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HistoiresLe Refrain de travers

Le Refrain de travers

karaoké, rire, musique, tendresse

environ 12 minutes de lecture. Piment : Sensuel. Rédaction Absoloo.

Justine Estève posa la dernière planche sur les tasseaux, puis recula jusqu’à sentir le tapis sous son talon. La bibliothèque neuve tenait debout. Elle penchait légèrement vers la gauche, ce qui lui donnait déjà un caractère.

« Elle penche de deux millimètres », dit Maxime.

« Elle a une vie intérieure. »

Depuis neuf ans, leur appartement accueillait des livres, des câbles, des objets réparés et les restes visibles de leurs discussions techniques. Justine, ingénieure acoustique de trente-cinq ans, repérait une vibration suspecte dans un mur avant même que Maxime ne l’entende. Maxime, relieur d’art de quarante-deux ans, savait redresser une couverture sans effacer les traces de son histoire. Leur loyer était trop élevé, leurs habitudes très précises, et les contrariétés matérielles finissaient presque toujours par devenir un jeu entre eux.

Le samedi avait commencé avec six planches, trois sachets de vis et une notice dessinée par quelqu’un qui méprisait les angles droits. Il se terminait par une soirée karaoké annoncée depuis midi. Deux voix, un écran installé face au canapé, des fiches classées par Maxime selon un ordre que Justine venait de compromettre.

La télécommande reposait sur la table basse. Les fiches attendaient dans une boîte à chaussures au carton rugueux. L’enceinte occupait deux livres empilés, près de la bibliothèque neuve, dans l’odeur sèche du bois fraîchement monté. Un tournevis gisait à côté du dernier pied à fixer. Deux verres d’eau reposaient sur l’accoudoir. La lampe, tournée vers le mur, donnait au salon l’éclairage modeste d’une petite scène.

Justine portait une chemise blanche ample, les manches retroussées au-dessus des avant-bras, un pantalon taille haute en velours vert bouteille et des chaussettes fines écrues. Ses chaussettes fines écrues avaient laissé des traces pâles dans la poussière du montage. Un crayon de menuisier retenait ses cheveux. Maxime avait gardé son tee-shirt bleu nuit, son jean sombre, ses chaussettes noires et sa surchemise brune ouverte. Ses lunettes rondes descendaient déjà sur son nez. Sa montre en cuir cognait doucement contre son poignet.

Il prit la télécommande et la leva à hauteur de poitrine.

« Mesdames, messieurs, veuillez accueillir la seule formation musicale dont le chef possède un tournevis dans le champ de vision. »

Justine s’installa sur l’accoudoir du fauteuil, une cheville posée sur l’autre.

« Le chef a-t-il répété ? »

« Le chef a classé les chansons. »

« Ce qui n’est pas la même chose. »

Maxime consulta la première fiche avec une gravité étudiée.

« Nous ouvrirons ce programme par une pièce de difficulté modérée, afin de préserver la dignité de l’établissement. »

« Tu peux annoncer aussi le tarif des places. »

« Elles sont déjà épuisées. »

Justine tendit la main vers la boîte à chaussures et tira une fiche au milieu de la pile. La tache d’encre qui la traversait près du bord ne lui échappa pas. Elle la glissa sous les autres avec une innocence trop appliquée.

Maxime lança la bande-son.

L’écran afficha une chanson lente, alors que la fiche annonçait un titre vif et parfaitement déplacé. Justine se leva d’un mouvement ample, posa une main sur son cœur et entra dans la chanson avec le sérieux d’une diva abandonnée.

« J’attends le train des endives, je compte les rails dans la nuit… »

Maxime fixa l’écran.

« Ce ne sont pas les paroles. »

« La création commence là où finit la fidélité au texte. »

« Tu chantes une chanson d’été. »

« Je lui offre l’hiver. »

Il tenta de reprendre le refrain exact. Justine passa devant lui sans le toucher, les bras ouverts vers le mur éclairé.

« Ouvre la fenêtre, capitaine, le persil veut prendre la mer ! »

« Le persil n’a aucun rôle dans cette œuvre. »

« C’est ce que disent toujours les seconds rôles. »

Maxime pointa la télécommande vers l’écran, mais la bande-son continua. Il chanta plus fort, avec une diction appliquée. Justine couvrit la moitié de ses mots et inventa une plainte sur un grille-pain abandonné. La voix de Justine passa devant celle de Maxime ; il attendit une demi-mesure avant de la rejoindre.

