La Lampe à manivelle
lenteur, orage, écoute, tendresse
Julie terminait le bord doré d’une reliure quand la maison s’éteignit d’un seul coup.
La panne avala sa lampe, la radio de Guillaume, le ronronnement du réfrigérateur et le voyant vert du chargeur posé près de la fenêtre. Dans l’atelier, Julie resta penchée sur le livre, le pinceau suspendu au-dessus du papier. L’orage fit vibrer les vitres.
« Ne bouge plus », dit-elle.
Depuis la cuisine, Guillaume répondit :
« Je ne bouge pas. Je cuisine avec une maîtrise remarquable du territoire. »
Un bruit de métal roula sur le carrelage.
« Tu viens de renverser quoi ? »
« Une casserole vide. Elle était dans mon chemin. »
Julie posa aussitôt la reliure à plat, couvrit le papier d’une feuille propre et avança les mains devant elle. Elle connaissait chaque meuble, chaque angle, chaque lame de parquet qui grinçait. Après onze ans ensemble, ils avaient acheté cette maison à force de déménagements, de loyers augmentés et de cartons mal fermés. Julie Carpentier, trente-trois ans, relieuse d’art, avait installé son atelier dans l’ancienne chambre d’amis. Guillaume Lemoine, trente-sept ans, acousticien du bâtiment, travaillait dans un bureau où les murs portaient encore les traces de deux étagères mal calculées.
Ils connaissaient les défauts de la maison par cœur : la fenêtre qui coinçait, la marche qui craquait, le radiateur qui claquait avant de chauffer.
« Où sont les bougies ? »
« Dans le tiroir du buffet. Ou dans celui où nous rangeons les choses dont nous ignorons l’usage. »
« Les deux tiroirs sont chez nous. »
Ils avancèrent dans le noir, se cognèrent les épaules et rirent au même moment. Guillaume trouva une boîte d’allumettes, deux piles qui n’allaient dans aucun appareil et une petite lampe à manivelle.
« Voilà notre avenir. »
Il tourna la poignée. Une lumière jaune, minuscule, s’alluma. Elle trembla lorsqu’il ralentit.
« Continue », dit Julie. « Je vais récupérer les bougies. »
« Tu demandes beaucoup à un acousticien du bâtiment. »
« Tu sais mesurer le bruit d’une canalisation. Tu peux faire tourner une poignée. »
Il avança en produisant un cliquetis régulier. Julie suivit le halo jusqu’au buffet. Un éclair traversa les rideaux et révéla la pièce autrement. La table parut plus longue, les chaises changèrent de place et la pile de courrier prit une importance inquiétante.
« La lampe est à gauche », dit Guillaume.
« Ta gauche ou la gauche du meuble ? »
« La gauche d’un homme qui a faim. »
« Tu as donc perdu tout sens de l’orientation. »
Elle trouva les bougies, mais aucune allumette utilisable. Guillaume tourna encore la poignée. La lumière se fit plus nette, assez pour dessiner la joue de Julie et le ruban sombre qui retenait ses cheveux.
Ils parlèrent moins fort.

La lampe revint près de la table, puis s’éteignit entre les doigts de Guillaume.
« Elle a une autonomie de mouche », dit-il.
« Elle a surtout une personnalité. »
Julie lui prit la poignée. Il posa sa main sur le dossier d’une chaise et la suivit tandis qu’elle gagnait la cuisine. Le faisceau avançait par petits cercles sur les assiettes, le pain et les légumes découpés.
« Voici le dîner », annonça Guillaume. « Une interprétation minimaliste de la soupe. »
« On pourrait appeler ça une installation. »
« Avec une forte présence du silence. »
Elle tourna encore. La lumière atteignit le mur et révéla les carreaux qu’ils avaient choisis après trois samedis de discussions et une dispute sur un gris presque identique à un autre gris.
« Tu avais raison pour celui-ci », dit Guillaume.
Julie leva les yeux vers lui.
« Tu viens de dire ça dans le noir pour que personne ne puisse vérifier. »
« Je prends des risques considérables. »
Elle arrêta la poignée. Le halo s’amenuisa. Guillaume posa sa main sur la sienne et reprit le mouvement. Leurs doigts se touchèrent à chaque tour. La poignée était froide, sa paume chaude. Julie conserva sa main sous la sienne quelques secondes avant de la retirer.
Ils déplacèrent la lampe jusqu’à la table. Guillaume s’assit. Julie resta debout pour lui éclairer le visage. Un éclair blanchit les rideaux, le buffet et leurs deux silhouettes dans la vitre. Le tonnerre arriva plus tard, roulé et profond.
Guillaume ne regardait plus la poignée.
« Tu as de la colle sur la joue », dit-il.
« À quel endroit ? »
Il posa son pouce près de sa pommette. Son geste fut lent et précis. Julie ne bougea pas. Il essuya la petite trace, puis garda son doigt contre sa peau.
« Là », murmura-t-il.
