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HistoiresCompartiment 7

Compartiment 7

voyage, jeu, proximité, imprévu

environ 9 minutes de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Le loquet vibra dans la paume de Lucie tandis que le quai reculait. Elle tenait le verrou. Antoine tenait le pêne. Ils poussèrent, tirèrent, poussèrent encore. Trois fois. La clé resta tournée dans la serrure, et le compartiment 7 se referma sur un bruit de boîte à outils.

Lucie Imbert, trente-quatre ans, cartographe, prit la couchette du bas et cala la carte imprimée sur ses genoux. Antoine Urbain, trente-quatre ans, ingénieur ferroviaire, resta debout, genoux pliés contre la porte. Des loyers payés depuis dix ans ne lui avaient jamais appris à tenir dans un placard roulant sans en discuter l’usage.

« La couchette du bas revient à celle qui lit la légende. »

« Elle revient à celui qui range les sacs. »

Il glissa le sien sous le matelas et hissa celui de Lucie sur le rack. Tous les deux portaient encore leur veste de pluie. L’odeur métallique de l’averse restait dans le tissu. Lucie délaça ses chaussures de marche et les poussa sous la tablette, semelles vers le mur. Antoine aligna les siennes contre la paroi, pointes jointes.

Sur la tablette, entre les billets et le thermos, la carte montrait une ligne qu’aucun horaire n’aurait signée. Lucie saisit le crayon.

« Étape une : Cuisine-où-tu-manges-debout. »

« C’est une attaque personnelle. »

« C’est un constat. Tu dînes au-dessus de l’évier depuis que je te connais. »

Le chauffage claqua sous la couchette, un coup, puis rien, puis deux. Antoine inclina la tête.

« Accélération dans quarante secondes. Le compresseur change de voix. »

« Cette gare s’appelle forcément Terminus-chaussettes. »

Elle retira ses chaussettes épaisses en se calant pour de bon sur le matelas. Les chaussettes tombèrent sur le rack, contre la sangle de son sac. Antoine les suivit des yeux, l’orgueil professionnel piqué au vif.

« Tu inventes des arrêts pour le plaisir de me faire mentir. »

« Et toi tu annonces des secondes que personne ne t’a demandées. »

Ils reposèrent ensemble les mains sur le verrou, Lucie sur le loquet, Antoine sur le pêne. Les vibrations fines du métal leur montèrent dans les poignets avec le premier à-coup du convoi. Dehors, le couloir et ses portes. Dedans, une bulle qu’ils venaient de choisir, le roulis, la carte déjà fausse. Antoine ne grimpa pas. Lucie garda le bas, la montre GPS tiède à son poignet gauche, l’élastique serré dans les cheveux. Le train accéléra quand Antoine l’avait dit. Lucie annonça un freinage qui ne vint pas.

Dessin : Dans un compartiment de train, une femme assise tient la porte avec un homme debout, tandis qu’une carte repose sur ses genoux.

La pluie frappa la vitre au premier ralentissement, devant une gare dont le nom se dissolvait en lampes. Lucie posa les doigts sur le verre, froid et légèrement granuleux. Le chauffage reprit son claquement intermittent, juste sous la couchette. Antoine passa de la vitre à la tablette, puis de la tablette à la vitre, parce que le compartiment n’admettait qu’un corps penché à la fois.

« Le contrôleur avait raison », dit-il. « Plusieurs arrêts, et celui-ci n’est sur aucune de mes lignes. »

« Alors une règle. À chaque arrêt, celui qui se trompe de destination abandonne un vêtement ou livre un souvenir dont il rougit. »

Antoine tapa le bord de la tablette du doigt, une fois, façon d’accorder sans rédiger. Lucie ôta sa veste imperméable. Il la suspendit au crochet près de la porte. Le tissu mouillé libéra de nouveau l’odeur de pluie. Au ralentissement suivant, quai de fret, lampes jaunes, il enleva sa propre veste et l’accrocha contre celle de Lucie. Le tee-shirt gris resta sur lui. Il rangea ses lunettes dans leur étui, sur la tablette, à côté du crayon.

Ils changèrent de place à chaque panneau. Lucie à la vitre, Antoine sur la carte, puis l’inverse. Pour atteindre le crayon, elle se pencha trop loin. Le coude de Lucie glissa, et Antoine le soutint le temps qu’elle écrive Loyer-trop-cher, puis Clés-au-fond-du-sac. Dans l’allée étroite, ils se croisèrent. L’épaule de Lucie prit le torse d’Antoine. La hanche d’Antoine prit la hanche de Lucie. Aucun des deux ne recula.

