Les volets de midi
lenteur, chaleur, sieste, fou rire
Mathilde Bellec avait quarante ans, un loyer parisien, un atelier de reliure où les papiers dormaient classés par teinte, et une passion intacte pour les règles absurdes. Vincent Zimmer, trente-deux ans, ingénieur du son, reconnaissait un moteur de climatisation défectueux à travers trois cloisons et réglait les ventilateurs avec une précision de laboratoire. Depuis six ans, ils voyageaient sans programme. Mathilde profitait de chaque journée vide pour inventer une cérémonie dès que Vincent prétendait ne rien faire.
Dans la villa louée près de la mer, le salon attendait la sieste avec une mauvaise volonté visible. Le carrelage gardait la chaleur du matin. Une serviette pendait au dossier d’une chaise, le sac de plage restait ouvert près de la porte-fenêtre, et les volets clos retenaient une lumière blanche qui filtrait par de minces fentes. Près de la bibliothèque, le ventilateur sur pied cliquetait à intervalles irréguliers. Son bruit se distinguait nettement de celui du volet, plus long et plus rauque.
Vincent s’allongea au milieu du salon, sur l’un des deux coussins posés au sol. Il portait un tee-shirt gris clair, un short de bain vert délavé et un boxer bleu sombre. Ses pieds nus dépassaient du coussin. Les écouteurs pendaient encore autour de son cou.
Mathilde resta debout devant lui, les bras croisés. Sa chemise en lin blanc cassé avait les manches retroussées. Son short en coton bleu nuit s’arrêtait haut sur ses cuisses. Des sandales plates en cuir brun retenaient ses pieds au carrelage. Ses lunettes rondes reposaient au-dessus de son front, sous ses cheveux relevés à la hâte. L’alliance brillait à son annulaire gauche ; la montre fine occupait son poignet.
« Tu viens de déplacer le ventilateur de quatre-vingts centimètres pour t’allonger devant ? »
Vincent ouvrit un œil.
« La circulation de l’air est meilleure ici. »
« Tu as transformé une sieste en relevé topographique. »
Il tapota le coussin voisin.
« Tu pourrais t’allonger et constater que j’ai raison. »
Mathilde posa ses lunettes sur la table basse, près de la télécommande. La bouteille d’eau et les deux verres y attendaient, avec une poussière de sel sur le rebord intérieur des volets. Elle regarda le salon, le coussin, Vincent, puis le volet fermé.
« Règle de vacances. Chaque fois que le volet grince, nous changeons de place. Sans explication. »
Vincent se redressa sur un coude.
« Même si nous venons juste de nous installer ? »
« Surtout dans ce cas. »
Le volet émit un long grincement. Mathilde prit son coussin à deux mains. Vincent attrapa l’autre. Ils se levèrent avec un sérieux cérémoniel, échangèrent leurs places et reposèrent les coussins sur les mêmes axes, chacun surveillant l’autre avec la gravité d’un greffier.
Vincent s’assit.
« Je souhaite déposer une réclamation. »
Mathilde leva un doigt.
« Une négociation compte comme un déplacement. »
Il se releva aussitôt, vexé par le règlement qu’il venait de provoquer. Mathilde mordit l’intérieur de sa joue pour ne pas rire. Vincent emporta son coussin vers le canapé, revint parce qu’il avait oublié qu’il ne devait pas expliquer où il allait, puis s’arrêta au bord du tapis.
Le jeu avait commencé avec deux coussins et une maison trop chaude. Il venait de gagner un tribunal.
Le tapis rayait légèrement les omoplates de Vincent à travers son tee-shirt. Mathilde, assise près de la porte-fenêtre, repliait le pan de sa chemise avant de poser son poids au sol. Elle travaillait avec le soin réservé aux gardes d’un livre ancien, alignant les bords et lissant la moindre pliure.
Vincent la regarda faire.
« Tu plies ton vêtement pour t’asseoir dessus. »
« Je protège le tissu. »
« C’est un short de vacances. Il a déjà connu du sable, deux lavages et une tomate écrasée. »
Mathilde recommença le pli, plus net encore.
