La chambre à la baignoire
nuit d'hôtel, bain, désir, humour
Margaux Delorme et Adrien Fontaine arrivèrent sous une pluie fine qui effaçait les contours du lac. Elle portait une valise à roulettes, lui un sac souple et deux tablettes de chocolat enveloppées dans du papier brun. Ils avaient laissé derrière eux l’appartement, les dossiers ouverts sur la table, le linge à plier et la chaise de cuisine qui servait depuis trois jours de porte-manteau.
Margaux, cheffe de projet dans une agence de voyages, avait trente et un ans. Adrien, kinésithérapeute, avait trente-huit ans. Ils vivaient ensemble depuis sept ans, avec un loyer qui tombait au début du mois, une liste de courses sur le réfrigérateur et l’habitude de se parler depuis deux pièces différentes.
La réceptionniste leur donna une clé en cuivre, deux sachets de tisane et une enveloppe contenant le règlement de l’hôtel.
« Chambre douze. Escalier au fond du couloir. La baignoire est déjà remplie si vous préférez gagner du temps. »
Margaux leva les sourcils.
« Remplie ? »
La réceptionniste sourit sans répondre. Adrien prit la clé.
La chambre était petite, mansardée, et la baignoire se trouvait exactement au milieu. Elle avait des pieds blancs, un robinet en cuivre et une eau immobile qui fumait doucement. Le lit occupait le mur du fond. Une grande vitre donnait sur le lac, où les lumières du rivage tremblaient sous la pluie.
Il n’y avait qu’un peignoir, posé sur le dossier d’une chaise.
Margaux posa sa valise.
« C’est une chambre ou une épreuve de logique ? »
Adrien ouvrit l’enveloppe.
« Je lis le règlement. Article un : les clients sont priés de ne pas déplacer la baignoire. »
« Nous voilà déjà surveillés. »
« Article deux : le peignoir est commun à la chambre. »
« Commun ? »
« Article trois : toute personne utilisant le peignoir doit le remettre à sa place après usage. »
« Ils ont prévu notre séjour mieux que nous. »
Il poursuivit, avec la gravité d’un homme annonçant une décision médicale.
« Article quatre : les bruits de meubles sont déconseillés après vingt-deux heures. »
« Tu crois qu’ils parlent du lit ? »
« Je crois qu’ils parlent de la baignoire. »
Elle lui prit la feuille des mains, la plia et la glissa sous la soucoupe de la tisane.
« Nous allons faire semblant de ne pas nous connaître. »
Adrien la regarda.
« Ce sera difficile. Je connais déjà ton opinion sur les gens qui plient les serviettes en triangle. »
« Justement. Ce soir, je suis une femme mystérieuse qui ne juge personne. »
« Même les serviettes ? »
« Surtout les serviettes. »
Elle ouvrit le chocolat et en cassa un carré. Adrien lui prit des doigts, lentement. Sa bouche effleura le bout de son index avant de saisir le morceau.
Le geste était minuscule, mais Margaux sentit sa nuque se tendre.
« Vous faites souvent ça, monsieur ? Regarder la bouche des femmes pendant qu’elles parlent ? »
« Seulement quand elles mentent. »
Elle sourit. Il posa une main sur sa taille.
« Je peux aussi masser les épaules. »
« C’est votre métier, ou une proposition ? »
« Les deux peuvent coexister. »
Margaux s’approcha jusqu’à sentir le tissu humide de sa veste contre son chemisier.
« Alors commencez par me séduire. Pas par me soigner. »
Adrien retira sa veste et la posa sur le lit. Il défit le premier bouton du chemisier de Margaux, puis attendit. Elle leva le menton.
« Continuez. »
Il en défit un second. La pluie tapait contre la vitre. Dans l’appartement, ils auraient déjà parlé du trajet, de la facture et du petit déjeuner. Ici, chaque mouvement avait la place de s’entendre.

L’eau avait gardé sa chaleur. Margaux entra la première, en relevant ses cheveux avec une pince. Adrien s’assit sur le rebord, retira ses chaussettes et posa les pieds dans la baignoire.
« J’ai réservé une baignoire. Pas un kinésithérapeute plié en quatre. »
Il s’installa derrière elle. Ses genoux encadrèrent les hanches de Margaux. L’eau monta jusqu’à leurs épaules. Le savon posé sur le rebord sentait le cèdre et quelque chose de citronné.
Adrien passa ses mains mouillées sur ses bras. Il ne pressait pas. Ses paumes glissèrent des poignets aux épaules, puis revinrent lentement. Margaux ferma les yeux.
« Plus bas. »
Il suivit la demande. Ses doigts longèrent ses côtes, s’arrêtèrent sous sa poitrine, reprirent sur son ventre. Margaux posa ses mains sur les siennes et les guida.
