Le bouton rouge
huis clos, jeu, retenue, mer
La dernière carte marine se coinça sous le coude de Sophie Valette au moment précis où le vieux panneau électrique déclencha son alarme.
Un bip maigre, suivi d’un grésillement vexé, traversa la cabine. Thomas Maurel leva les deux mains. La carte roulée près de la descente tomba sur le plancher, rejoignant les sandales de Sophie et le trousseau de clés dans le vide-poches.
« Je crois que le bateau vient de porter plainte », dit Sophie.
Elle avait trente-sept ans, un métier qui lui avait appris à reconnaître le bois malade au premier coup d’œil et l’habitude de rentrer chez elle avec de la poussière dans les poignets. Thomas, vingt-sept ans, vivait de paysages, de longues routes et d’images prises avant que la lumière ne change. Depuis six ans, ils alternaient les départs très vastes et les retours tranquilles. Ils partageaient les mêmes draps, les mêmes factures posées près de la corbeille à courrier et une façon presque professionnelle de se retrouver dans une cuisine étroite.
Le voilier reposait au mouillage dans une crique isolée. La journée de navigation avait laissé leurs épaules lourdes et leurs jambes pleines de sel. Dehors, les drisses claquaient contre le mât à intervalles irréguliers. La mer frappait doucement la coque. Une odeur de corde humide se mêlait au métal chaud du panneau.
Thomas retira son appareil et le posa sur la table à cartes. Sophie ôta sa montre à bracelet brun et la glissa dans la poche de sa chemise en lin bleu pâle. Ses manches étaient encore retroussées. Elle gardait son short kaki, sa brassière fine, sa culotte noire en coton et ses sandales de cuir. Thomas, pieds nus depuis le rangement des voiles, portait son tee-shirt gris et son pantalon de toile beige.
Il prit la dernière carte, la roula avec soin, puis la poussa près de la descente. Son coude frôla le bouton rouge.
L’alarme repartit.
Sophie éclata de rire. Thomas posa une main sur le panneau et l’autre sur la hanche de Sophie, sans parvenir à garder son sérieux.
« Règle officielle : le bouton ne travaille pas après vingt heures. »
« Il est dix-neuf heures cinquante-huit. »
« Il sent la fin de service. »
Le bip s’interrompit, reprit deux fois, puis mourut dans un soupir métallique. Thomas conserva sa main sur la hanche de Sophie. Le vernis ancien du panneau avait un grain poisseux sous sa paume.
« Tu viens d’inventer une loi maritime », dit Sophie.
« Elle figure dans tous les manuels sérieux. »
« Lesquels ? »
« Ceux qu’on ne prête jamais. »
Elle lui repoussa doucement l’épaule, ouvrit la porte de la cabine et entra. L’air plus frais passa sur ses bras. Thomas la suivit, referma derrière eux et tira le verrou.
Au-dessus de la couchette tribord, le bouton rouge restait visible.
L’espace de la cabine les obligeait à négocier chaque mouvement. Thomas retira son tee-shirt et le déposa sur la couchette bâbord, près de la lampe frontale de Sophie. Il s’assit ensuite sur la couchette tribord.
Sophie vint s’installer à cheval sur ses genoux. Leurs genoux se heurtèrent contre le bord du coffre.
« C’est une cabine pour deux personnes très minces », dit-elle.
« Ou pour une personne et un bagage. »
« Tu viens de perdre le droit à la meilleure place. »
Thomas posa les mains sur les épaules de Sophie. Ses pouces trouvèrent la tension au-dessus des omoplates. Elle avait passé la journée à tirer sur les cordages, à vérifier les cartes et à reprendre la barre quand le vent changeait. Il pressa doucement, puis remonta vers sa nuque.
Sophie défit sa pince. Ses cheveux tombèrent sur ses épaules. Elle posa la pince près de la lampe, puis retira sa chemise. Thomas la prit par le tissu et la suspendit à la poignée de la descente. La montre resta dans la poche.
« Tu as encore choisi un paysage sans personnages », dit Sophie.
« Il y avait un phare. »
« Un phare n’est pas un personnage. Il ne réclame jamais qu’on lui masse la nuque. »
Thomas passa les doigts dans ses cheveux. Sophie se rapprocha, jusqu’à ce que son ventre touche le torse nu de Thomas.
« Il est photogénique », murmura-t-il.
« Tu sais cadrer une falaise pendant trois heures. »
« Elle ne bouge pas. »
« Voilà le problème. »
Elle l’embrassa avant la fin de sa phrase. La bouche de Sophie avait gardé un goût légèrement salé. Thomas répondit aussitôt, ses mains quittant les épaules pour entourer la nuque, puis les côtes. Leurs dents se touchèrent. Sophie rit contre ses lèvres.