« Prochaine : Marges-griffonnées. Tu écris toujours dans les bords. »

« Prochaine : Cours-sur-les-bogies. Tu vas encore nous l’offrir. »

Le panneau, lorsqu’il surgit, ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre. Lucie avait perdu. Elle déboutonna sa chemise bleu pâle, la retira, la posa sur la tablette. La brassière noire lui barrait le dos. Antoine regarda la ligne des omoplates, puis la bouche de Lucie, et rata le moment de faire semblant de lire.

« Mon piège. On freine à Thé-dans-le-couvercle. Je l’entends aux essieux. Très sérieux. »

Antoine rangea l’hypothèse qu’il préparait. Le train ne freina pas. Il retira son tee-shirt, le replia sur le dossier rabattable, et resta le torse nu, pantalon olive, la montre métallique au poignet.

Ils s’assirent côte à côte sur la couchette inférieure. Le matelas penchait vers le couloir. Leurs genoux se touchaient. Antoine parla sans lever la voix. Les voyages sans plan lui laissaient encore une peur ancienne, un creux sous les côtes, depuis un soir où il avait manqué toutes les correspondances et marché deux heures avec un sac trop lourd en se répétant des horaires qui n’existaient plus. Lucie posa la tempe contre l’épaule d’Antoine. Elle raconta qu’un jeudi de mars elle avait pris, volontairement, le train opposé au sien, celui qui partait dans le mauvais sens, parce qu’Antoine y montait pour un relevé de voie. Elle voulait l’heure, le compartiment, et lui.

« Tu as choisi le mauvais train. »

« J’ai choisi le bon homme. »

La main de Lucie resta sur le genou d’Antoine. La main d’Antoine remonta à l’avant-bras de Lucie et y demeura. Entre leurs cuisses, la carte changea de métier : gares impossibles, souvenirs, et tout ce qu’ils ne disaient pas dans un appartement plus vaste. Lucie posa la bouche sur la mâchoire d’Antoine. Il tourna le visage, et le baiser resta bref, salé, déjà moins raisonnable que la règle.

Dessin : Dans un compartiment de train, une femme regarde la pluie par la fenêtre tandis qu’un homme l’observe, une carte dépliée sur la table.

Le train repartit d’un coup, après un arrêt assez long pour qu’ils aient compté les rivets du cadre. Le wagon bondit. Lucie glissa vers le couloir. Antoine la rattrapa par la taille, et ils retombèrent sur la couchette du bas. Le rire de Lucie se brisa contre la bouche d’Antoine. La carte resta sur la tablette, un coin levé, abandonnée.

Il s’adossa à la paroi. Lucie vint entre ses genoux, face à lui, assise sur les cuisses d’Antoine. Antoine fit glisser ses mains des épaules de Lucie jusqu’à sa nuque, sous l’élastique. Les mains de Lucie longèrent le dos d’Antoine et se fermèrent sur les avant-bras d’Antoine quand un aiguillage les secoua. Ils attendirent, fronts proches, que les roues retrouvent un rythme. Le rire tomba. Le baiser prit toute la place.

Lucie parla contre la bouche d’Antoine.

« Ne prédis rien ; reste juste là. »

Antoine resta. Sa langue chercha la langue de Lucie, lente, au goût salé de sa peau. Il descendit à la gorge, au creux entre les seins. Lucie dégrafa elle-même la brassière, la fit glisser le long de ses bras et la laissa sur la tablette. La bouche d’Antoine prit un sein, puis l’autre. Sa langue tourna jusqu’à tendre le mamelon. Lucie lui gardait la nuque, les doigts ouverts dans les cheveux d’Antoine. Le rack, trop bas, obligeait Antoine à garder les épaules courbées au-dessus de Lucie. Cette limite les fit rire encore une fois, dans le baiser, puis plus du tout.

« Ici, c’est Ralentir. »

Il ralentit. Lucie s’allongea sur le dos, la tête vers la vitre froide. Antoine s’étendit entre les jambes de Lucie, à plat ventre sur le matelas étroit. Elle souleva les hanches. Il fit descendre le pantalon anthracite, puis la culotte bordeaux, et posa les deux au pied de la couchette, sur le sol. La chatte de Lucie était humide sous son pouce. Il posa la bouche dessus et la lécha, large d’abord, puis sur le clitoris, régulier. Les talons de Lucie se calèrent dans le dos d’Antoine. Une main de Lucie tenait les cheveux d’Antoine. L’autre serrait le drap au rythme de la langue. Quand les cuisses de Lucie commencèrent à trembler, elle lui prit l’épaule.

