Aller au texte
HistoiresLe sable dans le verre

Le sable dans le verre

retrouvailles, silence, chaleur, lenteur

environ 9 minutes de lecture. Piment : Sexy. Rédaction Absoloo.

Julien aligna ses chaussures sous l’étagère. Mathilde s’arrêta pour le regarder faire. Chez eux, il les abandonnait nez contre nez au milieu du passage ; elle avait appris à les contourner en portant une tasse pleine.

Elle posa ses baskets à côté, rectifia leur position de deux millimètres et se redressa.

« Là, nous pouvons recevoir. »

Julien examina les quatre chaussures, puis la petite porte du sauna privé.

« Il manque une table. »

Le gîte était à eux jusqu’au lundi. La cabine contenait deux banquettes de cèdre, un seau vide avec sa louche et un thermomètre mural. Deux serviettes attendaient sur le siège supérieur. Mathilde Perret, trente-huit ans, horlogère, avait vérifié deux fois que son téléphone était resté dans la chambre. Julien Dorval, quarante-deux ans, conducteur de train touristique, avait fait la même chose avec le sien.

Il déposa les clés du gîte dans le panier à vêtements, près de l’entrée. Mathilde retira sa montre mécanique et la posa près du sablier, sur la tablette qui longeait la cloison jusqu’à l’intérieur. Elle vida aussi de sa poche une petite pince de rechange. Celle qui retenait ses cheveux semblait décidée à tenir.

Julien souleva le sablier.

« Trois minutes de silence complet. »

Il avait pris sa voix d’annonce, celle qui donnait une importance nationale à un arrêt de sept minutes devant un point de vue.

Mathilde inclina gravement la tête.

Ils entrèrent et s’assirent sur la banquette supérieure, Julien à gauche, Mathilde à droite. Une latte les séparait. Il retourna le sablier sur la partie intérieure de la tablette, retira son tee-shirt et le plia sur le siège inférieur. Mathilde suspendit sa chemise au crochet de la porte avant de reprendre sa place en soutien-gorge.

Le sable descendait de travers.

Elle le remarqua en cherchant où poser ses pieds. Un mince filet longeait le verre, s’interrompait, reprenait avec un petit tic sec. Mathilde ouvrit la bouche. Julien leva un doigt.

Elle la referma.

L’air sec lui piquait les narines. Sous ses cuisses, le cèdre accrochait légèrement le tissu gris de son pantalon. Elle se pencha devant Julien et redressa le sablier du bout de l’index.

Il porta les deux mains à sa propre tête.

Mathilde lui montra l’inclinaison fautive. Il désigna ses yeux, puis l’objet, avant de lever les bras vers le plafond, prenant toute la cabine à témoin.

Elle rit sans bruit, les lèvres serrées. Ses épaules bougeaient.

Depuis plusieurs semaines, ils se retrouvaient surtout devant le réfrigérateur, l’un cherchant son repas pendant que l’autre rangeait le sien. Après quatorze ans ensemble, ils en étaient à se demander lequel devait s’écarter pour laisser passer l’autre.

Leurs coudes se rencontrèrent. Ils reculèrent tous les deux, puis Mathilde déplaça sa main sur le bois tandis que Julien avançait la sienne. Leurs petits doigts se heurtèrent. Ils les laissèrent côte à côte, assez proches pour sentir la chaleur de leur peau.

Dessin : Elle rectifie les chaussures pendant qu’il cherche une table dans le sauna.

Le dernier grain tomba pendant que Julien examinait leurs doigts.

Mathilde tendit le bras devant lui, prit le sablier et le retourna. Elle désigna sa bouche, celle de Julien, puis la banquette inférieure.

Il comprit : le premier qui parlerait perdrait sa place.

Une main sur la poitrine, il réclama une révision du règlement. Mathilde répondit d’un mouvement du menton vers le siège du dessous. Julien lui en présenta aussitôt l’accès, paume ouverte.

Elle resta assise.

Sans leurs téléphones et sans rien à se raconter qui puisse attendre, ils se regardaient plus longtemps que d’habitude. Mathilde remarqua une trace plus claire sur l’épaule de Julien, là où son tee-shirt l’avait protégé du soleil. Elle n’avait même pas vu qu’il avait pris des couleurs.

Elle lui saisit doucement le poignet, le fit pivoter et entreprit un réglage imaginaire. Deux doigts sur la peau, une pression du pouce, puis une pause pour vérifier. Julien suivait l’opération en fronçant les sourcils. Quand elle trouva son pouls, il leva le bras libre pour donner un départ.