« Là. Et plus lentement. »
« Tu donnes des instructions très précises. »
« Je travaille dans les voyages. J’aime savoir où nous allons. »
Elle attrapa le savon. Adrien le fit mousser entre ses paumes, puis commença par la nuque. Ses doigts s’attardèrent derrière les oreilles, dans les cheveux humides, sur la peau fine sous la mâchoire. Margaux respirait plus profondément. Elle posa la tête contre son épaule.
Dans la vitre, leurs silhouettes se mêlaient à la pluie. La chambre se reflétait derrière eux : le lit défait, la lampe allumée, le peignoir unique qui attendait sur sa chaise.
Adrien embrassa sa tempe.
« Tu veux sortir ? »
Elle tourna la tête. Sa bouche rencontra la sienne.
« Pas du tout. »
Le baiser fut d’abord léger, interrompu par le bord de la baignoire et le rire de Margaux. Puis Adrien posa une main sous son menton et l’embrassa plus longuement. Le savon glissa entre leurs doigts et tomba dans l’eau avec un petit bruit mat.
Margaux se retourna dans l’espace étroit. Son genou heurta le robinet. Elle rit contre sa bouche, puis passa ses mains dans les cheveux d’Adrien. Elle les tira doucement vers elle. Il répondit en l’attirant par la taille. Leurs torses se touchèrent sous l’eau, peau contre peau, et la chaleur de la baignoire devint plus dense.
Elle prit le savon et le fit glisser sur son épaule, son bras, son torse. Ses doigts suivirent les muscles de son dos, les omoplates, la courbe des reins. Adrien ferma les yeux.
« À mon tour », dit-elle. « Tu ne bouges pas. »
Elle le lava avec une application presque professionnelle, en s’arrêtant souvent pour embrasser l’endroit qu’elle venait de toucher. Sa bouche passa sous son oreille, sur sa clavicule, au creux de son épaule. Adrien posa ses mains sur ses cuisses, sans les serrer.
« Encore », dit Margaux.
Il rouvrit les yeux.
« Tu veux que je continue ? »
Elle prit sa main et la posa contre sa poitrine.
« Je veux que tu me laves encore. Ensuite, je veux que tu m’embrasses jusqu’à ce que j’oublie l’heure. »
Adrien acquiesça. Sa main glissa le long de son ventre, entre ses cuisses, sous l’eau, et Margaux s’accrocha à son épaule. Il la caressa lentement, du bout des doigts, au rythme qu’elle lui indiquait en bougeant les hanches, et quand elle écarta les genoux pour lui faire plus de place, il comprit qu’elle voulait davantage.
Margaux sentit l’eau couler entre ses omoplates et les lèvres d’Adrien sur sa poitrine. Elle se cambra, une main posée contre le rebord de la baignoire.
« Là. »
Il recommença.
« Plus lentement. »
Il obéit.
« Ne t’arrête pas. »
Ses mots se firent plus bas. Le robinet de cuivre lui pressait le dos, l’eau remuait autour de ses cuisses. Elle jouit contre sa main, la bouche ouverte contre son cou, avec un long gémissement qui fit trembler la surface de l’eau. Il la tint serrée jusqu’à ce que ses cuisses cessent de trembler.
Quand elle se redressa, ses cheveux se défirent de leur pince. Des mèches sombres collèrent à ses joues.
Il prit le peignoir sur la chaise et le posa près de la baignoire.
« Un seul peignoir », dit Margaux.
« Le règlement prévoit une solution. Je vais l’interpréter. »

Ils sortirent de la baignoire en même temps. Adrien enfila le peignoir et Margaux se glissa contre lui avant qu’il ne le ferme. Le tissu épais les enveloppa tous les deux, leurs épaules dépassant de chaque côté. Elle noua la ceinture sur son ventre, puis posa les mains sur le torse d’Adrien.
« Nous sommes une délégation diplomatique », dit-il. « Entre le pays de la salle de bains et celui du lit. »
Ils avancèrent à petits pas. Le peignoir tirait d’un côté, puis de l’autre. Margaux riait contre son cou. Adrien ouvrit le lit d’une main et la fit asseoir sur le bord. De l’autre, il maintenait le vêtement fermé.
Une goutte d’eau descendit de ses cheveux jusqu’à sa joue. Margaux la suivit du bout du doigt.
« Ce que j’aime, ici, c’est que nous n’avons rien à ranger. »
Elle desserra la ceinture du peignoir. Le tissu s’ouvrit, laissant apparaître son corps mouillé. Adrien la regarda sans parler. Margaux posa une main sur sa nuque.
« J’aime quand tu me regardes sans chercher la prochaine chose à faire. »
« Je peux rester là. »
« Non. Viens ici. »
Il la rejoignit sur le lit. Le matelas répondit par un grincement prolongé.
Elle l’attira à elle. Leurs bouches se retrouvèrent. La peau d’Adrien était encore humide, fraîche à certains endroits, chaude sous ses mains. Margaux passa ses doigts sur son dos, puis les glissa sous le peignoir.
Le peignoir glissa du lit et finit au pied de la baignoire.
