La Boussole sous l’oreiller
jeu, désir, énigmes, complicité
Soir 2 : La Neige derrière la porte
La photographie trouvée dans l’enveloppe marquée « 61 h 03 » avait tenu sa promesse : le chalet existait, avec son toit chargé de neige et sa fenêtre éclairée au bord de la rivière. Guillaume l’avait choisi ; Émilie avait préparé le parcours, ce qui revenait à dire qu’il allait devoir traverser ses propres maladresses une par une.
Dans l’entrée, elle posa la petite boussole en laiton sur le banc, entre leurs deux sacs.
« Tu as vraiment prévu des énigmes sur mes défauts ? »
« Sur tes habitudes. Les défauts coûtent plus cher à relier. »
Guillaume retira son écharpe, puis sa parka. Il suspendit les deux vêtements à la même patère, en prenant soin d’aligner les manches. Émilie accrocha son manteau marine à la patère voisine. Le chalet sentait le bois sec, la laine chauffée et la résine des coupes fraîches.
Ils retirèrent leurs chaussures à tour de rôle. Guillaume s’assit sur le banc, dénoua ses chaussures montantes et les rangea sous le banc. Émilie prit sa place, ôta ses bottines et les glissa à côté des siennes. Le tapis épais garda la neige fondue sous leurs semelles.
Guillaume se releva. Son pull anthracite tirait sur le col du tee-shirt blanc. Émilie portait encore son pull écru à col large, son pantalon de velours brun et ses chaussettes épaisses. Leurs alliances captèrent la lumière jaune de l’entrée.
Elle lui tendit une petite carte pliée.
« Première maladresse : tu perds tes clés dans une pièce qui n’a que trois meubles. »
« C’est une compétence de régisseur. Je les place hors de portée du chaos. »
« Le chaos est dans le panier, à gauche. »
Guillaume ouvrit le panier. Ses clés reposaient sous un gant de laine roulé. Il leva les yeux vers Émilie, qui gardait une main sur la sangle de son sac.
« J’avais presque gagné. »
« Tu avais perdu depuis le départ. »
Elle prit la clé, la fit tourner entre ses doigts, puis la glissa dans la serrure de la cuisine. Guillaume effleura les doigts d’Émilie avant de récupérer le fragment de carte qu’elle lui tendait. Le contact dura moins d’une seconde, assez pour modifier l’expression de leurs visages.
La cuisine était petite, avec une bouilloire posée près de l’évier et deux tasses retournées sur une planche. Émilie ouvrit le placard du bas. Une assiette contenait deux tartines noircies.
Guillaume posa les mains sur le bord du plan de travail.
« Elles sont parfaitement cuites. »
« Elles ont la couleur de tes décisions prises après minuit. »
« J’aime quand tu donnes une forme à mes erreurs. »
Sous l’assiette, un second fragment attendait. Le papier portait un dessin de lit et une phrase : **Quand tu remontes les draps, même le traversin cherche une sortie.**
Guillaume prit le morceau. Son pouce resta sur celui d’Émilie.
« Tu as inspecté mes draps ? »
« J’ai vécu avec toi six ans. Ce n’est pas une inspection, c’est une archive. »
· · ·
Émilie marcha devant lui jusqu’à la chambre. Guillaume suivit Émilie, les deux fragments dans sa main gauche, l’autre effleurant parfois le dos d’Émilie sans s’y attarder. Le lit couvert occupait presque toute la pièce. Une couverture brune avait glissé vers le sol, tandis que le drap dépassait d’un côté.
Guillaume s’approcha, souleva la couverture et découvrit le troisième morceau sous l’oreiller. Il le prit avec un soupir.
« Tu as plié cette couverture. »
« J’ai donné une direction aux plis. »
« Ils partent dans trois directions. »
« C’est une carte abstraite. »
Il assembla les trois fragments sur le lit. La ligne dessinée au crayon conduisait vers le séjour. Émilie se pencha au-dessus de son épaule. Le velours de son pantalon accrocha une écharde sur le bord du cadre du lit. Elle baissa les yeux, tira le petit éclat avec l’ongle et le posa sur la table de nuit.
« Même le mobilier te reproche quelque chose. »
« Je vais lui écrire une lettre. »
« Avec des mesures prises sans mètre ? »
Guillaume se redressa.
« Je ne prends jamais de mesures sans mètre. »
Émilie lui adressa un sourire tranquille.
« Viens vérifier. »
Dans le séjour, la photographie du chalet reposait sur la table, à côté d’une règle en bois, d’un crayon et de quatre bandes de papier. Le poêle fermé gardait une chaleur régulière. Émilie se plaça près de la table. Guillaume posa les fragments devant elle et prit la règle.
Les bandes de papier portaient des nombres. Il les aligna, mesura les intervalles avec son pouce, recommença, puis déplaça la règle de quelques millimètres.
« Tu avais écrit les distances ? »
« J’avais estimé les distances. »
« Avec ton œil de théâtre ? »
« Avec mon expérience. »
« Ton expérience vient de déplacer la réserve à bois de deux mètres. »
Guillaume assembla la carte. Les morceaux dessinaient le plan du chalet, avec une ligne qui quittait le séjour et longeait la cuisine avant de rejoindre une petite pièce attenante.
Émilie posa la main sur l’épaule de Guillaume. Il tourna la tête vers elle. La paume d’Émilie resta là, chaude à travers le pull anthracite. Guillaume plia les bandes de papier, les coinça sous la règle et lui tendit le dernier fragment.