Mathilde maintint le poignet.

Il recommença, plus ample, consulta un cadran absent et finit par s’adresser au seau d’un geste navré. Le service était manifestement interrompu.

Elle baissa la tête pour contenir son rire. Quelques mèches échappées de sa pince effleurèrent l’avant-bras de Julien. Il cessa de jouer.

Elle les sentit glisser contre sa propre joue et releva les yeux. Julien regardait encore son propre avant-bras. Elle connaissait cette peau, les petits poils couchés près du poignet, une ancienne marque qu’elle retrouvait toujours sous son pouce. Elle desserra les doigts sans retirer sa main.

Un choc léger leur fit tourner la tête.

Le pied du sablier venait de basculer sur une partie bombée de la tablette. L’objet roula et s’immobilisa contre la montre. Le sable s’étalait maintenant sur le flanc du verre.

Julien regarda Mathilde. Elle baissa les yeux vers l’index qu’il avait posé bien sagement sur son genou.

Il présenta ses deux mains ouvertes. Elle fit de même, puis ils examinèrent ensemble le responsable.

« Ton sablier a raté son examen de ponctualité », dit-elle.

Julien désigna aussitôt la banquette inférieure.

Mathilde regarda la place qu’elle venait de perdre.

« Tu attendais ça. »

Son sourire suffisait comme réponse.

Elle descendit et s’assit devant lui, un peu sur la droite pour éviter son tee-shirt plié. Les genoux de Julien encadraient le dos de Mathilde sans le toucher. Elle se tenait très droite, soudain attentive à l’espace minuscule derrière ses omoplates.

Il remit le sablier debout, puis descendit à son tour.

« L’arbitre triche. »

Il récupéra son tee-shirt, le déposa dans le panier près de la porte et vint s’asseoir à droite de Mathilde.

Leurs épaules se touchaient. Une odeur métallique montait du thermomètre chauffé. Dans le seau, la louche reposait de biais, son manche contre le bord.

Julien posa une main sur le genou de Mathilde. Elle couvrit les doigts de Julien avec sa propre paume et les y garda.

Ces dernières semaines, ils avaient échangé des listes de courses impeccables. Le café n’avait jamais manqué, les factures étaient réglées. Elle se rappelait même un message envoyé pour confirmer l’achat d’éponges. Elle aurait volontiers oublié les éponges pour retrouver plus tôt cette main sur son genou.

Elle tourna légèrement la jambe vers Julien. Il rapprocha son épaule, jusqu’à ce qu’elle puisse s’y appuyer sans pencher la tête.

Le sablier recommençait à pencher. Mathilde le regarda, puis ramena les yeux vers leurs mains.

Dessin : Elle impose le silence avec le sablier, et il réclame aussitôt une exception.

Elle se leva pour prendre les serviettes sur la banquette supérieure. Elle lui en passa une autour des épaules et noua les pointes sur la poitrine de Julien. Il se mit debout pour lui rendre le geste, dégageant avec précaution les mèches prises sous le bord.

Ils se rassirent. Le tissu gardait dans ses plis une fraîcheur qui disparut presque aussitôt contre leur peau.

Mathilde récupéra le sablier. Elle le posa entre eux, sur une latte assez large pour soutenir le pied du sablier.

« On ne compte plus. »

Julien considéra le tas de sable, puis retourna quand même l’objet.

Elle le fixa. Il retira sa main, la posa sur sa cuisse et attendit, l’air innocent.

Le filet reprit, oblique et irrégulier. Mathilde leva les doigts, hésita au-dessus du verre et posa finalement sa main sur la nuque de Julien.

Sa peau était humide à la naissance des cheveux. Elle sentit un muscle se détendre et laissa son pouce à cet endroit. D’habitude, quand elle le touchait ainsi, il avait déjà une manche passée et cherchait ses clés. Elle ne se rappelait plus la dernière fois où elle avait attendu ce petit relâchement sous ses doigts.

Julien tourna la tête vers elle. Sa main restait sur sa cuisse. Un coin de la serviette nouée lui remontait sous le menton ; Mathilde l’écarta, puis suivit du pouce le bord de son oreille.

« Ne bouge pas ; j’ai enfin retrouvé le bon réglage. »

Il sourit.

Elle l’embrassa.

Le premier contact tomba un peu à côté. Leurs nez se rencontrèrent et Mathilde rit contre sa bouche. Julien attendit qu’elle relève le visage pour reprendre le baiser. Elle garda les yeux ouverts juste assez longtemps pour voir les siens se fermer.

Une goutte de sueur laissa un goût salé au bord de sa lèvre.

