Troisième vitesse
canicule, jeu, attente, proximité
La chambre avait gardé la chaleur du jour dans ses pierres. Julie Courtois, vingt-sept ans, s’accroupit au pied du lit et mit le ventilateur sur la première vitesse. Un grincement accompagna les pales dès le premier tour. Elle resta un instant devant la grille, les yeux fermés, puis se redressa en s’appuyant sur la chaise cannée. Le carrelage sentait la poussière chaude.
Clément Girault, trente-cinq ans, examinait le volet. Il avait réparé le ventilateur dans l’après-midi, avec moins de succès que les instruments confiés à son atelier. Luthier, il entendait pourtant ce qui clochait : à chaque tour, une pièce frottait quelque part. Le rideau de lin se souleva devant la fenêtre ouverte et vint envelopper ses avant-bras. Le tissu était frais. Au jardin, les feuilles restaient immobiles.
« Ton ventilateur a trois vitesses et aucune bonne idée. »
« Il tourne », dit Clément en regardant entre les lames. « C’est déjà plus que tout à l’heure. »
« Tu l’as réparé et tu as gardé le grincement. Tu me rendrais un massif avec une racine pourrie en jurant que le feuillage est joli. »
Le rideau passa devant son visage et lui épargna une réponse. Julie contourna le lit. Le drap était rejeté vers le bas, les oreillers poussés au centre. Clément avait laissé son livre ouvert, face contre le matelas. Elle enjamba le câble, retira sa pince en écaille et la posa sur la commode, près de la montre qu’il avait ôtée avant le dîner. Ses cheveux retombèrent contre son cou, encore humides aux racines.
Son débardeur blanc lui collait entre les omoplates. Elle en décolla le coton, tira sur la ceinture de son short couleur argile, puis alla prendre son verre sur la table de nuit. L’eau avait tiédi. Après une petite gorgée, elle reposa le verre dans son cercle humide.
Clément portait un tee-shirt gris délavé et un pantalon de pyjama noir en lin. Julie le regarda vérifier le loquet une seconde fois.
« On dort ici », dit-elle. « La petite chambre est un four. »
« Alors on dort avec le bruit. »
« Toi, peut-être. Moi, j’entends chaque tour. »
Elle s’assit au bord du matelas. Sous sa paume, le montant du lit était chaud, un peu poisseux. Le grincement revenait assez régulièrement pour qu’elle se surprenne à l’attendre. Clément aurait pu éteindre l’appareil depuis sa place en se penchant. Il ne bougea pas.
Julie se releva et ouvrit davantage la fenêtre. Le rideau lui revint sur la bouche. Elle le repoussa, une poignée de lin dans chaque main.
« Même le jardin refuse de collaborer. »
« Le jardin n’a pas de bouton », dit Clément.
Il se tourna enfin. Son regard s’attarda sur le débardeur, puis sur le short qui bâillait à une hanche. Julie le vit avant qu’il baisse les yeux vers le câble. Elle retourna près du lit et lissa un oreiller dont la taie n’avait pas un pli.

Clément quitta le volet. Devant la commode, il tira sur les manches courtes de son tee-shirt, qui adhéraient à ses bras.
« Règle », dit-il. « Chaque changement de vitesse donne droit à un rapprochement. Première déjà prise : je traverse la chambre. »
« Tu inventes ça parce que tu as chaud aux idées. »
« J’invente ça parce que le lit est là et que toi tu es là-bas. »
Julie s’assit près du pied du lit, à portée du bouton. Elle le tourna avant que Clément ait achevé sa traversée. À la deuxième vitesse, le grincement devint plus aigu. Le rideau claqua contre le mur.
« Devine », dit-elle.
Il s’arrêta entre la fenêtre et le lit.
« L’épaule. »
« Trop sage pour un homme qui règle des chevalets toute la journée. »
Il s’approcha quand même. Sa paume se posa sur l’épaule découverte, au bord de la bretelle qui avait glissé. Julie pencha la tête contre son tee-shirt et rit. Il garda la main en place jusqu’à ce qu’elle se dérobe pour gagner la fenêtre. Le courant d’air lui plaqua le short contre les cuisses.