Ils se retrouvèrent au milieu du tapis sans se toucher. Maxime pivota pour éviter la lampe. Justine recula jusqu’à la bibliothèque et leva les deux mains avec une majesté déplacée. L’enceinte vibra sur les livres. Le tournevis avança d’un centimètre.

Maxime perdit le fil. Justine oublia sa propre invention. Ils s’arrêtèrent au même instant.

Le rire les plia.

Justine s’appuya contre le dossier du canapé. Maxime posa la télécommande sur sa cuisse, les lunettes de travers. Le morceau continuait seul, très sérieux, derrière eux.

« J’ai classé les chansons par difficulté, pas par catastrophe », dit-il.

Justine essuya le coin de son œil avec le bout de son doigt.

« Ta méthode vient de rencontrer mon talent. »

Elle reprit la fiche et la brandit devant lui. La tache d’encre semblait avoir gagné du terrain.

« Celle-ci est parfaite. »

« Elle est au milieu des morceaux difficiles. »

« Alors elle a besoin d’aide. »

Maxime lui prit la fiche. Il regarda la tache, puis Justine. Son sourire resta suspendu à ses lèvres.

La soirée venait de changer de rythme.

Dessin : Dans un salon, un canapé, une table basse chargée de livres, d’un microphone et de papiers côtoient une bibliothèque, des plantes et des outils.

La chanson suivante commença. Maxime posa la fiche à part. Justine la fit glisser sous une autre. Une demi-heure plus tard, elle reparut entre leurs doigts, glissée sous une chanson qu’ils connaissaient mal.

« Elle insiste », dit Justine.

« Elle a été mal rangée. »

« Tu dis ça parce que tu ne veux pas lui parler. »

Maxime s’assit au bord du canapé. Il retira sa surchemise brune et la déposa sur le dossier du fauteuil. Son tee-shirt bleu nuit resta tendu sur ses épaules. Il prit la fiche, la retourna, puis regarda l’écran.

La chanson lente démarra.

Ils l’avaient évitée pendant des mois, à l’époque où leurs horaires ne coïncidaient plus. Justine rentrait avec des dossiers dans son sac et des mesures plein la tête. Maxime travaillait tard sur des reliures qu’il rapportait avec de la colle au bout des doigts. Une distance s’était installée sans dispute franche, faite de repas décalés, de réponses repoussées au lendemain et de portes refermées avec trop de soin.

Maxime posa les mains entre ses genoux.

« Elle était déjà dans la liste ? »

« Depuis le début. »

« Tu l’as laissée là pour me piéger. »

« Pour voir si tu lisais vraiment ton classement. »

Il appuya sur la télécommande. La musique commença à bas volume, avec une batterie discrète et un piano hésitant.

Maxime chanta seul. Sa voix descendit trop bas dès la première phrase. Il s’en rendit compte, redressa le menton et reprit la ligne avec davantage d’attention. Justine resta debout près de la table basse, la fiche entre deux doigts.

Le refrain arriva. Elle entra après lui, un peu en retard. Leurs voix ne se rejoignirent pas exactement, mais l’écart leur plut.

Justine finit par s’asseoir à côté de Maxime. Son genou toucha le sien. Aucun des deux ne bougea.

L’écran déroulait les paroles. Ils cessèrent de le regarder.

« Il y avait cette valise », dit Justine.

Maxime tourna la tête vers elle.

« Celle que tu avais laissée dans l’entrée pendant trois semaines ? »

« Deux semaines et quatre jours. »

« Elle bloquait le tiroir des serviettes. »

« Tu aurais pu la déplacer. »

« Tu avais rangé mes chemises dedans sans me prévenir. »

Justine baissa les yeux vers leurs genoux rapprochés.

« J’attendais de savoir si je partais vraiment. »

La chanson avançait. Maxime gardait les mains entre ses jambes, mais ses doigts avaient cessé de se serrer.

« Moi, j’avais préparé le dîner. »

« Je sais. »

« Il a refroidi. »

« Je sais aussi. »

Il regarda la fiche tachée.

« Tu as mangé quand même ? »

« Une bouchée. Pour pouvoir dire que je n’avais pas abandonné complètement. »

Un rire bref leur échappa. Il ne fit disparaître aucune gêne. La musique poursuivit sa ligne douce.

Maxime reprit la phrase suivante. Il se trompa sur un mot. Justine ne le corrigea pas.

