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HistoiresLa Boussole sous l’oreiller

La Boussole sous l’oreiller

jeu, désir, énigmes, complicité

environ 47 minutes au total, 8 minutes par épisode de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Soir 1 : Le Quai des choses tues

Guillaume avait glissé la petite boussole en laiton dans un cendrier vide, au milieu d’une tablette de train. Émilie la vit avant même d’ôter son manteau bleu nuit.

La chambre privée occupait l’extrémité d’un wagon immobilisé en gare. Une lampe de lecture jetait sa lumière ambrée sur la banquette de velours râpeux, les boiseries vernies et deux enveloppes rangées avec une précision de greffier : **00 h 17**, **25 h 40**. Une couverture pliée attendait au pied du lit étroit ; l’autre était posée près de la porte, au-dessus d’un petit compartiment fermé. À travers la vitre, le quai désert se réduisait à quelques reflets pâles. Sous le plancher, les câbles vibraient sourdement.

Émilie Quentin, trente et un ans, relieuse d’art indépendante, vivait depuis six ans avec Guillaume Mercadier, trente-trois ans, régisseur lumière de théâtre. Mariés depuis deux ans, ils partageaient un loyer, les courses du jeudi et six nuits d’hiver préparées à tour de rôle. Guillaume avait ouvert le parcours.

Son caban gris pendait déjà à un crochet près de la porte. Émilie suspendit son manteau à celui d’à côté, découvrant sa robe noire droite, ses collants opaques et ses boucles d’oreilles argentées. Guillaume portait une chemise blanche ouverte au col, un pantalon noir, une montre à bracelet textile et des bottines de cuir. La laine humide de leurs vêtements avait apporté dans la chambre une odeur de quai.

Guillaume s’adossa à la porte. Émilie resta devant la tablette.

Il lui tendit l’enveloppe **00 h 17** sans la toucher.

« Tu as vraiment choisi des horaires qui n’existent pas ? » demanda-t-elle.

« Même les trains fantômes ont de meilleurs horaires que nous. »

« Nous sommes quand même arrivés à l’heure. »

« C’est le charme du mariage. Une organisation impeccable avec des retards affectifs. »

Émilie retourna l’enveloppe. Sous l’horaire, une phrase était écrite à la main : **Associe ce qui a commencé, ce qui attendait, et ce que vous ne dites plus.**

Elle déplia une carte. Trois indications occupaient le papier.

**Premier retard.**

**Quai désert.**

**Oser.**

Elle leva les yeux vers Guillaume.

« Le premier retard, c’était toi. »

« J’avais une raison professionnelle. »

« Tu étais devant la mauvaise gare. »

« Une raison professionnelle mal orientée. »

Elle sourit. Le sourire de Guillaume disparut presque aussitôt. Émilie le remarqua. Ils avaient souvent raconté cette soirée : leur rencontre après une représentation, un train raté, un quai désert et un baiser volé à 00 h 17, avec une pastille à la menthe fondant sur la langue d’Émilie. Les détails qui faisaient rire revenaient toujours. Celui qui avait suivi restait à l’écart.

Elle posa un doigt sur la carte.

« Premier retard : toi. Quai désert : moi. Oser : nous deux. »

Guillaume acquiesça.

« Le quatrième mot ? »

« Il n’y en a que trois. »

« Tu as oublié faim. »

Son visage changea. La plaisanterie se fendit. Il regarda la boussole, puis Émilie.

« Nous ne l’employons plus beaucoup. »

« Nous ne l’employons plus du tout. »

La lampe grésilla. Émilie sentit le métal froid de la tablette sous ses doigts et ouvrit l’enveloppe. Un billet carré en sortit.

**Ne prenez pas la boussole. Faites-la tourner jusqu’au mot oublié.**

« Elle n’a pas de mots », dit Guillaume.

« Tu as vérifié ? »

Émilie prit la boussole entre le pouce et l’index. Sous le verre, l’aiguille pivota avec une lenteur moqueuse. Le cadran portait de minuscules inscriptions : **retard**, **quai**, **oser**, **faim**. L’aiguille s’immobilisa sur le dernier mot.

Le silence avait un goût de menthe.

Guillaume quitta la porte. Émilie recula jusqu’à la banquette. Entre eux, il ne resta que la tablette et les trois enveloppes.