Lorsqu’ils se séparèrent, la main de Julien était remontée jusqu’à son coude. Ses doigts reposaient dans le pli, là où la peau devenait plus sensible avec la chaleur. Mathilde prit cette main et la ramena contre son épaule.

« Là », murmura-t-elle.

Julien l’y laissa un moment, puis la retira pour défaire le nœud de sa propre serviette. Le tissu glissa derrière le dos de Julien et resta sur la banquette. Mathilde regarda les mains de Julien achever le geste avant de relever les yeux vers le visage de Julien.

Le regard de Julien descendit vers la bouche de Mathilde, puis remonta lentement jusqu’à son visage. Sa main posée derrière Mathilde glissa de quelques centimètres sur le bois. Elle avança jusqu’à toucher ses genoux, en laissant le sablier un peu en retrait entre leurs hanches.

À son tour, elle dénoua sa propre serviette. Elle en retint un coin, puis la déposa près du panier, loin de leurs pieds. Son soutien-gorge avait laissé une petite marque sur son épaule. Julien posa une main juste à côté, l’autre à plat sur le bois derrière elle.

Mathilde glissa les doigts sous son bras pour atteindre son dos. La peau était chaude, plus fraîche par endroits là où la serviette l’avait couverte. Elle y étala sa paume. Julien se pencha et l’embrassa près de la tempe.

Elle ferma les yeux.

Depuis leur arrivée au gîte, elle cherchait vaguement la bonne phrase, celle qui leur épargnerait une conversation difficile tout en réparant les semaines passées. Elle n’avait rien trouvé. À présent, la bouche de Julien s’attardait près de ses cheveux et elle avait oublié ce qu’elle comptait expliquer.

Elle tourna le visage.

« Encore. »

Il l’embrassa sur la joue, puis sur les lèvres. Mathilde prit le temps de lui répondre. Elle retira sa main du dos de Julien et la posa sur la poitrine de Julien. Sous la paume de Mathilde, la respiration de Julien avait changé de cadence ; elle sentit son propre souffle se raccourcir quand il revint chercher sa bouche.

Il s’écarta juste assez pour la regarder.

« Je te reconnais, même quand tu recommences. »

Elle baissa les yeux en souriant. Le pouce de Mathilde, posé sur la poitrine de Julien, suivit quelques centimètres de peau, puis elle revint contre lui.

Ils s’installèrent de biais, les jambes orientées l’un vers l’autre. Julien passa un bras autour du dos de Mathilde. Sa main libre se posa sur son flanc, au-dessus de la ceinture du pantalon. Elle tenait son épaule et gardait l’autre paume contre sa poitrine. Le bord de la serviette de Julien, restée sur le siège, se froissa sous leurs hanches.

Leurs baisers s’allongeaient. Par moments, Mathilde reculait de quelques centimètres pour voir son visage, puis se rapprochait avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir les yeux.

Entre eux, un grain de sable resta accroché au verre. Elle le vit rejoindre les autres.

Elle retira sa main de l’épaule de Julien, prit le sablier et le retourna une dernière fois. En se penchant, elle le glissa derrière le seau, à portée du sol. Son autre main était restée sur sa poitrine. Elle reprit sa position et retrouva sous ses doigts le creux au-dessus de son omoplate.

Julien l’attira plus près. Leurs fronts se touchèrent. Mathilde ajusta légèrement la tête et resta là, les yeux fermés, tandis que son pouce à lui remontait jusqu’au bord de son soutien-gorge.

Derrière le seau, le sable continuait de tomber. De leur place, ils ne pouvaient plus voir le verre.

La porte gardait le reflet de leurs silhouettes sous la lumière basse. Mathilde avait posé sa joue contre la poitrine de Julien. Sa pince commençait à glisser ; elle la sentait tirer sur quelques cheveux, mais n’avait aucune envie de lever le bras.

Il suivait du bout des doigts une couture du pantalon de Mathilde. Arrivé à la poche, il revenait doucement vers la hanche de Mathilde. Elle avait laissé sa main ouverte sur le ventre de Julien, assez bas pour en sentir chaque respiration.

Le pied de Julien effleura le seau. La louche bougea dans un petit claquement qui les fit sourire tous les deux.

Mathilde releva le visage. Julien posa la bouche sur la sienne, tandis que le sablier continuait de tomber derrière le seau.

Dessin : Elle pose la joue contre lui tandis que le sablier disparaît derrière le seau.

Fin de l’histoire

Envie d'attendre pour mieux se retrouver ? La semaine interdite met du sel sur sept soirs.