« Même mes erreurs ont un plan cadastral. »
Émilie prit le papier. Ses doigts touchèrent ceux de Guillaume. Il ne retira pas sa main tout de suite. Elle non plus.
« La réserve, alors. »
Ils traversèrent le court passage. La porte de la réserve grinça avant de s’ouvrir. Des bûches étaient rangées contre le mur, par tailles régulières. Une tablette courait sous la fenêtre donnant vers la rivière. Sur cette tablette attendait la boîte d’allumettes vide.
Émilie resta dans l’encadrement. Guillaume entra avec la carte pliée dans une main. La porte se referma derrière lui avec un claquement sec. Une bûche mal calée tomba contre la pile. Le bruit les fit rire, puis le silence reprit sa place.
La boîte était assez large pour contenir la petite boussole en laiton. Guillaume la prit, souleva le couvercle et découvrit l’objet.
Il posa la boîte et la boussole sur la tablette. L’aiguille pivota, hésita, puis désigna la cloison couverte de planches.
Guillaume regarda la cloison. Il tapota deux fois le bois avec l’index.
« Il y a peut-être une porte secrète. »
« Dans une cloison pleine ? »
« J’ai travaillé dans des théâtres où des murs entiers cachaient des acteurs. »
« Ici, le mur cache surtout de la poussière. »
Il appuya l’oreille contre les planches. Émilie croisa les bras.
« Tu entends quelque chose ? »
« Une rivière. »
« Elle est derrière la fenêtre. »
« Elle a peut-être de l’ambition. »
Émilie rit. Guillaume se retourna vers elle. L’aiguille de la boussole continuait de viser le bois, avec l’assurance d’un guide parfaitement incompétent.
« Tu as donné une direction à un objet qui ne sait même pas où il est. »
« Je voulais voir combien de temps tu le suivrais. »
« Jusqu’à la cloison. Après, il fallait négocier avec le mur. »
Elle quitta l’encadrement et vint lui prendre les mains. Guillaume la laissa tirer ses bras vers elle. Leurs alliances se touchèrent. La boussole resta sur la tablette, à côté de la boîte vide et de la carte incomplète.
Émilie plaça les mains de Guillaume autour de sa taille. Son pull écru formait une épaisseur douce sous ses paumes.
« Tu as laissé le faux indice ici. »
« Oui. »
« Et la vraie surprise ? »
Guillaume passa ses pouces au-dessus des hanches d’Émilie, puis les fit remonter lentement sous la maille, jusqu’aux côtes d’Émilie.
« Elle a peut-être changé de pièce. »
· · ·
La vitre de la réserve donnait sur la rivière noire, bordée de neige. Émilie recula jusqu’à sentir le froid localisé du verre entre ses omoplates. Guillaume vint face à elle. Ses mains gardèrent la taille d’Émilie. Elle ouvrit seulement le col de son pull écru et posa les paumes sur les épaules de Guillaume.
Le tee-shirt blanc apparaissait sous le pull anthracite. Émilie glissa ses doigts contre la nuque de Guillaume, puis les ramena sur ses épaules. Il baissa la tête. Leurs bouches se rencontrèrent.
Le baiser fut d’abord mesuré, puis plus profond. Guillaume serra Émilie contre lui. Le velours de son pantalon frotta le jean de Guillaume. La vitre se couvrit d’une buée ronde autour de leurs visages.
Émilie tourna légèrement la tête. Guillaume embrassa sa joue, puis le bord de son cou. Elle maintint ses épaules et rapprocha son corps du sien. Le goût légèrement métallique de l’eau du chalet restait sur leurs lèvres, souvenir de la gorgée prise près de la bouilloire.
« Viens m’embrasser », dit Émilie.
Guillaume revint à sa bouche. Ses doigts s’écartèrent sur la taille d’Émilie, sous la maille chaude. Il suivit la courbe de son dos jusqu’au creux de ses reins, puis remonta. Émilie fit glisser ses paumes sur les épaules de Guillaume et les referma autour de sa nuque.
Le poêle travaillait dans la pièce voisine. Une bûche craqua. Guillaume pressa Émilie contre la vitre. Elle leva le menton, le col de son pull ouvert sur la peau de sa poitrine. La bouche de Guillaume descendit sous son oreille. Émilie ferma les yeux et ses doigts s’enfoncèrent dans la maille anthracite.
Il revint à sa bouche avec une lenteur qui la fit sourire contre ses lèvres.
« Tu souris ? »
« Tu as abandonné la boussole. »
« Elle mentait. »
« Tu l’as suivie très sérieusement. »
« C’était une cloison convaincante. »
Émilie posa son front contre celui de Guillaume. Ils restèrent ainsi, serrés l’un contre l’autre, les mains toujours en place. La buée gagnait la vitre autour d’eux. Dehors, la rivière avançait sous une mince bordure blanche.
Guillaume embrassa de nouveau Émilie. Elle répondit avec une impatience nette, puis interrompit le rapprochement au moment où sa bouche retrouvait la sienne. Ses paumes quittèrent les épaules de Guillaume. Elle se tourna vers la vitre et leva l’index.
Sur la buée, elle dessina une flèche vers la rivière.
Guillaume posa une main sur sa hanche, l’autre restant près de sa taille. Émilie frotta la buée sous la flèche. Une seconde ligne apparut, puis les lettres de « demain ».
Guillaume se pencha.
Au-dessous de la flèche, il découvrit un seul mot : **demain**.
« J’aime quand tu prépares demain », dit-il.
Émilie remit son col en place sans quitter la vitre des yeux.
La boussole attendait toujours sur la tablette.
La flèche pointait vers la rivière.