« Mauvaise réponse. On recommence. »
Revenue au ventilateur, elle passa à la troisième vitesse, puis aussitôt à la première. Le moteur hoqueta. Clément s’était déjà avancé ; il s’immobilisa, embarrassé par une règle qui ne précisait rien sur les retours en arrière.
« Tu triches », dit-il.
« Je précise. Change-la encore pour savoir où je t’attends. »
Il attendit qu’elle ait rejoint le volet, puis tourna le bouton jusqu’à la deuxième vitesse. Cette fois, il vint sans proposer de réponse. Une main à la taille de Julie, l’autre à sa nuque, il la ramena contre lui. Le rideau recouvrait encore ses avant-bras. Elle dut en dégager un pour saisir le tee-shirt gris.
Leur premier baiser fut maladroit. Julie souriait trop ; Clément lui accrocha la lèvre et ils rirent ensemble. Elle reprit sa bouche avant qu’il puisse parler.
Ils firent encore quelques allers-retours, plus courts. Julie changeait de vitesse, s’écartait de deux pas, se laissait rejoindre. Clément prenait sa place au bouton et elle venait réclamer son avance. Le pied de la chaise les obligeait à se déplacer de côté. À force, ils finirent près du montant du lit, Julie adossée au bois.
Elle tira sur le bas du tee-shirt gris et glissa une main dessous. Son ventre était chaud sous la paume. Clément passa les doigts sous le débardeur blanc, suivit les côtes, s’arrêta assez bas pour qu’elle relève les yeux vers lui.
« La taille », dit-il contre sa bouche. « La nuque. Le ventre. Je finis par apprendre. »
« Lentement. »
Julie prit le poignet de Clément et ramena la main du luthier dans le creux de sa taille. Clément y posa la paume entière. Le rideau leur touchait les coudes ; ils avaient reculé vers la fenêtre sans s’en apercevoir. Elle enfouit le visage dans le cou de Clément et y posa la bouche. Il avait la peau salée.
Il la serra davantage. Julie sentit le lin noir contre ses cuisses, déplaça un pied entre les siens pour trouver son équilibre. Ils avaient cessé de surveiller le bouton. Le ventilateur tournait toujours à la deuxième vitesse, assez près pour qu’ils doivent hausser la voix, et Julie n’avait plus envie de parler fort.

Elle passa le bras derrière Clément et coupa le ventilateur. Le grincement s’interrompit au milieu d’un tour. Le rideau pendit de nouveau devant la fenêtre ; un insecte se mit à bourdonner au-dehors.
« Trop fort », dit-elle. « Ou trop bête. »
« Ou trop précis. »
Julie se dégagea jusqu’au volet. Elle attrapa le bas de son débardeur, le passa par-dessus sa tête et le jeta sur le dossier de la chaise cannée. Une bretelle resta pendante près du câble. Elle ramena ses cheveux derrière ses épaules. Elle se tenait face à Clément, le ventre nu ; au-dessus du short paraissait la ceinture bleu pâle de sa culotte.
Clément la regardait. Elle avait laissé retomber les bras et trouvait soudain très longue la seconde qu’il mettait à venir.
« À ton tour », dit Julie. « Tu as assez réparé pour aujourd’hui. »
Il retira son tee-shirt gris et le posa sur le montant du lit. Julie vint prendre ses poignets. Elle les tint un instant écartés, ses pouces contre les battements qu’elle sentait sous la peau, puis ramena ses mains sur ses côtes découvertes.
Les paumes de Clément s’y étalèrent. Il suivit la taille de Julie, puis glissa les mains dans son dos pour la rapprocher. Julie ferma les yeux, les rouvrit sur le visage de Clément. Julie libéra les poignets de Clément pour défaire son propre short.
Le tissu couleur argile glissa sur ses jambes. Elle en sortit un pied, puis l’autre, et le poussa près de la chaise. Elle resta en culotte bleu pâle. Clément baissa les yeux avec un retard qui la fit sourire.