« C’est une méthode très personnelle de contrôle qualité. »
« Je travaille avec la matière disponible. »
Elle fit glisser son index sur les doigts de Guillaume. Ses jointures portaient de fines marques blanches, souvenirs de chantier, de panneaux déplacés et de vis serrées sans attendre l’outil adéquat.
« Tu as encore les mains pleines de tes histoires », dit-elle.
« Toi, tu as les tiennes. »
« Les miennes sentent la colle. »
« C’est une odeur qui me plaît. »
La lampe cliqueta entre eux. Julie reprit la poignée, mais Guillaume se pencha et embrassa le coin de sa bouche. Elle tourna encore deux fois, puis la lumière vacilla.
Guillaume reprit la lampe et l’emporta vers la bibliothèque. Là, ils durent se serrer entre le fauteuil et le mur. Julie éclairait les rayonnages tandis que Guillaume avançait derrière elle, la main posée à sa taille pour ne pas heurter les livres.
« Nous avons trois exemplaires du même dictionnaire », dit-elle.
« Tu en as acheté deux. »
« Tu les as déplacés trois fois. »
« Pour améliorer l’acoustique. »
« Dans une bibliothèque ? »
« Les livres absorbent les sons. »
« Alors embrasse-moi, spécialiste. »
Il le fit contre la bibliothèque, avec une lenteur qui lui fit oublier la poignée. Julie sourit contre sa bouche, puis lui saisit le col de sa chemise. Le tissu se froissa sous ses doigts. Le tonnerre s’éloigna. Leur baiser resta là, plus doux, puis plus appuyé, jusqu’à ce que la lampe faiblisse.
« Elle réclame encore du travail », murmura Guillaume.
« Elle a bon dos. »
Ils descendirent l’escalier. Cette fois, Julie tournait la poignée tandis que Guillaume gardait une main dans son dos. La lumière dessinait les marches une à une. À mi-hauteur, elle s’arrêta.
« Regarde », dit-il.
Sur le mur, l’éclair avait fait apparaître leurs ombres allongées, jointes par les épaules.
« Nous avons l’air très sérieux. »
« C’est le poids de la responsabilité domestique. »
« Tu portes une casserole vide. »
Guillaume la tenait encore dans l’autre main. Il la posa sur une marche. Julie rit, puis descendit la dernière marche et s’assit au sol. Il la rejoignit. Ils se retrouvèrent épaule contre épaule, les genoux pliés, dans le cercle tremblant de la lampe.
La maison craquait autour d’eux. Le tapis gardait la chaleur de la journée. Guillaume posa sa tête contre celle de Julie.
« Tu sais quelle pièce nous avons le moins regardée depuis qu’on a emménagé ? »
« La chambre. On y va surtout pour dormir. »
« Quelle efficacité. »
Elle glissa sa main sur la sienne. La poignée tournait entre leurs paumes, avec son petit bruit mécanique.
Julie prit la lampe et la posa sur la marche du dessous. Elle l’orienta vers leurs visages. Le reste de l’escalier disparut.
Guillaume avait les cheveux un peu défaits, la chemise ouverte au col, les manches remontées sur ses avant-bras. Julie passa les doigts sur sa nuque.
« Tu as encore travaillé après être rentré. »
« J’ai déplacé deux dossiers. »
« Deux dossiers ne laissent pas cette tension-là. »
Ses pouces descendirent jusqu’à ses épaules. Guillaume ferma les yeux et inclina la tête pour lui donner davantage de place. Julie massa lentement, en suivant la ligne dure sous la peau, puis remonta derrière ses oreilles. Ses doigts connaissaient ces endroits mieux que les plans de la maison.
« Là », dit-il.
Elle appuya.
« Là aussi. »
« Tu fais la liste ? »
« Je profite de mon expertise. »
Le rire de Julie mourut contre sa bouche lorsqu’il se retourna. Il l’embrassa, les mains posées sur ses bras. Elle passa les doigts dans ses cheveux, défit le ruban qui les retenait et le laissa tomber sur la marche.
Les mèches de Julie glissèrent sur sa joue. Guillaume les écarta. Un éclair blanchit son visage, puis l’obscurité revint, traversée par le cliquetis de la lampe.
Leurs baisers s’interrompaient lorsque la poignée ralentissait. Ils reprenaient dès que Julie la relançait. Ils en sourirent d’abord. Après quelques tours, le sourire resta dans leur bouche sans devenir une plaisanterie.
Guillaume posa une main sur la marche et se tourna vers Julie. Elle fit glisser ses doigts le long de son avant-bras, puis guida la main de Guillaume vers son dos. Le tissu avait gardé une fine poussière de papier. Il passa la paume entre ses omoplates et s’arrêta lorsque sa respiration changea. Julie fit glisser la main de Guillaume jusqu’à la couture de son pantalon et la maintint là.
« Ta chemise est pleine de plis », dit-elle.
