La Carte dans la soucoupe
jeu, pluie, hôtel, seuil
Charlotte Deschamps posa sa valise au pied du lit et découvrit que Paul avait déjà perdu la carte de la chambre.
« Elle était dans ta main il y a trente secondes. »
Paul, vingt-huit ans, cartographe indépendant, leva les deux mains avec la gravité d’un douanier. Ses chaussures de toile mouillées avaient laissé deux demi-lunes sombres près de la porte. Charlotte, trente et un ans, restauratrice de meubles, resta debout près de la chaise, son manteau encore fermé, les cheveux collés aux tempes par la pluie.
« Je conteste la formulation, dit Paul. La carte a cessé d’être dans ma main. La nuance est capitale. »
Il s’agenouilla, puis passa à quatre pattes entre le lit et la table basse. Charlotte le regarda inspecter le tapis, le dessous du fauteuil et l’espace entre les valises fermées. Ses bottines en cuir brun lui serraient les pieds. Elle retira son manteau, le posa sur le fauteuil, puis s’assit pour sortir ses chaussures avec les talons. Les bottines restèrent côte à côte sous la chaise.
« La chambre fait douze mètres carrés, dit-elle. Tu cartographies même les endroits où tu viens de perdre la carte. »
Paul se redressa, très sérieux.
« Je travaille sur une hypothèse de déplacement. »
Il retira ses chaussures et les aligna près des bottines. Le radiateur envoyait une chaleur trop vive sur leurs chevilles, tandis que l’air demeurait froid au niveau du visage. Dans la salle de bains, le parapluie ouvert gouttait sur le carrelage. Une odeur métallique de pluie se mêlait au détergent citronné du lavabo.
Charlotte enleva sa montre et la posa sur la table. Elle retira ses boucles d’oreilles en argent et les glissa dans la poche de son manteau. Paul ôta ses lunettes et les plaça près des deux téléphones, face contre table. Il s’approcha du plateau où la bouilloire attendait à côté de deux tasses et de sachets de thé.
La carte était dans la soucoupe.
Charlotte la vit avant lui. Au dos, un petit mot écrit au stylo pendant le trajet disait : ne pas tricher.
Elle ne la prit pas. Du bout de l’index, elle la poussa sur la table jusqu’à ce qu’elle touche la main de Paul.
« Tu avais donc prévu ton propre égarement. »
« Je refuse ce procès. »
« Première règle. On ne prend jamais directement ce qu’on désire. »
Paul regarda la carte, puis Charlotte.
« Même quand il s’agit d’entrer dans une chambre ? »
« Surtout dans une chambre. »
Elle régla le chauffage, fit chauffer l’eau et tira les rideaux. Derrière la vitre, la mer n’était qu’une bande grise au-delà du parking vide. L’ascenseur gémit derrière le mur, monta avec lenteur, puis le silence retomba.
Paul retira son pull gris à col rond après avoir vérifié le thermostat. Il le laissa au bout du lit. Sa chemise blanche dépassait encore de son jean sombre. Charlotte, assise au bord du matelas, défit deux boutons de sa chemise bleu pâle. Le tissu s’ouvrit sur son soutien-gorge ivoire.
Paul posa la carte sur la table, à distance de leurs mains.
« La carte est à sa place. »
Paul sourit et tendit la tasse de thé à Charlotte.
« Tu as surtout oublié que tu as froid. »
Elle lui tendit la tasse de thé noir. Paul la prit avec précaution, sans toucher ses doigts. Le thé était tiède, chargé de bergamote et de sucre oublié. Charlotte respira au-dessus de sa propre tasse, puis observa Paul par-dessus le bord.
« Tu as l’air très fier de toi. »
« Je trace une frontière. »
« Tu traces surtout une ligne entre ma tasse et la tienne. »
La carte resta sur la table, blanche et muette entre eux.
Paul la déplaça sans la saisir. Il posa la paume à plat sur la table et la poussa jusqu’au bord. Charlotte, assise contre l’accoudoir du fauteuil, suivit le mouvement des yeux.
« Règle respectée, dit-il. »
« À moitié. Tu l’as envoyée vers moi. »
« Le courant a changé. »
Charlotte se leva. Elle prit la carte du bout de l’ongle, la fit glisser sur le plateau de la bouilloire, puis sur le rebord du lavabo. Paul suivit son parcours avec une attention excessive.
« Ici commence la frontière occidentale, annonça-t-il. Le robinet marque une zone de passage étroite. »
Charlotte s’appuya contre le bord du lit.
« Faux. Le robinet marque l’endroit où tu oublies toujours de rincer le savon. »
« Détail topographique. »
« Détail conjugal. »
Elle avait gardé sa chemise ouverte sur deux boutons. Paul, debout près du lavabo, regardait la carte entre le miroir et le gobelet. La lumière blanche découpait son visage. Charlotte voyait l’eau couler encore sur ses chaussures dans la salle de bains, le parapluie ouvert près de la douche et les gouttes alignées sous les baleines.
