Douze nuits, douze cartes
couple installé, jeu, désir, consentement, humour
Soir 2 : Version officielle
« Tu avais commandé quoi, déjà ? »
Louis posa la question depuis le canapé, avec l’assurance d’un archiviste qui venait de découvrir une page manquante dans les annales de leur couple. Marion sortait deux bols du placard. Elle se retourna lentement.
« Des ravioles. »
« Un curry. »
« Tu n’aimes pas le curry. »
« Depuis ce soir-là, j’ai appris à vivre avec cette information. »
Ils avaient décidé de raconter chacun leur version du premier rendez-vous. La carte numéro deux reposait près de la théière, toujours enfermée dans son enveloppe. Ils avaient gardé l’ouverture pour plus tard, après le dessert. D’après Marion, ils s’étaient retrouvés dans un restaurant étroit, avec des tables rondes et une serveuse qui portait des boucles d’oreilles en forme de lune.
Pour Louis, le restaurant avait des tables carrées et la serveuse un tatouage sur l’avant-bras.
« Il pleuvait », dit Marion.
« Il faisait froid, nuance. »
« Tu avais un parapluie cassé. »
« Il était parfaitement fonctionnel. »
« Il avait une branche dans l’œil. »
Louis passa une main sur son front, déjà vaincu par la précision de son récit. Dans sa mémoire, il avait payé l’addition sans hésiter. Dans celle de Marion, elle avait réglé avant qu’il puisse sortir son portefeuille.
« C’est moi qui ai payé », dit-il.
« Tu as proposé. J’ai payé. »
« J’ai proposé avec élégance. »
« Tu as posé trois pièces sur la table comme un notaire qui quittait la ville. »
Il éclata de rire. Elle aussi. Le souvenir avait conservé les contours d’une soirée importante, puis perdu ses détails au fil des années, comme un ticket froissé au fond d’une poche. Ils se rappelaient la pluie, les ravioles ou le curry, puis le chemin jusqu’à l’arrêt de tramway. Ils n’étaient d’accord sur presque rien, sauf sur le fait qu’ils avaient continué à parler une fois dehors.
Marion s’assit près de lui. Son genou toucha le sien. Elle regarda ses mains, posées sur le tissu du pantalon.
« Tu m’avais raconté que tu savais reconnaître les toits à leur bruit. »
« C’était vrai. »
« J’avais trouvé ça très prétentieux. »
« Et tu es restée. »
Elle tourna la tête vers lui. La phrase était légère, pourtant elle trouva un endroit précis où se poser. Sept ans plus tard, Louis connaissait la manière dont elle retirait ses lunettes quand une journée avait été trop longue. Elle savait qu’il gardait les tickets de caisse dans la poche gauche de son manteau et devenait silencieux quand il était ému.
« J’avais surtout envie de te revoir », dit-elle.
Louis ne répondit pas tout de suite. Il prit le bol qu’elle lui tendait, puis chercha sa main sous le bord de la table. Ses doigts se refermèrent autour des siens avec une simplicité presque ancienne.
La pluie reprit contre les vitres. Marion posa le dessert entre eux et poussa l’enveloppe numéro deux vers Louis. Il la prit sans lâcher sa main. Entre leurs poignets, le papier bleu attendait sous la lumière de la cuisine.