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HistoiresLa troisième clé

La troisième clé

anniversaire, complicité, curiosité, retrouvailles

environ 9 minutes de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Paul avait posé sa valise au milieu de la suite pour examiner un tiroir qui ne fermait pas droit.

« Nous sommes à Florence depuis six heures », dit Justine. « Tu as regardé moins longtemps la cathédrale. »

« La cathédrale fermait correctement. »

Justine Dubreuil, trente-neuf ans, restauratrice de vitraux, déposa son sac sur le banc. Paul Jouve, trente-cinq ans, cartographe, redressa le petit meuble de deux millimètres avant de se retourner vers elle. Il avait réservé cette suite pour leurs onze ans avec une promesse précise : aucun programme.

Trois petites enveloppes l’attendaient sur la table ronde.

« Tu as apporté du courrier ? »

« De quoi contrarier tes vacances. »

Justine avait quitté ses chaussures dans l’entrée. Sa robe verte, froissée par les banquettes des musées, gardait un pli horizontal au-dessus des genoux. Elle s’assit sur l’accoudoir du fauteuil pendant que Paul ouvrait la première enveloppe. Une petite clé de laiton tomba dans sa paume.

Il regarda le secrétaire, les chevets, la commode.

« Combien de serrures ? »

« Voilà. Tu es heureux. »

Paul commença par le secrétaire. Le premier tiroir contenait du papier à lettres ; le deuxième, un nécessaire de couture. Il les referma soigneusement. Sur la table, deux verres d’eau laissaient des cercles sombres sous leur fond. Le guide de Florence était ouvert à une salle qu’ils avaient traversée deux fois, incapables de retrouver la sortie.

Pendant que Paul examinait un chevet, Justine déplaça le guide devant une petite boîte de bois.

Il se retourna.

« Ce livre était à gauche. »

Elle passa la main sur le pli de sa robe.

« Tu devrais essayer de visiter une pièce sans établir de preuves. »

Onze ans auparavant, sur un chantier de restauration, Paul avait dessiné une carte pour retrouver une ruelle disparue. Il avait ajouté une flèche et deux mots : ici, peut-être. Justine avait ri assez fort pour qu’il recommence son explication. Le soir même, elle lui avait demandé de lui montrer cette rue introuvable.

La clé entra enfin dans le tiroir bas du secrétaire.

À l’intérieur, un tirage aux coins cornés montrait leur premier appartement. La cuisine occupait presque tout le cadre ; dans un angle dépassait le matelas qu’ils n’avaient pas encore réussi à transporter dans la chambre.

« Trois semaines », dit Justine.

« Dix-neuf jours. »

« Tu avais compté ? »

« Je dormais à côté du réfrigérateur. Il donnait l’heure. »

Elle se leva pour regarder par-dessus son épaule. Sur l’image, leur table bancale portait deux assiettes différentes. Le loyer absorbait alors une part déraisonnable de leurs revenus ; ils avaient acheté le sucre avant la salière et vécu un mois avec une seule ampoule.

Paul retourna le tirage. Au dos, Justine avait écrit la date de l’emménagement, puis enfin.

Il passa le pouce sur ce mot.

« Tu avais déjà décidé que nous resterions. »

Justine posa la main sur sa nuque.

« J’avais surtout décidé de ne plus porter ce matelas. »

Paul rit contre son poignet. Elle laissa sa main où elle était.

Dessin : Dans une chambre, une femme assise au lit désigne quelque chose tandis qu’un homme agenouillé ouvre un tiroir près d’une valise ouverte.

La deuxième enveloppe contenait une clé plus courte, dont l’anneau dessinait une feuille. Paul la compara à la serrure de la boîte désormais visible près du guide.

« Elle aussi a changé de place. »

« Tu avances malgré un terrain hostile. »

Il ouvrit la boîte. Une odeur de cire monta du couvercle. Dedans reposait une liste pliée en quatre, écrite à deux encres. Les lettres de Paul restaient bien alignées ; celles de Justine débordaient dans la marge.

Il lut :

« Traverser les Calanques sans carte. Faire un vitrail pour la salle de bains. Apprendre le nom des nuages. Passer une semaine sans horloge. Nager de nuit. Repeindre la cuisine. »

Justine vint s’asseoir au pied du lit, sur le tapis.

« Nous avons repeint la cuisine. »

« En blanc. »

« Un autre blanc. »

Paul s’installa à côté d’elle, jambes étendues, et posa la liste sur ses cuisses. Justine replia un genou ; le tissu vert glissa jusqu’au milieu de sa cuisse. Il regarda la feuille avec une application devenue suspecte.