« Tu avais préparé ça depuis combien de temps ? »

« Depuis que j’ai compris que je te demandais toujours de me montrer le chemin, alors que je passais ma vie à régler les projecteurs. »

« Tu règles les lumières. Tu ne règles pas les gens. »

« C’est précisément le problème. »

Elle remit la boussole dans le cendrier. Le métal tinta.

· · ·

Émilie s’assit sur la banquette. Elle retira ses bottines à lacets une par une et les plaça côte à côte sous le siège. Guillaume s’agenouilla pour dénouer les lacets des siennes. Il les repoussa près de celles d’Émilie, puis ôta son caban et le suspendit au crochet.

Émilie prit son manteau et le posa sur la couverture pliée. La chambre sembla aussitôt plus étroite. Guillaume s’appuya contre la vitre pour rejoindre la banquette. Le froid traversa sa paume.

Ils s’assirent face à face, genoux joints. La montre de Guillaume toucha le velours dans un petit bruit sec. Émilie plaça la boussole entre eux et la fit pivoter d’une pichenette.

« Elle revient toujours à faim. »

« Elle a du caractère. »

« Elle a compris avant nous. »

Guillaume posa une main sur la taille d’Émilie. Ses doigts restèrent sur le tissu noir, juste au-dessus de sa hanche. Elle glissa deux doigts sous le col ouvert de sa chemise et suivit la ligne de sa clavicule. Sa peau était tiède. Il ferma les yeux.

« Tu attends quoi, exactement ? » demanda-t-elle.

Guillaume rouvrit les yeux.

« Que tu arrêtes de me donner des indices minuscules. »

« Je te donne des phrases entières. »

« Tu dis : “La lampe du couloir clignote.” Tu dis : “Cette couverture est mal pliée.” Tu dis : “Tu pourrais fermer la porte.” »

« Et tu réponds : “Je m’en occupe.” »

« Je suis régisseur lumière. »

« Tu vois ? »

Émilie passa son pouce sous le col de la chemise.

« J’attends que tu cesses de deviner. »

La main de Guillaume remonta dans son dos. Émilie avança les genoux jusqu’à sentir leurs cuisses se toucher. Ils s’embrassèrent avec une lenteur appliquée. La menthe de ses pastilles resta sur la bouche d’Émilie avant de se mêler au café resté sur les lèvres de Guillaume. Il prit sa nuque. Elle agrippa le bracelet textile de sa montre.

Le premier baiser avait eu lieu à 00 h 17. Six ans plus tard, l’heure flottait encore entre eux, enfermée dans la boussole et dans cette chambre sans départ.

Guillaume embrassa la peau sous son oreille. Émilie inclina la tête et attrapa le bord de sa chemise.

« Ne remets pas ta chemise. J’aime mieux quand tu n’as plus d’excuse. »

« Elle était pourtant très convaincante. »

« Elle cachait surtout ton courage. »

Ses doigts défirent le premier bouton. Guillaume prit sa main et embrassa ses jointures. Puis il se leva. Émilie resta assise, les jambes légèrement écartées, pendant qu’il déboutonnait sa chemise, bouton après bouton. Le vêtement glissa de ses épaules et finit sur le dossier de la banquette.

Émilie se leva à son tour. Elle atteignit la fermeture de sa robe, dans son dos. Guillaume posa les mains sur ses poignets et les descendit jusqu’à la fermeture. Il l’ouvrit sans quitter son visage des yeux. La robe tomba près de la tablette. Émilie resta en soutien-gorge de dentelle sombre et en collants opaques.

Guillaume ôta son pantalon et le repoussa au pied du lit. Le tissu noir forma une masse nette contre le bois. Émilie retira ses collants, les roula soigneusement et les déposa sur sa robe. Ses jambes apparurent, puis la fine bordure de sa culotte noire sous la dentelle.

Pendant quelques secondes, aucun d’eux ne parla.

Émilie posa la paume sur le torse nu de Guillaume. Il recouvrit sa main de la sienne. Sa montre était toujours à son poignet, détail précis et presque comique dans le désordre qui gagnait la chambre. Elle sourit.

« Tu gardes ça ? »

« Je dois surveiller l’horaire. »

« Il n’y en a aucun de normal. »

Il l’embrassa. Émilie passa les bras autour de son cou et se pressa contre lui. Leurs torses se touchèrent à travers les derniers tissus. La chaleur de leurs corps contrastait avec la vitre glacée derrière son dos.