« Le tissu n’a pas demandé à vivre dans le désordre. »
Vincent se leva, prit le bord de son tee-shirt et le replia sur lui-même avec une application excessive. Il l’aligna contre son genou, l’aplatit des deux mains, puis s’assit dessus. Le résultat ressemblait à un dossier administratif mal fermé.
Mathilde posa la paume sur le tapis.
« Tu fais exprès. »
« Je rends hommage à ta méthode. »
« Tu plies un vêtement avec la délicatesse d’un homme qui range une nappe après un repas de chantier. »
Il sourit. Les écouteurs glissèrent contre sa poitrine. Il les retira et les déposa sur la bibliothèque, entre un vase vide et un guide de promenades jamais ouvert.
Le ventilateur cliqueta trois fois. Vincent se leva pour le régler.
« Il est trop haut. »
« Il tourne. »
« Il tourne avec un déséquilibre de deux degrés. »
Mathilde s’approcha, tourna le bouton d’un geste sec et orienta la grille vers le plafond.
« Voilà. Il souffle sur le plafond avec une parfaite inutilité. Tu peux enfin te détendre. »
« Tu viens de détruire toute la logique de l’appareil. »
« J’ai amélioré son caractère. »
Ils quittèrent le tapis pour le canapé. Vincent s’allongea sur le dos, les mains sous la nuque. Mathilde resta assise au bord, un pied au sol, l’autre ramené contre le canapé. Le salon sentait la poussière chaude et les figues écrasées du jardin voisin. Par la porte-fenêtre fermée, aucune voix ne passait. La villa retenait ses objets dans la pénombre.
Le volet grinça une deuxième fois.
Vincent se leva avec un soupir théâtral. Mathilde prit le coussin du canapé. Ils le portèrent jusqu’à la méridienne, à trois pas de là, puis découvrirent qu’un seul coussin convenait à leur nouvelle place. Vincent s’assit d’abord. Mathilde prit place à côté de lui, leurs genoux se touchant sur le bord étroit.
« La règle devient moins démocratique », dit Vincent.
« Elle devient précise. »
« Nous sommes deux pour un coussin. »
« C’est la première décision raisonnable de la journée. »
Il continua de parler. Il évoqua la pente du carrelage, la faiblesse du ventilateur, l’incompétence supposée du volet et la possibilité de rédiger une charte des déplacements. Mathilde l’écouta quelques secondes, puis posa la main sur sa nuque.
Elle voulait interrompre l’imitation du ton administratif qu’il employait pour la faire rire. Ses doigts se refermèrent sous ses cheveux courts. Vincent s’arrêta.
La main resta là.
Son genou demeura contre celui de Mathilde. Le ventilateur cliqueta derrière eux. La nuque de Vincent était chaude sous ses doigts, avec une petite zone fraîche près de l’oreille. Mathilde suivit cette zone du pouce, lentement. Vincent tourna la tête vers elle sans retirer sa nuque de sa main.
« Ne règle plus rien. Reste exactement là. »
Sa voix avait perdu son ironie. Mathilde vit son regard descendre vers sa bouche. Elle ne bougea pas. Ses doigts glissèrent jusqu’au col du tee-shirt gris, puis revinrent à sa nuque. Vincent posa la main sur sa cuisse, au-dessus du short bleu nuit. Sa paume ne bougea pas. Le geste avait la simplicité d’une place prise depuis longtemps.
Mathilde se pencha. Le premier baiser les fit sourire. Au second, Vincent cessa de sourire et Mathilde oublia la main qu’elle gardait sur son épaule. Vincent appuya son front contre le sien. Le bord rugueux de sa barbe effleura la joue de Mathilde, puis sa bouche revint sur la sienne. Leur rire leur échappa au même moment, sans raison claire, et s’éteignit lorsqu’il l’embrassa sous l’oreille.
Mathilde ferma les yeux. Sa main quitta la nuque de Vincent pour suivre son épaule par-dessus le tissu. Il redressa le dos, rapprocha son corps et posa l’autre main à sa taille. La méridienne grinça sous leur poids.
Le ventilateur répondit par son cliquetis irrégulier.