Elle reconnut sa propre écriture autour d’un projet barré.

« Pourquoi trois traits sur le vitrail ? »

« Trois appartements. Aucune fenêtre adaptée. »

« Nous avons transporté ce projet plus souvent que la bibliothèque. »

Il sourit, puis parcourut les lignes du doigt. À l’époque, ils écrivaient ces listes le dimanche, après avoir payé les factures. La place restante sur le papier leur paraissait immense. Ils avaient gardé le goût de promettre, moins celui de choisir une date.

Justine prit la feuille.

« On recommence. Chaque ligne devient quelque chose que tu désires. Sans explication pratique. »

« Même pour la cuisine ? »

« Surtout pour la cuisine. »

Paul appuya la tête contre le bord du matelas. À cette hauteur, les boutons de la robe de Justine arrivaient près de son visage. Elle en défit deux, lentement, puis attendit.

« Les Calanques », dit-elle.

« Je veux marcher jusqu’à ce que tu décides de t’arrêter. »

« Tu prépares déjà l’itinéraire. »

Il regarda la peau découverte au-dessus du soutien-gorge.

« Je veux te retrouver contre moi dans un endroit où nous n’aurons rien à faire. »

Justine baissa les yeux vers la liste pour dissimuler un sourire qui lui tirait les joues.

« Celle-là peut rester. »

Elle lui rendit le papier. Leurs doigts se rencontrèrent ; Paul garda ceux de Justine entre les siens pendant qu’il cherchait la ligne suivante.

« Nager de nuit. »

« Je veux revenir de l’eau et me serrer contre toi avant d’avoir retrouvé ma serviette. »

Le pouce de Paul s’immobilisa sur ses articulations.

« Précis. »

« Tu m’as beaucoup entraînée. »

Elle rapprocha son genou de la cuisse de Paul. Le tapis piquait légèrement sous son mollet ; la main qu’il posa sur sa jambe était douce et sèche. Justine regarda cette main, puis remonta jusqu’à son visage.

Paul ne lisait plus.

« La semaine sans horloge », reprit-elle.

« Je veux tes matinées. Celles où tu restes au lit après avoir ouvert les yeux. »

« Je reste parfois. »

« Tu réfléchis à ce que tu vas faire en te levant. Je le vois à ton front. »

Elle effaça du doigt le petit pli entre les sourcils de Paul.

« Toi aussi. »

Ils demeurèrent ainsi, sa main à lui sur sa jambe, son doigt à elle contre son visage. Dans le couloir de la suite, la ventilation s’arrêta avec un déclic. Justine entendit Paul avaler sa salive.

Elle reprit la feuille et y chercha le vitrail.

« Je veux choisir une lumière pour ta nuque. Te regarder dedans aussi longtemps que ça me plaît. »

Paul tourna la tête et embrassa le creux de sa paume.

Le papier se plia entre leurs genoux. Justine le déposa sur le tapis, près de la boîte ouverte. Quand elle revint vers lui, Paul passa un bras derrière sa taille et l’attira contre son torse. Leur baiser eut d’abord le goût de l’eau froide, puis celui, plus familier, de leurs lèvres.

« Il reste une clé », murmura-t-il.

Justine posa le front contre sa tempe.

« Va la chercher. Je commence à manquer de patience. »

Paul se releva en prenant appui sur le matelas. Il tendit la main à Justine, qui se remit debout sans quitter ses doigts. Ils traversèrent ensemble les quelques pas jusqu’à la commode.

La dernière clé avait un anneau rond, sans décor. Elle ouvrit le tiroir central.

Paul découvrit une petite plaque de laiton posée sur le bois nu.

« À utiliser quand il n’y a plus rien à trouver », lut-il.

Il retourna la plaque.

Justine rit et la reposa dans le tiroir.

« Tu cherches encore au dos. »

« Tu écris souvent dans les marges. »

Elle referma le meuble, prit la clé dans la main de Paul et recula jusqu’au lit en l’entraînant avec elle.

Ils s’assirent face à face sur le bord du matelas, un genou replié entre eux. Justine posa la clé sur sa propre cuisse. Puis elle guida la main de Paul jusqu’à sa taille et leva le visage.

Il l’embrassa, une main dans son dos, l’autre contre sa joue. Justine ouvrit la bouche sous la sienne. Elle avait passé la journée à retenir des remarques dans les salles silencieuses ; à présent, le petit bruit de leurs lèvres lui donnait envie de recommencer plus lentement.

Elle termina de déboutonner sa robe, se leva pour la faire glisser et la déposa sur le banc. Lorsqu’elle revint devant Paul, il posa les paumes sur ses hanches nues, juste au-dessus de la culotte bleu nuit.