· · ·

Guillaume conduisit Émilie jusqu’à la fenêtre. Il posa une main près de son épaule et l’autre sur sa hanche. Elle saisit sa nuque, puis fit glisser sa main le long de son dos. Le wagon vibrait sous leurs pieds nus, traversé par un grondement venu des installations de la gare.

Guillaume embrassa sa bouche, son menton, puis le creux de son cou. Émilie retint sa tête contre elle.

« Encore. »

Il recommença, plus lentement. Ses doigts passèrent sous la dentelle dans le dos d’Émilie, suivirent la courbe de sa taille et s’arrêtèrent sur sa hanche. Elle guida cette main plus bas, sur la rondeur de sa fesse, tandis que sa propre paume descendait jusqu’au bord du boxer bleu nuit.

Guillaume inspira contre sa peau.

« Je te reconnais encore, même quand tu changes de direction. »

« Alors regarde mieux. »

Elle l’attira vers la banquette. Guillaume s’assit le premier, les jambes écartées. Émilie se plaça entre ses genoux. Une main resta sur sa taille, l’autre passa sous la bordure de dentelle et s’arrêta dans le creux de ses reins. Émilie posa les deux mains sur ses épaules, puis s’assit sur ses cuisses.

Le velours accrocha la peau de ses jambes. Guillaume releva le visage. Émilie se pencha jusqu’à ce que leurs fronts se touchent. Le souffle de Guillaume effleura sa lèvre supérieure.

« Tu avais prévu trois énigmes », murmura-t-elle.

« Et une surprise. »

« Elle est en retard. »

« Elle travaille sous pression. »

Émilie rit contre sa bouche, puis le rire se transforma en baiser. Guillaume serra ses fesses à travers le tissu. Elle bougea contre lui avec une précision lente, faisant grincer le cuir de la banquette. Sa main remonta sous la dentelle du soutien-gorge et s’y attarda. Émilie cambra le dos sous cette caresse, puis prit la main de Guillaume pour la maintenir là.

Elle embrassa sa mâchoire. Guillaume posa le front contre son épaule. Ses mains glissèrent de la taille à la nuque, puis au dos. Le bracelet de sa montre accrocha la dentelle. Émilie le libéra d’un geste impatient.

La boussole tomba du cendrier.

Le choc métallique les arrêta. Elle roula sur le velours, franchit le bord de la banquette et disparut sous le lit.

« Elle a choisi sa prochaine direction », dit Guillaume.

Émilie descendit de ses cuisses. Elle se pencha, une main sur le matelas, l’autre sous le lit. Guillaume resta assis, les paumes sur ses genoux. Elle retrouva la boussole et la rapporta.

L’aiguille indiquait l’enveloppe **25 h 40**.

Émilie l’ouvrit. Le billet contenait une seule phrase : **Quand le nord ment, cherchez l’endroit où personne ne vous attend.**

Sous le billet, une clé minuscule reposait au bout d’un ruban bleu. Guillaume indiqua la petite serrure fixée au bord du compartiment sous la couverture posée près de la porte.

Guillaume fixa la clé. Son humour avait disparu.

« La suite est à toi », dit Émilie.

« Pas encore. »

Il la rapprocha par les hanches. Émilie reprit place sur ses cuisses, posa les mains dans ses cheveux et l’embrassa avec une impatience pleine. La lampe ambrée dessinait sur le sol la silhouette de leurs vêtements abandonnés. Guillaume fit glisser ses doigts dans son dos, puis sous l’élastique de sa culotte, pendant qu’Émilie pressait son corps contre le sien.

Sa main remonta. Il enfouit le visage contre son cou.

« Émilie. »

« Ne parle pas. »

Il obéit. La chambre conserva le bruit du tissu froissé, du cuir contre le bois et de leurs bouches qui se cherchaient.

Guillaume se leva, prit la clé et ouvrit le petit compartiment sous la couverture posée près de la porte. Émilie se redressa. Il lui fit signe de prendre l’enveloppe **61 h 03**.

Elle prit l’enveloppe **61 h 03**.

À l’intérieur, un tirage du chalet familial de Guillaume apparaissait sous la neige, éclairé par une seule fenêtre. L’image avait été réalisée de nuit. Au dos, une phrase portait l’écriture précise de Guillaume :

**Cette fois, c’est toi qui devras suivre la piste.**

Dessin : Dans un compartiment de train, une femme consulte une boussole près d’une table, tandis qu’un homme barbu se repose sur une banquette.