Paul poussa la carte vers elle. Elle l’arrêta d’un doigt.
« Pas directement. »
« Je la mets sur le couvre-lit. »
« Tu t’approches pour ça ? »
« Le couvre-lit est à quarante centimètres. »
« Dans ton métier, tout est mesuré. »
« C’est une qualité. »
Charlotte prit la carte entre deux doigts et la fit glisser jusqu’au lit. Elle monta sur le matelas avec un genou, puis la posa au milieu du couvre-lit rêche. Le tissu crépita sous le plastique chargé d’électricité statique.
Paul resta debout au pied du lit. Il retira sa chemise blanche et la laissa tomber sur le couvre-lit, à côté de la carte. Son torse nu apparut dans la lumière froide. Charlotte baissa les yeux vers le tissu, puis les releva.
« Frontière franchie », dit Paul.
« Tu viens de poser une chemise sur une zone interdite. »
« Je réclame une exception cartographique. »
Charlotte ouvrit sa chemise bleu pâle, puis la fit glisser de ses épaules. Elle la déposa sur le dossier du fauteuil, près de son manteau. En soutien-gorge ivoire et pantalon noir droit, elle resta face à Paul, les bras le long du corps.
Le silence entre eux changea de poids.
Paul s’assit au bord du lit. Charlotte demeura debout devant lui. Il leva une main vers sa taille, puis l’arrêta à quelques centimètres de sa peau. Charlotte prit cette main et la posa sur son ventre, par-dessus le tissu du pantalon.
« La zone est ouverte », murmura-t-elle.
Les doigts de Paul s’écartèrent. Sa paume resta contre elle, immobile d’abord, puis suivit la courbe de sa taille. Charlotte posa les deux mains sur ses épaules. Leurs avant-bras se frôlèrent. La carte glissa sous la chemise de Paul.
Ils se levèrent ensemble et allèrent près de la fenêtre. Charlotte posa le dos contre la vitre froide. Paul se plaça devant elle, une main sur le rebord, l’autre à sa hanche. Elle sentit le radiateur contre ses mollets et l’air froid sur ses joues.
Le baiser commença doucement. La bouche de Paul s’attarda sur la sienne, puis revint avec plus de poids. Charlotte ouvrit les lèvres et agrippa ses épaules. Sa montre reposait sur la table, les téléphones restaient face contre bois et la chambre gardait son silence d’hôtel.
Paul glissa une main sous le bord de son soutien-gorge, sans aller plus loin. Charlotte pressa son bassin contre le sien, puis recula.
« Ne me donne rien tout de suite. Fais-moi attendre encore. »
Paul ferma les yeux. Sa main resta sur sa taille.
« Tu choisis des règles très difficiles. »
« Tu les as acceptées en perdant la carte. »
Elle se dégagea, mais ses doigts restèrent une seconde accrochés à la nuque de Paul avant de retomber. Elle retourna vers le lit. Paul resta près de la fenêtre, le torse nu, sa chemise oubliée sur le couvre-lit. Charlotte s’assit au bord du matelas et posa les pieds sur le tapis. Elle prit la carte du bout des doigts et la laissa tomber entre ses genoux.
Paul s’approcha.

Charlotte glissa la carte entre leurs torses avant de la laisser tomber sur le tapis. Le plastique froid passa contre la peau de Paul, puis disparut près de leurs pieds.
« Territoire neutre », dit-elle.
Paul posa les mains sur les hanches de Charlotte. Elle était assise au bord du lit, lui debout entre ses genoux. Il embrassa la naissance de son cou, puis sa bouche. Charlotte passa les doigts dans ses cheveux et le rapprocha.
La carte n’avait plus de pouvoir.
Paul chercha le bouton de son pantalon. Ses doigts rencontrèrent le bord du soutien-gorge, puis le passant de la ceinture. Il se trompa de geste et attrapa le passant de sa ceinture.
Charlotte rit contre sa bouche.
« Tu viens de perdre une deuxième fois. »
« Le terrain est mal balisé. »
Il défit sa ceinture, puis retira son jean et le posa au pied du lit. En boxer bleu marine, il revint entre les jambes de Charlotte. Elle se leva pour lui laisser la place. Paul s’assit contre les oreillers et Charlotte resta debout devant lui, les mains posées sur ses épaules.
Il fit glisser ses paumes le long de ses cuisses, par-dessus le pantalon noir. Charlotte attrapa le bord de son propre pantalon, le retira, le plia d’abord sur ses genoux, puis le laissa glisser sur le tapis. Elle resta en culotte ivoire, face à Paul.
Il leva les yeux vers elle.
Charlotte posa un genou sur le matelas. Paul lui prit la taille. Elle s’assit à côté de lui, puis se tourna pour lui faire face. Le couvre-lit rêche accrocha la peau de ses jambes et crépita lorsque leurs genoux se touchèrent.