Adrien embrassa le cou de Margaux, sa clavicule, la pointe de son sein, qu’il prit dans sa bouche. Elle lui prit le visage entre les mains et le ramena vers sa bouche. Ses cuisses s’ouvrirent pour lui. Il se plaça entre elles, sans hâte, les yeux fixés sur les siens.
« Comme ça », dit-elle.
Il entra en elle avec lenteur, son sexe dur et chaud glissant en elle jusqu’au bout. Margaux inspira brusquement et referma les bras autour de ses épaules. Le lit grinça sous leur poids. Adrien resta immobile quelques secondes, le temps que leurs corps trouvent leur accord.
Elle posa ses mains sur ses fesses.
« Bouge. »
Il commença avec un rythme régulier. Margaux suivit, les jambes autour de ses hanches. Le drap se froissait sous ses doigts. Chaque mouvement les rapprochait du bord du lit, jusqu’à ce que le pied d’Adrien heurte la baignoire.
Il s’arrêta.
« La diplomatie est rompue », murmura-t-il.
Margaux éclata de rire, le front contre son épaule.
« Change de côté. »
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Ils roulèrent maladroitement sur le lit. Adrien passa une jambe par-dessus Margaux, puis se retrouva à genoux sur le matelas, face à la baignoire. Elle s’agenouilla devant lui, une main à son épaule pour garder l’équilibre. Le bord froid de la cuve touchait ses mollets.
Margaux le fit asseoir contre la baignoire et vint s’installer sur lui. Ses cheveux humides tombaient sur son visage. Elle les repoussa d’un geste impatient, puis posa les deux mains sur les épaules d’Adrien.
Ses hanches commencèrent à bouger. Il la soutint par la taille. Le rythme changea, plus franc, plus vif. Le métal de la baignoire résonnait sous le poids d’Adrien, et le lit grinçait à chaque mouvement de Margaux.
« Tu vas réveiller tout l’hôtel », dit-il.
« Article quatre », répondit-elle, et il sourit contre son sein. Ses mains remontèrent le long de son dos. Margaux se pencha pour l’embrasser, puis se redressa. Elle cherchait son rythme sans le cacher, la bouche entrouverte.
Adrien la suivit avec ses mains. Il savait sentir les tensions, les relâchements, les changements minuscules. Mais ce soir, il ne cherchait rien à corriger. Il la laissait le guider.
« Encore », dit-elle.
Il resserra ses bras autour d’elle.
« Oui. »
Elle accéléra. Margaux posa une main sur le rebord, l’autre sur la nuque d’Adrien. Son visage se contracta, puis se détendit. Elle enfouit sa bouche contre son épaule pour retenir un cri, et son corps se resserra autour de lui.
Adrien attendit qu’elle revienne à lui. Elle releva la tête, les joues rouges, les lèvres gonflées par les baisers.
« Ne t’arrête pas. »
Il obéit. Ses mouvements devinrent plus profonds, moins réguliers. Margaux s’accrocha à lui. Le robinet de cuivre vibra contre le mur. L’eau restante dans la baignoire trembla doucement.
Il enfouit son visage dans ses cheveux. Elle prononça son prénom, une fois, puis encore. Sa main glissa sur le dos d’Adrien, ses ongles laissant de simples traces rosées. Il la maintint fermement contre lui jusqu’à ce que son plaisir le traverse à son tour.
Ils restèrent ainsi, serrés l’un contre l’autre, au pied du lit. Dans la chambre, le seul bruit fut celui de leurs respirations qui revenaient peu à peu.
Margaux posa son front contre le sien.
Adrien embrassa son nez, puis sa bouche.
Ils regagnèrent le lit avec moins de dignité qu’à l’aller. Margaux tira le drap sur eux. Le peignoir resta à terre, entre la baignoire et le matelas, inutile jusqu’au matin.
À quatre heures, Margaux se réveilla avec la pluie dans les oreilles. La chambre était noire, sauf une lumière grise derrière la vitre. Adrien dormait sur le côté, une main posée sur le drap.
Elle se leva, enfila le peignoir unique et alla préparer la tisane avec l’eau de la bouilloire. Il n’y avait que deux tasses. Elle revint avec les deux, en tenant la ceinture fermée d’une main.
Adrien ouvrit les yeux.
« Tu as volé le traité de paix. »
« Il était mal négocié. »
Il se redressa et lui fit une place. Margaux s’assit contre lui, le peignoir toujours autour des épaules. Ils partagèrent le chocolat resté sur la table basse.
« On devrait partir plus souvent », dit-elle.
« Dans des chambres avec des baignoires dangereuses ? »
« Exactement. »
Adrien posa sa bouche contre sa tempe.
Dehors, le lac disparaissait sous la pluie. Dedans, leurs deux tasses fumaient sur la table, et le peignoir les couvrait tous les deux.

Fin de l’histoire
Envie de prolonger à deux ? La roue coquine propose une idée à la fois, avec Passer et Stop à portée de main.