« Tu avais mis les assiettes bleues », dit-elle.

« Les blanches étaient dans le lave-vaisselle. »

« Tu avais sorti les bleues pour une raison. »

« Je voulais que le dîner ait l’air décidé. »

Justine posa la fiche sur sa cuisse.

« Sur le palier, tu m’as donné les clés sans me regarder. »

« Tu avais déjà la main sur la poignée. »

« Je pensais que tu me laissais partir. »

« Je pensais que tu allais entrer. »

La phrase resta entre eux, plus précise que les paroles affichées. Maxime baissa le menton. Justine tourna légèrement le corps vers lui. Son pantalon de velours froissa contre le tissu du canapé.

La chanson atteignit un nouveau couplet. Ils ne suivirent plus l’écran. Maxime chantait les mots qu’il retenait ; Justine répondait avec les syllabes qu’elle devinait. La tache d’encre se trouvait entre leurs mains, près de la couture du pantalon de Justine.

« Même faux, je reconnais toujours ta voix », dit-elle.

Maxime la regarda franchement.

« Tu fais exprès de chanter faux quand tu as peur de chanter juste. »

« Je suis ingénieure acoustique. Je ne fais jamais exprès. »

« Tu viens de transformer un refrain en légume marin. »

« C’était une interprétation. »

Sa bouche trembla. Maxime leva la main, puis la posa sur le genou de Justine. Le geste avait la simplicité des habitudes retrouvées et le poids des soirées où chacun avait attendu que l’autre cesse de plaisanter.

Justine recouvrit la main de Maxime avec la sienne.

La chanson revint au refrain, puis passa derrière leurs voix. À chaque retour, ils chantaient moins fort. La voix de Maxime s’effaçait par endroits ; celle de Justine remplissait les creux. Dans le verre posé sur l’accoudoir, l’eau avait pris un goût légèrement métallique. Justine en but une gorgée, puis tendit le verre à Maxime. Il but au même endroit, sans quitter son visage.

Quand la musique s’arrêta enfin, aucun des deux ne bougea.

Maxime relança la chanson, puis baissa le volume jusqu’à n’en garder qu’une trame discrète. La bande-son occupait le salon avec la ténacité d’un appareil mal réglé.

Justine se leva. Elle posa la fiche sur la table basse et vint se placer derrière Maxime. Ses doigts trouvèrent sa nuque sous le col du tee-shirt. Sa paume resta chaude contre la peau.

« Tu as encore raté le deuxième couplet », murmura-t-elle près de son oreille gauche.

« Je l’ai amélioré. »

« Tu as remplacé un mot par le nom d’un légume. »

« Une amélioration ambitieuse. »

Justine sourit contre son oreille. Elle souffla les paroles exactes, syllabe après syllabe, puis laissa sa main remonter jusqu’à la base du crâne. Maxime ferma les yeux. Sa nuque se détendit sous les doigts de Justine.

Elle reprit le refrain tout près de lui, sans regarder l’écran.

Maxime se tourna. Ses mains vinrent sur les épaules de Justine. Il massa lentement le haut de son dos, par-dessus la chemise blanche. Ses pouces trouvèrent les tensions laissées par la bibliothèque, les heures à tenir une planche, les gestes répétés avec le tournevis. Justine inclina la tête, les yeux mi-clos.

« Plus bas », dit-elle.

Maxime descendit vers les omoplates. Le tissu glissa sous ses doigts. Justine attrapa la télécommande sur la table basse et la posa près du verre d’eau. Maxime retira sa montre en cuir, puis la déposa sur la télécommande. Le petit boîtier noir porta soudain le poids du temps et celui du morceau.

Justine déboutonna les deux premiers boutons de sa chemise. Le pan gauche glissa sur son épaule. Maxime suivit la couture du tissu du bout des doigts, depuis le bord de la manche retroussée jusqu’à l’ouverture du col. Il s’arrêta juste avant la peau offerte.

« Tu fais encore semblant de mesurer », dit Justine.

« Je vérifie la précision. »

« Le résultat est lent. »

« Le résultat est très bon. »

Il remonta les manches de Justine avec attention. Sa main lissa le coton sur les avant-bras, puis revint vers les épaules. Justine prit son poignet et guida sa main jusqu’à sa nuque.

La chanson tournait en boucle. Ils chantaient les phrases à tour de rôle, sans chercher les mots de l’écran.