« À toi. Viens t’adosser. »

Antoine se rassit contre la paroi. Il souleva le bassin. Lucie fit glisser le pantalon olive et le boxer le long des jambes d’Antoine, puis laissa le tout au sol, près du pantalon de Lucie. La bite d’Antoine se dressa, dure, contre son ventre. Lucie se mit à califourchon sur les cuisses d’Antoine, plus bas que les hanches, et se pencha. Elle referma la main à la base, puis la bouche autour de la bite. Elle le suça lentement, la langue à plat dessous, les yeux levés vers le visage d’Antoine. Une main d’Antoine resta dans les cheveux de Lucie. L’autre s’ouvrit sur le matelas. Il cessa de compter les essieux.

« Baise-moi. »

Elle remonta le long des cuisses d’Antoine, un genou de chaque côté de ses hanches, une main sur l’épaule d’Antoine. L’autre main guida le sexe d’Antoine vers la chatte de Lucie. Elle descendit jusqu’à le prendre entièrement. Sa bouche s’ouvrit contre la joue d’Antoine. Il la tenait aux fesses, pouces dans le creux des hanches, et ne bougea pas tant qu’elle n’eut pas trouvé son appui. Le rack lui frôlait les cheveux. Elle se souleva et revint, petit trajet, puis plus loin. Le rail les cogna. Ils restèrent emboîtés, immobiles, le front de Lucie contre le front d’Antoine, et repartirent seulement quand le wagon repartit.

Lucie glissa une main entre eux et toucha l’endroit où la bite d’Antoine entrait en elle, humide sur ses doigts. Elle porta ces doigts à la bouche d’Antoine. Il les lécha sans fermer les yeux. Un rire leur échappa, bas, vite repris par un coup de rein plus lent. Au-dessus, le sac de Lucie tapa une fois la cloison. Ils n’avaient pas la place d’une autre figure, et cette gêne les tenait serrés, amusés, déjà trop loin pour s’en plaindre.

« Ici, c’est Rester. »

Antoine resta en elle et donna des coups plus courts, du bassin. Une main d’Antoine demeura sur les fesses de Lucie. L’autre descendit, et le pouce trouva le clitoris. Lucie l’embrassait en retour, les seins contre le torse d’Antoine, les genoux plantés dans le drap. Le loquet tinta dans la porte à chaque poussée, vibration mince, la même bulle qu’ils avaient fermée au départ. Elle ne chercha plus le nom de la prochaine gare. Il n’annonça plus rien.

Lucie jouit avant lui, cuisses serrées sur les hanches d’Antoine, un son court dans le cou d’Antoine. Son corps se contracta autour de la bite d’Antoine tandis que le pouce d’Antoine continuait de frotter le clitoris de Lucie. L’orgasme la laissa tremblante, chaque mouvement continuant de résonner dans le corps de Lucie. Antoine la suivit. Il jouit en elle, les mains ouvertes sur les fesses de Lucie, le visage dans les cheveux de Lucie.

Il dit, contre ces cheveux :

« Je n’ai pas besoin de connaître la prochaine étape. »

« Alors on demeure dans celle-ci. »

Ils restèrent emboîtés le temps d’un long tronçon sans aiguillage. Puis Lucie se dégagea et s’allongea sur le flanc, dos à la paroi, le visage d’Antoine dans le cou de Lucie. Il chercha la main de Lucie et la garda. De l’autre, il attrapa le crayon et le posa en travers de la ligne d’arrivée, sur la carte. Lucie prit le thermos. Le goût du thé noir refroidi était sur le bord. Elle y mit la lèvre, puis tourna le goulot vers Antoine, qui prit le même goût au même métal. Elle reposa le thermos. La carte se froissa dessous. Le crayon dépassait, seul trait droit.

À l’aube, le chauffage claqua encore un coup sous la couchette, puis se tut. La carte gisait froissée sous le thermos. Le crayon barrait toujours la ligne d’arrivée. Lucie et Antoine restaient enlacés sur la couchette du bas, les mains jointes entre leurs ventres. Une voix, dans le couloir, dit un nom de gare qu’ils n’avaient pas inventé. Ils descendirent là, encore étourdis. Le quai était large, gris, et beaucoup plus long que la nuit.

Fin de l’histoire

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