« Le pantalon », dit-elle. « Tu le gardes pour le prochain client ? »
Il passa les pouces à la ceinture, fit descendre le lin noir et se pencha pour libérer ses pieds. Il déposa le pantalon au pied du lit. Son boxer anthracite avait une marque plus claire le long d’une couture. Julie la connaissait, comme la petite cicatrice sur son torse qu’elle suivit du bout du doigt lorsqu’il se redressa.
Quatre ans plus tôt, dans l’atelier du mas, un ciseau à bois mal rangé lui avait laissé cette entaille. Elle se souvenait surtout de son air offensé pendant qu’elle cherchait de quoi nettoyer la plaie.
Clément glissa les pouces sous l’élastique de la culotte, aux hanches, et l’attira sans faire descendre le tissu.
« Je connais tous tes défauts, et je les préfère de près. »
« Prouve. »
Julie posa sa poitrine contre son torse. Ils s’embrassèrent plus lentement, les cuisses emboîtées. Clément passa les mains dans son dos, les abaissa jusqu’aux fesses et les y laissa ouvertes sur le coton pâle. Elle glissa les siennes sous la ceinture du boxer, dans le creux des reins, pour le rapprocher encore.
Le montant leur heurta les jambes. Clément décala un pied ; Julie suivit le mouvement en gardant sa bouche contre la sienne. Le matelas était juste à côté, avec le livre ouvert au milieu. Aucun des deux ne chercha à s’y asseoir.
Julie retira une main du boxer et se pencha vers le ventilateur, que Clément avait maintenant derrière lui. Elle trouva le bouton à tâtons et lança la troisième vitesse. L’air leur arriva dans le dos, froid sur la sueur. Le grincement reprit aussitôt.
Elle se redressa contre lui avec un rire bref. Le souffle de l’appareil ramenait des mèches sur son visage ; Clément en écarta une de la bouche avec ses lèvres. Elle remit la main sous la ceinture du boxer. Il glissa à son tour les doigts sous le bord de la culotte et les garda là, sur les hanches.
Ils restèrent serrés, les bouches réunies. Julie sentit un frisson courir le long de son dos lorsque l’air passa entre ses omoplates. Elle se pressa davantage contre Clément, qui posa le front contre le sien. Leurs nez se gênaient. Elle tourna un peu la tête, sans s’éloigner.
Le rideau s’était gonflé jusqu’à toucher son épaule. Elle y appuya brièvement la joue. Derrière Clément, le ventilateur vibrait sur ses petits pieds en plastique et avançait presque imperceptiblement sur le carrelage. Julie le remarqua par-dessus son bras. Encore quelques minutes et il viendrait cogner la chaise.

Le ventilateur tournait toujours à la troisième vitesse derrière Clément. Julie retira sa main du boxer et l’attira directement vers le bord du lit, tandis que Clément ramenait les volets presque fermés. Une fente de lumière resta sur le matelas.
La chaleur revint vite entre leurs corps. Clément recula d’un pas, en gardant une main à sa taille. De l’autre, il attrapa le volet replié contre le mur et le ramena devant la fenêtre. Il dut tendre le bras pour saisir le second battant. Julie pivota avec lui, la main revenue sur sa hanche, juste sous la ceinture du boxer.
Il rapprocha les battants jusqu’à ne laisser qu’une fente. Un trait de lumière traversait encore la chambre. La fente éclairait le bord du matelas.
Ils revinrent près du matelas. Clément posa la paume entre les omoplates de Julie. Elle avait les doigts sur sa hanche, juste sous la ceinture, et le pouce pris dans l’élastique. La ligne de lumière passait maintenant sur leurs bouches.
Julie retira la main de la ceinture de Clément et s’assit au bord du lit, les genoux écartés pour l’attirer entre ses cuisses. Debout devant Julie, Clément posa les mains à la taille de sa compagne ; elle le ramena à sa bouche par la nuque. Le sommier grinça sous leurs jambes. Julie garda les mains à la nuque de Clément, et Clément maintint ses mains à la taille de Julie.
Fin de l’histoire
Envie d'attendre pour mieux se retrouver ? La semaine interdite met du sel sur sept soirs.