Ils restèrent immobiles, assez proches pour sentir chaque déplacement, les genoux toujours joints, la main de Vincent à la taille de Mathilde et celle de Mathilde sur son épaule. Derrière eux, le volet attendait sa prochaine décision.

Ils finirent sur le tapis, face à face, les coussins rejetés contre le pied de la méridienne. Vincent était allongé sur le flanc droit. Mathilde lui faisait face, le bras gauche plié sous sa tête. La chaleur du carrelage montait à travers le tapis et le tee-shirt de Vincent, jusqu’à ses omoplates. La joue de Mathilde reposait sur sa main. Leurs pieds se touchaient près de la table basse.
La bouteille d’eau avait chauffé au soleil. Vincent remplit un verre et le tendit à Mathilde. Elle avala une gorgée, puis le lui rendit. L’eau avait un goût métallique, presque celui d’une pièce gardée trop longtemps dans la paume.
« Les vacances ont un arrière-goût de plomberie », murmura-t-elle.
Vincent prit le verre. Sa bouche resta près de l’endroit où Mathilde avait posé la sienne. Il ne répondit pas. Il posa le verre sur la table basse, à côté des lunettes.
Le volet grinca une troisième fois.
Le son traversa la pénombre. Mathilde et Vincent se regardèrent. La règle commandait un nouveau déplacement, mais aucun endroit du salon ne semblait assez éloigné pour calmer ce qui venait de se nouer entre eux. Au bout du couloir, la chambre offrait un lit défait et des volets presque jointifs.
Mathilde tendit la main. Vincent la prit.
Ils se levèrent lentement. Mathilde passa devant, tirant doucement sur leurs mains jointes. Vincent suivit, son épaule frôlant la sienne dans le couloir étroit. Leurs pas nus ou chaussés de cuir produisirent des bruits différents sur le sol. Mathilde retira ses sandales dans l’embrasure de la chambre et les laissa côte à côte. Vincent entra pieds nus.
La pièce était plus sombre encore. Le couvre-lit avait été rejeté au pied du lit. Une chaise portait une serviette humide. Les volets presque jointifs dessinaient une mince fente de jour au-dessus de la commode.
Mathilde se tourna vers Vincent. Elle défit les deux boutons supérieurs de sa chemise. Le tissu s’ouvrit sur la naissance de sa poitrine et la peau de son cou. Vincent suivit le mouvement des yeux, puis releva le regard vers son visage.
Elle attrapa le bas du tee-shirt gris et le tira par-dessus sa tête. Vincent garda le tee-shirt gris à la main, le posa sur une méridienne de la chambre, puis revint vers Mathilde. Ses mains trouvèrent les hanches de Mathilde. Elle prit son poignet et le posa plus haut, contre son dos.
« Là. »
Vincent embrassa son cou. Mathilde passa les doigts dans ses cheveux. Sa chemise glissa sur une épaule, retenue par le dernier bouton fermé. Elle recula jusqu’au bord du lit, sans s’asseoir. Vincent resta debout devant elle, les mains sur sa taille, son torse nu contre le lin.
Mathilde défit le cordon du short de bain, puis s’y reprit lorsqu’il se coinça dans le nœud.
« Tu vois ? Même tes vêtements ont besoin d’une procédure. »
« Je suis un homme complexe. »
Elle tira doucement sur le cordon et fit glisser le short jusqu’aux chevilles. Vincent l’enleva entièrement et le posa près du lit. Il resta en boxer bleu sombre. Mathilde passa les doigts sur son torse, puis sur ses épaules, avant de revenir à sa nuque.
Vincent posa les mains sur le devant de la chemise de Mathilde. Il ouvrit les boutons un à un, sans quitter son visage. Lorsqu’il atteignit le dernier, le lin s’écarta complètement. Mathilde retira la chemise de ses épaules. Vincent l’aida à dégager les manches. Elle la plia par réflexe, bord contre bord, malgré leurs doigts qui se touchaient, puis la posa au pied du lit.