« Ne corrige plus les paroles. Dis-les-moi comme ça. »

Maxime reprit la phrase pour elle seule. Sa voix avait perdu sa gravité de départ. Elle restait basse, plus souple, proche de la bouche de Justine.

Elle posa son front contre celui de Maxime. Leurs lunettes se heurtèrent doucement. Maxime les retira et les posa sur la pile de livres près de l’enceinte. Justine dénoua alors le crayon de menuisier de ses cheveux. Il tomba sur les fiches avec un petit choc sec. Ses cheveux se défirent sur sa nuque.

Maxime regarda la tache d’encre au pied du crayon.

« Elle nous suit depuis le début. »

Justine ramassa la fiche.

« Elle veut une fin correcte. »

« Tu crois qu’elle en mérite une ? »

« Elle a tenu le refrain. »

Justine plia la fiche en deux. Maxime posa deux doigts sur le pli et l’aida à marquer l’angle. Le carton frotta doucement entre leurs mains. Ils la plièrent encore une fois, pas davantage. La tache disparut à l’intérieur.

La bande-son redémarra brusquement au début du refrain. La voix enregistrée lança une phrase trop joyeuse. Justine éclata de rire contre la bouche de Maxime. Il rit aussi, mais son rire fut interrompu par un baiser.

Le baiser dura assez pour leur faire oublier la première note.

Maxime posa les mains sur les côtés de la taille de Justine, par-dessus le velours vert bouteille. Justine passa les doigts dans ses cheveux, puis revint à sa nuque. Leurs bouches se retrouvèrent avec une précision nouvelle, sans précipitation. Le tissu de la chemise froissa sous la main de Maxime. Le tee-shirt bleu nuit se tendit sous les doigts de Justine.

Ils se séparèrent juste assez pour reprendre la phrase suivante.

« Je l’ai oubliée », murmura Maxime.

« La parole ? »

« La bonne. »

« Garde la tienne. »

Il répondit en chantant le refrain faux qu’elle avait inventé au début. Justine le suivit, plus bas. Leur code était né de travers, et il leur allait mieux ainsi.

Maxime embrassa la tempe de Justine, puis sa joue. Sa bouche descendit jusqu’au bord de sa mâchoire. Justine posa les deux mains sur son visage et le ramena vers elle. Elle l’embrassa longuement, en gardant le pan gauche de sa chemise glissé sur son épaule.

La lampe éclairait toujours le mur. La bibliothèque fraîchement montée gardait son léger défaut. Un pied en chaussette déplaça le tournevis, qui tinta contre le parquet.

Justine sourit sans quitter Maxime.

« Même la bibliothèque nous écoute. »

« Elle penche pour toi. »

« Elle a du goût. »

Maxime posa son front contre le sien. Leurs respirations se mêlèrent au murmure de l’enceinte. Justine fit glisser sa main sur sa nuque, puis sur son épaule. Maxime reprit le massage, plus lent, au milieu de son dos. La chanson changea de couplet, mais ils ne cherchèrent plus à suivre.

Il éteignit l’écran.

Le rectangle de lumière disparut. Le salon garda la lampe tournée vers le mur, les verres d’eau, la boîte à chaussures et la fiche pliée. Dans la pénombre, Justine attira Maxime contre elle par le col du tee-shirt. Il vint avec elle, leurs corps habillés se rapprochant jusqu’à ne plus laisser de place au rire.

Ils s’embrassèrent encore. La bouche de Justine se posa au coin de celle de Maxime, puis revint à la sienne. Maxime glissa une main dans ses cheveux défaits. Elle lui répondit en serrant les doigts sur sa nuque.

La musique finit par s’arrêter sans qu’ils s’en aperçoivent.

Justine prit la main de Maxime. Ils quittèrent le tapis, passèrent devant la bibliothèque et avancèrent vers le couloir enlacés, sans hâte. La surchemise brune resta sur le fauteuil. La montre demeura sur la télécommande. Le crayon de menuisier resta posé sur les fiches.

La porte de la chambre se referma doucement.

Dessin : Une main dans la nuque, elle lui rappelle tendrement sa fausse note.

Dans le salon assombri, la fiche pliée reposait sur la table basse. La montre en cuir demeurait sur la télécommande. Derrière la porte refermée, la dernière note s’éteignit avec leur refrain faux.

Dessin : Après la dernière note, ils restent serrés dans le salon autour de la fiche pliée.

Fin de l’histoire

Envie de prendre votre temps ? Le minuteur coquin règle le rythme à deux.