Paul passa les doigts dans le vide à l’endroit où il aurait dû trouver les derniers boutons de sa chemise. Charlotte le regarda chercher ce qui n’existait plus.
Ils rirent tous les deux.
Le rire de Paul se brisa contre la bouche de Charlotte. Elle l’embrassa avec une impatience nette, une main derrière sa nuque, l’autre sur son flanc. Paul répondit aussitôt. Ses doigts passèrent sous l’élastique de la lingerie de Charlotte, sur sa hanche, puis revinrent à plat sur sa peau.
Charlotte inspira contre sa bouche. Elle guida la main de Paul plus haut, jusqu’au bord de son soutien-gorge ivoire. Il resta là, le pouce immobile, les autres doigts ouverts.
« Encore », murmura-t-elle.
Paul embrassa son cou. Charlotte ferma les yeux et posa les mains sur son dos. Ses doigts suivirent les omoplates, descendirent jusqu’à la taille du boxer, puis s’arrêtèrent avant de remonter sur son ventre.
Les sous-vêtements demeuraient en place. Chaque geste rencontrait une limite visible, ce qui les rendait plus attentifs. Paul caressa le dos de Charlotte sous le tissu de sa lingerie. Sa paume se déplaça lentement, avec la précision d’une main qui connaît un meuble avant de le restaurer. Ses doigts s’attardèrent sur une ancienne cicatrice près de sa hanche.
« Tu la retrouves toujours », dit-elle.
« Elle est sur ma carte. »
« Elle n’était pas là quand on s’est rencontrés. »
« J’ai mis à jour le relevé. »
Elle sourit, puis l’embrassa de nouveau. Paul la fit basculer sur le couvre-lit. Charlotte s’allongea sur le dos, les genoux pliés, tandis que Paul se plaçait sur le côté. Une de ses mains soutenait sa tête. L’autre suivait le bord de son ventre sous le soutien-gorge, à même la peau.
Charlotte passa une jambe contre les siennes. Sa main descendit sur le torse de Paul, puis remonta jusqu’à sa nuque. Elle sentit sa respiration contre sa joue. Leurs prénoms restèrent suspendus entre eux, plus intimes que leurs plaisanteries.
« Paul. »
Il répondit par son prénom à elle.
« Charlotte. »
Elle l’attira contre sa poitrine. Leurs corps se rejoignirent sans précipitation. Le couvre-lit frotta sous leurs mouvements et le radiateur continua de chauffer leurs chevilles. Dans le mur, l’ascenseur gémit encore, très loin, puis tout redevint silencieux.
Paul embrassa l’épaule de Charlotte, la courbe de son cou et la ligne de sa mâchoire. Elle posa une main sur sa joue. Son autre main s’aventura sous le tissu du boxer, s’arrêta, puis revint sur son ventre. Paul couvrit cette main avec la sienne. Ils restèrent ainsi, paume contre paume, avant que Charlotte ne retire doucement ses doigts.
Elle se redressa. Paul s’assit contre la tête du lit. Charlotte vint se placer à califourchon sur ses cuisses, sans retirer sa culotte. Ses mains reposaient sur ses épaules. Paul tenait sa taille. Leurs visages étaient à la même hauteur.
« Je te reconnaîtrais même dans une chambre sans adresse. »
Il sourit, puis l’embrassa. Charlotte bougea lentement contre lui. Ses cheveux effleurèrent sa joue. Paul ferma les yeux, les mains fermes sur ses hanches. Elle les prit l’une après l’autre et les posa plus haut, sous ses côtes, pour les garder là.
Le désir se concentra dans la retenue, dans la respiration courte de Paul et dans la bouche de Charlotte qui revenait chercher la sienne. Elle se pencha jusqu’à ce que leurs torses se touchent. La carte magnétique apparut près du lit, glissée sous le bord du tapis.
Charlotte la vit. Elle quitta les genoux de Paul et descendit du matelas. Il resta assis, une main sur le drap, l’autre posée sur sa propre cuisse. Charlotte récupéra la carte du bout de l’ongle, puis traversa la chambre sans remettre aucun vêtement.
Elle la posa sur la poignée intérieure de la porte.
Paul la regarda revenir.
Charlotte s’allongea près de lui. Il se plaça sur le côté, contre son dos. Sa main passa sous l’étoffe de son soutien-gorge et revint sur son ventre. Charlotte recouvrit cette main de la sienne. Elle tourna la tête pour l’embrasser, puis se rapprocha encore, jusqu’à ce que le bord du lit ne laisse plus de place entre leurs jambes.
La porte était fermée. La carte tenait sur la poignée, face blanche tournée vers la chambre.
La mer frappa les volets. Sur la poignée intérieure, la carte magnétique restait face blanche tournée vers la chambre, tandis que leurs vêtements formaient une petite île sombre au pied du lit.

Fin de l’histoire
Envie de continuer à deux ? Les jeux coquins se jouent sans compte.