Justine lui retira ses lunettes et les posa sur le secrétaire.

« Là », dit-elle en revenant entre ses genoux.

Paul leva les yeux vers elle. Sans les verres, son visage avait cette attention directe qu’elle aimait retrouver le soir. Elle ouvrit sa chemise ; il dégagea ses bras des manches et posa le vêtement au pied du lit.

La clé, tombée de la cuisse de Justine sur le matelas, tinta contre la boucle de sa ceinture.

Ils baissèrent les yeux ensemble. Justine la ramassa et la referma dans la main de Paul.

« Garde-la. »

Il la posa près de l’oreiller, puis attira Justine contre lui. Elle dégrafa son soutien-gorge et le laissa sur le banc. Paul prit ses seins dans ses mains lorsqu’elle se pencha vers sa bouche. Sa langue passa sous un sein, puis remonta jusqu’à la pointe. Justine agrippa son épaule ; le contact humide lui fit fermer les yeux.

« Encore. »

Paul releva le visage pour l’embrasser. Elle sentit contre son ventre la tension de son pantalon et descendit la main jusqu’à la fermeture.

Il se leva. Justine resta devant lui pendant qu’il retirait son pantalon, puis son boxer, déposés ensemble sur le tapis. Elle fit descendre sa culotte et la posa sur le banc avant de revenir.

Paul se rassit au bord du lit. Justine s’agenouilla entre ses jambes, les mains sur ses cuisses. Elle embrassa d’abord le ventre de Paul, sentit ses muscles se contracter sous ses lèvres, puis prit sa bite dans sa main.

Sa bouche se referma autour du gland. Elle le suça lentement, la langue appuyée dessous, attentive aux doigts qui se resserraient sur ses épaules. Paul glissa une main dans ses cheveux sans changer le rythme qu’elle avait choisi. Son souffle devint plus court.

Justine leva les yeux vers lui, puis se redressa.

« Je te veux contre moi. »

Elle s’installa à califourchon sur ses cuisses, les genoux sur le matelas. Paul posa les mains sur sa taille pour la rapprocher. Sa bite dure pressait contre la chatte humide de Justine ; elle bougea doucement contre lui, les paumes ouvertes sur ses épaules.

« Regarde-moi », dit-elle.

« Je te vois. »

Elle guida le pénis de Paul vers elle et descendit lentement. Tous deux cessèrent de parler. Justine resta assise contre lui quelques secondes, assez pour sentir le poids de ses mains et le bord du lit sous leurs jambes.

Puis elle commença à bouger.

Paul accompagna le mouvement, une main dans le bas de son dos, l’autre sur sa fesse. Leurs bouches se retrouvèrent maladroitement ; Justine eut un petit rire contre sa lèvre avant de reprendre son rythme. Il connaissait cette façon qu’elle avait de pencher la tête lorsqu’elle ne voulait plus penser à rien.

Elle prit la main de Paul posée dans son dos et la ramena sur son sein.

« Ici. »

Il caressa la pointe avec le pouce. Justine resserra ses doigts sur son épaule. Ses mouvements devinrent plus courts, plus pressants ; Paul rapprocha son bassin pour rester contre elle.

Elle jouit la bouche ouverte près de la sienne, les cuisses tendues autour de lui. Paul la serra contre son torse et jouit à son tour, le visage enfoui dans son cou. Justine resta accrochée à ses épaules jusqu’à sentir ses propres doigts se détendre.

La clé reposait près de l’oreiller. Elle n’avait pas bougé.

Dessin : Près de la commode, ils se tiennent la main devant la dernière clé et la plaque de laiton.

Plus tard, Paul rapporta la boîte et la première clé jusqu’à la table. Il récupéra la troisième près de l’oreiller et aligna les trois dans une soucoupe.

Justine, allongée sous le drap, suivait l’opération.

« Tu fais l’inventaire ? »

« Je nous évite de démonter le lit demain. »

Il alla chercher leurs verres d’eau. Justine tendit le bras vers la soucoupe, prit la clé ronde et la glissa sous l’oreiller. Quand Paul revint, elle avait repris sa place, joue contre le coton.

Il regarda la table, puis Justine.

« Deux. »

Elle souleva le drap pour lui faire une place.

Paul se recoucha en riant. Le matelas s’abaissa sous son poids, roulant Justine contre lui.

Dans la soucoupe, deux clés se touchaient par l’anneau. La troisième dessinait un petit relief sous le pli du drap.

Dessin : Sous le drap lilas, elle cache la clé ronde sous l’oreiller tandis qu’il revient avec deux verres d’eau.

Fin de l’histoire

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