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HistoiresLe Minuteur des commencements

Le Minuteur des commencements

souvenirs, cuisine, jeu, désir

environ 21 minutes de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Sophie Noblet avait trente-six ans, pull gris et jupe noire, les poignets déjà tachés de farine, alors que le four restait froid. Elle rangeait le cellier du rez-de-chaussée avant le dîner : une boîte, un bocal, un outil, rien ne devait dépasser. Restauratrice de meubles anciens, elle traitait cette armoire bancale avec la patience qu’elle gardait pour un tiroir à quincaillerie. Mathieu Gaillard, trente-sept ans, cartographe indépendant, la chemise claire aux manches remontées, tenait l’escabeau et un cageot de pommes. Neuf ans ensemble, mariés depuis cinq, ils connaissaient le grincement de chaque latte.

Au fond, derrière les bocaux de poires, une boîte en fer gris refusa de glisser. Sophie tira plus fort. Le couvercle sauta. À l’intérieur, un billet plié, un ruban défait, une tasse ébréchée roulée dans un torchon, et le minuteur mécanique rouge, disparu depuis des années. Sous le pouce de Mathieu, le ressort rendit un tic-tac clair, un peu insolent.

« On avait juré de s’en débarrasser », dit Sophie.

« La sauce avait noirci, tu riais, et tu m’as quand même gardé près des fourneaux », répondit Mathieu.

Il posa le minuteur sur l’étagère. Le métal froid lui resta au bout des doigts. Sophie suivit le cadran, puis le pli que le crayon laissait au poignet de Mathieu. Il tourna la main, attrapa la sienne, et sa bouche vint chercher le coin des lèvres de Sophie. Le baiser s’ouvrit, lent. Il avait le goût du thé versé en rentrant. La paume de Mathieu passa sous le pull, au creux des reins, et Sophie répondit en se collant à lui, hanche contre hanche, entre l’escabeau et les bocaux.

Le minuteur poursuivait son petit vacarme. Le dîner pouvait attendre encore un peu. La boîte, elle, était ouverte.

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