Vincent glissa les pouces sous le bord du short bleu nuit. Mathilde posa les mains sur ses épaules pour garder l’équilibre. Il fit descendre le short lentement. Le tissu passa sur ses hanches, ses cuisses, puis ses genoux. Mathilde l’enleva entièrement et le déposa sur la chaise, près de la serviette humide. Elle resta en culotte noire, les pieds posés sur le tapis étroit.
Leurs torses se trouvèrent plus près, leurs épaules nues se touchant enfin. Vincent passa la main dans le dos de Mathilde. Elle l’attira vers elle. Le bord de son alliance heurta son boxer. Le petit bruit de métal les fit sourire, puis le sourire s’effaça sous le baiser qui suivit.
Mathilde s’assit sur le bord du lit. Vincent se plaça entre ses genoux, une main sur sa hanche, l’autre contre sa nuque. Elle posa les paumes sur son torse et les fit descendre jusqu’à sa taille. Son visage se leva vers lui. Vincent s’arrêta pour la regarder.
Mathilde répondit en tirant sa tête vers elle.
Il l’embrassa plus profondément. Sa bouche passa de la sienne à sa joue, puis à son cou. Mathilde appuya les doigts contre son dos. Ses ongles suivirent la ligne de ses épaules. Vincent remonta vers sa bouche, pressa son front contre le sien et ferma les yeux.
« Même avec les volets fermés, je saurais quand tu me regardes. »
Mathilde le fit basculer sur le lit. Vincent s’allongea sur le dos, les jambes encore au bord du matelas. Elle vint au-dessus de lui, un genou de chaque côté de ses cuisses, les mains posées sur ses épaules. Il les recouvrit des siennes. Elle se pencha, ses cheveux effleurant son visage.
Le lit bougea sous leurs poids. La serviette humide glissa légèrement sur la chaise. Dans le couloir, la maison resta silencieuse.
Mathilde embrassa Vincent au coin de la bouche, puis au centre de ses lèvres. Il posa une main dans son dos et l’autre sur sa hanche. Les doigts de Vincent longèrent le bord de la culotte de Mathilde et s’immobilisèrent sur sa hanche. Mathilde se rapprocha jusqu’à ce que son ventre touche le sien. Le contact accéléra leur respiration.
Le ventilateur, depuis le salon, poursuivait son cliquetis irrégulier. La chaleur restait enfermée dans la chambre. Mathilde posa sa joue contre celle de Vincent. Il glissa la bouche le long de son cou. Vincent glissa ses mains le long du dos nu de Mathilde, puis les posa sur ses épaules. Mathilde retint ses poignets, les guida vers ses épaules, puis les laissa revenir.
Le volet grinca encore.
Cette fois, Mathilde se pencha sur Vincent et Vincent referma ses bras autour de sa taille ; aucun des deux ne songea à se lever.
Mathilde resta au-dessus de Vincent, les bras de part et d’autre de son visage. La lumière de la fente dessinait une bande pâle sur le mur. Vincent ouvrit les yeux. Elle le regarda, puis abaissa le visage jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent.
Le grincement mourut dans la chambre.
Vincent posa la bouche dans le cou de Mathilde. Elle ferma les yeux et serra les doigts sur ses épaules. Leurs corps restèrent rapprochés, les mains glissant sur le dos, la taille et la nuque avec une lenteur qui n’avait plus rien d’un jeu. La chambre gardait le short de Vincent et la chemise de Mathilde au pied du lit ; le tee-shirt de Vincent était resté sur la méridienne, le short de Mathilde sur la chaise, et les sandales dans l’embrasure.
La sieste n’avait plus aucune chance.
Dans le salon, le ventilateur tournait dans le vide tandis que la maison gardait le silence. Un rayon de lumière découpait le volet fermé. Mathilde, la joue contre Vincent, murmura qu’il faudrait bientôt changer de place. Aucun des deux ne bougea. La main de Mathilde resta posée sur la nuque de Vincent. Dans le salon, le dernier coussin attendait sur le carrelage tiède. Le volet resta silencieux.

Fin de l’histoire
Envie de piloter l'autre ? La télécommande vous donne le rythme, et l'autre peut tout arrêter.