elle déposa la pince sur la caisse, entre les deux verres. Thomas passa les doigts dans ses cheveux.

Ils s’assirent au bord du matelas. Thomas retira sa montre et la posa dans un verre vide. Le métal tinta contre le fond.

Pauline regarda l’objet.

« Tu ranges ta vie dans des verres maintenant ? »

« Seulement les nuits compliquées. »

Elle posa la main sur sa cuisse. Thomas ferma les yeux. Pauline déboutonna son chemisier, lentement, sans quitter son visage. Il l’aida à faire glisser le tissu de ses épaules. Pauline plia le chemisier par réflexe et le posa sur la caisse.

Thomas ôta sa chemise. Elle tomba sur la couverture roulée.

Leurs épaules se rapprochèrent. Pauline déposa les lèvres sur son torse, puis remonta jusqu’à sa bouche. Thomas passa une main sous son dos, l’autre sur sa hanche.

« La fenêtre », dit-elle.

« Elle grince. »

« Elle me dérange. »

Pauline se leva, prit le marque-page dans sa poche et alla jusqu’à la fenêtre. Elle le glissa dans l’entrebâillement. Le métal grinça, puis la fenêtre resta ouverte.

Thomas la rejoignit. Il posa son front contre le sien.

Pauline porta le cuivre à sa bouche par jeu ; Thomas l’embrassa aussitôt, et leurs lèvres gardèrent un goût métallique. Pauline passa la langue sur sa bouche et Thomas sourit.

« Tu m’as donné un marque-page qui embrasse mal. »

« Il a beaucoup voyagé. »

« Il a surtout servi à tenir une fenêtre. »

« Il peut changer de métier. »

Thomas l’attira contre lui. Pauline retira ses bottines, les posa près de la fenêtre, puis défit son pantalon, le fit glisser jusqu’à ses chevilles et le repoussa vers le pied du matelas. Thomas ôta ses baskets, puis ses chaussettes de voyage, qu’il laissa près de la fenêtre. Il retira son tee-shirt et le posa sur la lampe démontée.

Ils revinrent s’asseoir. La peau de Pauline gardait la fraîcheur de la pièce. Thomas frotta ses mains sur ses bras, puis sa bouche trouva son épaule.

« J’ai oublié ton corps », dit Pauline.

Thomas releva la tête.

« J’ai oublié ton corps, mais pas l’endroit où je le veux. »

Il la regarda sans plaisanter. Pauline prit sa main et la posa sous son sein. Thomas l’embrassa encore, plus profondément. Le matelas plia sous leurs poids.

Dessin : Une femme et un homme assis sur un lit se tiennent la main, entourés de couvertures et de caisses en bois.

Ils s’allongèrent d’abord face à face, sur le flanc. Pauline avait les jambes repliées contre celles de Thomas. La main de Thomas glissa le long de son dos, puis revint à sa taille. Pauline passa ses doigts sur sa nuque et attira son visage.

Le baiser devint lent, appuyé. Elle sentit la barbe courte sous sa paume, la chaleur de sa bouche, le mouvement précis de sa langue. Thomas fit glisser la bretelle noire qui retenait sa poitrine. Pauline dégagea son épaule, puis l’autre. Le soutien-gorge resta près de la caisse, sous le chemisier plié.

Thomas embrassa la peau découverte. Pauline serra les doigts dans ses cheveux.

« Plus près. »

Il s’approcha. Elle posa une cuisse contre la hanche de Thomas et le guida jusqu’à elle. Leur nudité avançait par gestes simples, sans cérémonie. Thomas retira son boxer bleu et le laissa près du matelas. Pauline ôta sa culotte assortie à son soutien-gorge et la repoussa vers le pied du matelas.

Ils ne parlèrent plus de la lampe, de la couverture ou des meubles.

Thomas embrassa Pauline sous la poitrine, puis son ventre. Pauline suivit la ligne de ses épaules avec ses ongles. Elle connaissait la force de ses bras, le poids de son corps contre le sien, mais huit mois avaient déplacé chaque souvenir d’un millimètre.

Elle posa les mains sur ses fesses et le ramena contre elle.

« Encore. »

Thomas leva les yeux. Pauline le tira par la nuque. Sa bouche retrouva la sienne.

Le drap glissa lorsqu’il se retourna pour le tirer sur eux. Le marque-page, mal glissé sous la fenêtre, tomba sur le matelas et se retrouva sous leurs hanches.

Pauline bougea, puis s’arrêta.

« Thomas. »

« Quoi ? »

« Ton cadeau me rentre dans le dos. »

Il se redressa aussitôt. Le cuivre avait glissé sous le drap, près de sa hanche.

