Aller au texte
HistoiresDouze nuits, douze cartes

Douze nuits, douze cartes

couple installé, jeu, désir, consentement, humour

environ 32 minutes au total, 3 minutes par chapitre de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Soir 1 : La boîte

Après vingt-deux heures, Marion posa ses deux téléphones sur le buffet avec le sérieux de quelqu’un qui venait de survivre à une réunion interminable. Louis referma la porte derrière lui. Sa veste sentait la pluie, le métal mouillé et l’air froid des toits.

« Nadège a laissé ça. »

La boîte en bois attendait au milieu de la table, carrée et sombre. Une ferrure brillait sous la lampe. Marion avait trouvé le paquet en rentrant, glissé entre deux prospectus et la facture du chauffage. Le message de Nadège disait seulement : « Pour vos sept ans. Un soir à la fois. »

Louis posa ses clés à côté de la boîte.

« Elle nous connaît assez pour savoir qu’on va lire la règle avant de toucher au contenu. »

Marion souleva le couvercle. Une phrase était gravée dans le bois, d’une écriture fine : « Une carte par soir. On peut passer. On ne perd jamais une carte. »

Louis pencha la tête.

« C’est rassurant. On dirait le règlement d’un club où personne ne sait vraiment ce qu’il fait. »

« Tu as déjà été dans un club où les gens savaient ce qu’ils faisaient ? »

« Une fois. Ils avaient tous des chaussures très chères. »

Marion rit, puis relut la phrase. Elle avait trente-cinq ans, un agenda rempli de plans de tramway et la conviction intime qu’un dîner tranquille demandait plus de préparation qu’une réunion publique. Louis, trente-sept ans, dirigeait son entreprise de couverture depuis trois ans. Il rentrait avec du zinc dans les poches, des échardes dans les manches et le don de remarquer immédiatement quand elle avait mal à la tête.

Ils se regardèrent au-dessus de la boîte. Sept ans ensemble, quatre ans mariés, avec cette prudence amusée qui leur servait parfois de marchepied. Marion avait envie de tirer une carte. Elle songeait aussi à remettre ça au lendemain, après une douche, un vrai repas et une soirée sans objet mystérieux sur la table.

« On peut passer », dit Louis.

« Je sais lire. »

« Je vérifie que le concept tient ses promesses. »

Elle lui donna une légère tape du bout des doigts. Le geste resta entre eux une seconde de plus que prévu. Louis regarda sa main, puis son visage. Il avait les jointures rougies par le froid. Marion pensa à toutes les fois où ces mains avaient réparé une étagère, retrouvé une boucle d’oreille sous un meuble ou posé une tasse près de son ordinateur sans interrompre son travail.

La première enveloppe portait un numéro un, tracé à l’encre bleue. Le papier crissa sous les doigts de Louis. Il la tourna, observa le sceau, puis la lui tendit.

« À toi l’honneur. »

« Pourquoi moi ? »

« Tu as une meilleure relation avec les objets fragiles. »

« C’est faux. J’ai cassé trois verres cette semaine. »

« Voilà pourquoi. Tu leur as donné une sortie. »

Marion fit sauter le sceau avec l’ongle. Le carton glissa sur la table, face contre le bois. Aucun des deux ne le retourna tout de suite. La pluie frappait doucement le toit et la lampe dessinait un carré orange au bord de l’enveloppe ouverte.

Dessin : Elle pose ses deux téléphones tandis qu’il referme la porte devant la boîte en bois.