« C’est la mode des gens qui préparent des repas inexistants. »
Elle défit le premier bouton, puis le deuxième. Guillaume ne la quittait pas des yeux. Sa main passa sous le col, sur sa nuque, et son pouce effleura la base de ses cheveux.
« Tu me regardes travailler », dit-il.
« Je vérifie la finition. »
« Elle demande une inspection prolongée. »
Julie posa sa bouche sous son oreille. Guillaume inspira brusquement. Ses doigts se refermèrent sur le pull de Julie, puis le remontèrent avec soin. Elle leva les bras. Le vêtement passa par-dessus sa tête et tomba près de la casserole abandonnée.
Il resta assis, la chemise ouverte, tandis qu’elle revenait contre lui. Guillaume prit les poignets de Julie et posa ses mains sur ses propres épaules. Il les embrassa l’une après l’autre, puis embrassa son cou. Julie pencha la tête, les yeux clos. Le tonnerre faisait vibrer la rampe. Elle suivait surtout le déplacement de sa bouche, le poids de ses mains et la façon dont Guillaume s’arrêtait avant de reprendre.
Elle lui retira sa chemise. Le vêtement rejoignit le pull. Ils n’étaient plus pressés de monter. L’escalier était devenu leur pièce la plus intime, avec ses marches étroites, son bois usé et cette lampe qui réclamait sans cesse une nouvelle rotation.
Guillaume posa son front contre le sien.
« On devrait réparer le tableau électrique demain », dit-il.
« Demain, tu diras que la panne avait du charme. »
« Je dirai surtout que j’ai faim. »
« Tu n’as pas bougé de cette marche depuis dix minutes. »
Guillaume se tut.
Julie sourit, puis passa ses bras autour de son cou. Son corps se rapprocha jusqu’à effacer l’espace entre eux. Elle embrassa sa joue, sa mâchoire, sa bouche. Guillaume glissa une main sous ses cheveux, l’autre au creux de son dos.
Quand son pouce s’arrêta au creux de ses reins, Julie retint sa main, puis la ramena exactement là.
La lampe ralentit.
Julie tendit la main vers la poignée, mais Guillaume la retint doucement par le poignet. Elle tourna la tête. Il regardait la lumière perdre de sa force, puis revint à son visage.
« Laisse-la », murmura-t-elle.
Il retira sa main.
Le halo se resserra autour d’eux. Leurs fronts se touchèrent. Julie posa ses paumes sur les joues de Guillaume et l’embrassa plus longtemps. Il répondit sans chercher à accélérer. Ses doigts glissèrent dans les cheveux défaits de Julie, puis dans son dos. Elle se rapprocha encore, assise face à lui sur la marche, une cuisse posée contre la sienne. Sa bouche trouva sa tempe.
« Encore », dit-elle.
Il l’embrassa sous l’oreille, puis dans le cou. Ses mains entourèrent sa taille. Julie resta contre lui, attentive au moindre changement de pression. Quand il s’arrêta, elle le ramena par la nuque.
« Plus près. »
Il se rapprocha. Elle passa les bras autour de ses épaules et enfouit les doigts dans ses cheveux. Le cliquetis de la poignée ralentit jusqu’à devenir irrégulier. Guillaume posa sa joue contre celle de Julie ; la chaleur de sa bouche lui fit tourner la tête.
Dehors, l’orage ouvrait parfois la nuit, et la maison apparaissait en morceaux : un cadre, une marche, la casserole vide, leurs vêtements mêlés sur le sol.
Julie prit la main de Guillaume et la posa sur son épaule. Il la fit descendre jusqu’à sa taille. Elle suivit la couture de son pantalon, puis remonta sur son flanc. Sa joue se pressa contre la sienne.
« Encore », répéta-t-elle.
Il l’embrassa avec plus d’insistance. Ses mains se refermèrent sur sa taille, puis remontèrent dans son dos. Julie appuya son front contre le sien, les yeux fermés, et le ramena vers sa bouche dès qu’il s’écartait.
La lumière faiblit.
Ils n’essayèrent pas de la ranimer.
Julie se leva, ramassa le ruban tombé sur la marche et le glissa dans la poche de son pantalon. Guillaume enfila sa main dans la sienne. Ils avancèrent dans le couloir à peine visible, en se touchant pour se guider. Leurs baisers reprirent contre le mur, puis près de la porte de la chambre. Julie posa la main sur la poignée.
« La visite est terminée », murmura-t-elle.
« Il reste une pièce. »
Elle ouvrit. Ils entrèrent ensemble, leurs épaules se frôlant, leurs voix réduites à quelques mots et à des appels bas. La porte resta entrouverte derrière eux.

Dans l’escalier, la lampe perdit son dernier éclat.
La porte de la chambre se referma doucement, poussée par la main de Julie. Avant qu’elle ne touche le chambranle, Guillaume la rejoignit et l’embrassa encore, dans le noir, avec la lenteur qu’ils avaient apprise sur chaque marche.
La maison garda leur silence.

Fin de l’histoire
Envie de continuer à deux ? Les jeux coquins se jouent sans compte.