« Il a choisi un très mauvais moment pour reprendre sa place dans notre histoire. »

Pauline éclata de rire. Thomas chercha à tâtons, mais sa main trouva la cuisse de Pauline, puis son ventre.

« Plus bas », dit-elle.

« Je cherche un objet, pas un itinéraire. »

« Tu as pourtant une certaine expérience des itinéraires. »

Il trouva le marque-page. Pauline referma les doigts sur ceux de Thomas. Ils restèrent ainsi, le cuivre entre leurs paumes, puis elle le fit glisser vers le bord du matelas.

« Laisse-le là. »

Thomas le posa sous le drap, à côté de leurs épaules. Le petit relief du métal forma un repère contre leurs doigts.

Pauline se plaça sur le dos. Thomas se plaça entre les cuisses de Pauline et son sexe dur entra lentement dans sa chatte. Pauline guida les hanches de Thomas, puis les ramena contre elle à chaque mouvement. Elle inspira profondément et referma les jambes autour de ses hanches.

Le premier mouvement les ramena l’un à l’autre avec une netteté presque troublante. Pauline posa les deux mains sur les épaules de Thomas. Il avançait par poussées régulières, s’arrêtait quand elle le retenait, reprenait dès qu’elle l’attirait.

« Là. »

Il suivit le rythme qu’elle indiquait sous ses hanches. Le matelas grinça sur le sol nu. La fenêtre répondit par un petit bruit métallique.

Thomas retira sa main, la porta jusqu’à la bouche de Pauline et lui laissa embrasser ses doigts. Pauline guida la main de Thomas entre ses cuisses et la maintint là. Thomas conserva un bras sous ses épaules et accompagna ses mouvements de l’autre main.

Pauline referma les doigts autour du poignet de Thomas et guida sa main plus bas entre ses cuisses. Elle ne quitta pas Thomas des yeux.

« Ne t’arrête pas. »

« Il faut bien qu’il serve. »

Thomas sourit, puis son visage changea lorsque Pauline resserra ses jambes. Leur rythme se fit plus pressant. Il posa le front contre son cou. Pauline passa les doigts dans ses cheveux, tira doucement, puis ramena sa bouche à la sienne.

Les mots se réduisirent.

« Oui. »

« Encore. »

« Plus fort. »

Thomas accéléra. Pauline suivit chaque mouvement avec son bassin. Pauline glissa la main sous la nuque de Thomas et ramena sa bouche contre la sienne. Le drap se froissa sous leurs genoux.

Thomas se redressa pour mieux la regarder. Pauline prit son visage entre ses mains.

« On va tout réapprendre, même ce qui nous semblait évident. »

Il l’embrassa au lieu de répondre.

Elle sentit son plaisir se rapprocher sous les doigts de Thomas, dans la tension de ses cuisses et le rythme devenu trop précis pour être interrompu. Thomas suivait son souffle court, sa bouche, la manière dont ses doigts se crispaient autour du marque-page.

Pauline le ramena contre elle. Leur mouvement commun accéléra encore. Thomas enfouit son visage dans ses cheveux. Elle prononça son prénom, une fois, puis serra les bras autour de son dos.

Pauline jouit la première, les cuisses serrées autour des hanches de Thomas, les doigts accrochés à ses épaules. Thomas jouit à son tour, le front contre le cou de Pauline, puis demeura contre Pauline quelques secondes. Il roula ensuite sur le côté en gardant la main de Pauline dans la sienne.

Le silence arriva tout de suite.

La fenêtre grinça doucement.

Ils restèrent côte à côte, les épaules jointes, sous le drap froissé. Thomas avait un bras sous la tête de Pauline. Elle gardait une main posée sur son torse, l’autre près du bord du matelas.

« Tu as rangé quelque chose ? » demanda-t-il.

« Ton marque-page. »

« Il est sous nous. »

« C’est une forme de rangement temporaire. »

Thomas fit glisser ses doigts sur le drap. Pauline chercha aussi sans se relever. Ils avancèrent à tâtons entre leurs épaules et le pli du tissu.

« À gauche », murmura-t-elle.

« Ta gauche ou la mienne ? »

« Celle qui a voyagé le moins. »

Il rit, puis trouva le cuivre. Pauline posa sa main sur la sienne. Ils tirèrent l’objet hors du drap sans se séparer.

Le marque-page était tiède.

Pauline se leva seulement assez pour attraper un livre resté fermé près des cartons. Elle revint sur le matelas, ouvrit la couverture et glissa le cuivre entre les premières pages.

Le livre resta posé près de leurs mains.

Dans l’appartement vide, ce fut la première chose véritablement rangée.

Fin de l’histoire

Envie de piloter l'autre ? La télécommande vous donne le rythme, et l'autre peut tout arrêter.