Thomas glissa une main sous le tissu de sa brassière, dans son dos. Sophie se redressa pour lui laisser l’accès, puis le guida jusqu’à la fermeture. Elle retira la brassière et la posa sur le coffre arrière, à côté du pantalon de Thomas, soigneusement plié. Son short kaki rejoignit le plancher au pied de la couchette tribord. Thomas, lui, resta en boxer bleu nuit.
« La meilleure place est toujours la tienne », dit-il.
« Tu viens de le découvrir après six ans ? »
« J’avais besoin de preuves. »
Il posa la bouche sous son oreille. Sophie attrapa le bord de la couchette pour garder l’équilibre, puis revint contre lui. Le panneau électrique chauffait légèrement au-dessus de leurs têtes. Le bouton rouge attendait, petit cercle luisant dans la pénombre.
Thomas embrassa l’épaule de Sophie, puis la ligne de sa clavicule. Ses doigts se refermèrent sur sa taille. Elle fit glisser les siens dans son dos, descendit jusqu’à ses reins et le rapprocha avec une précision qui ne laissait aucune place à la plaisanterie.
« Tu n’as jamais cadré ce genre de détail », dit-elle.
« Je manque de recul. »
Sophie lui mordilla la lèvre.
« Ce n’est pas un défaut de photographe. »
Il voulut répondre, mais elle l’embrassa encore. Leurs corps bougèrent avec la cabine, au rythme discret de la coque. Une épaule heurta la cloison. La lampe frontale roula de quelques centimètres sur la couchette bâbord. Thomas la rattrapa d’une main et la reposa près de la pince.
Sophie observa le geste.
« Même quand tu m’embrasses, tu ranges. »
« J’essaie de préserver le matériel. »
Elle lui passa les doigts sur la nuque.
« Tu peux commencer par le mien. »
Thomas l’embrassa de nouveau. Ses lèvres suivirent sa mâchoire, puis descendirent lentement vers son cou. Sophie inclina la tête pour lui laisser davantage de place. Ses doigts se posèrent sur les épaules de Thomas et s’y agrippèrent quand la coque roula sur une vague plus longue.
Il releva les yeux.
« La mer se mêle de nos affaires. »
« Elle a attendu six ans pour participer. »
Thomas sourit contre sa peau. Sophie lui saisit le menton et l’obligea à revenir à sa bouche. Ses cuisses se resserrèrent autour de lui. Le bois de la couchette craqua sous leur poids, et le bruit leur arracha un rire bref qui se transforma presque aussitôt en baiser.
Sophie se plaça entre les jambes de Thomas. Une main reposait sur sa poitrine, l’autre s’éleva vers le panneau électrique et s’arrêta à quelques centimètres du bouton rouge.
Thomas lui retint le poignet.
Ses doigts entourèrent simplement la peau chaude. Sophie baissa les yeux vers cette main avant de relever le visage. Thomas avait les jambes écartées devant elle, le dos contre le coussin de la couchette tribord. Elle se tenait debout entre ses genoux, la culotte noire encore en place, ses cheveux défaits autour du visage.
« Tu enfreins le règlement », dit-il.
« Je vérifie sa solidité. »
« Le règlement est très solide. »
Sophie tourna le poignet dans la main de Thomas, puis posa ses doigts contre sa paume. Il la relâcha. Elle laissa sa main flotter près du bouton sans le toucher.
« Ne le touche pas ; touche-moi à la place. »
Thomas se leva. Sophie recula jusqu’à la cloison, l’entraînant avec elle par le devant du boxer. Ses talons trouvèrent le plancher entre les cartes roulées et le coffre. Elle posa une main sur sa poitrine, l’autre à sa taille.
Leurs fronts se touchèrent.
Thomas embrassa Sophie avec une lenteur qui rendit la cabine plus précise. Elle sentit le bois sous ses omoplates, le bord dur de la couchette contre sa cuisse, la corde humide dans l’air et le métal tiède au-dessus d’eux. Ses mains passèrent sous le tissu de la culotte de Sophie, puis remontèrent sur ses hanches. Elle leva une jambe pour se rapprocher, son genou venant se placer contre le côté de Thomas.
Il embrassa sa bouche, son menton, le creux de son cou. Sophie inclina la tête et agrippa ses cheveux. Les doigts de Thomas parcoururent son dos nu, trouvèrent la courbe de sa taille et s’y arrêtèrent. Elle le ramena contre elle.
« Plus près », murmura-t-elle.
Thomas obéit à la traction de ses mains. Le boxer bleu nuit glissa légèrement sur ses hanches. Sophie posa les deux paumes sur son torse, puis les fit descendre jusqu’à son ventre. Sa bouche retrouva la sienne. Elle respira contre ses lèvres, bruyamment cette fois, et son rire resta suspendu entre deux baisers.
« Tu fais moins le marin maintenant », dit-elle.
« Je suis en pleine procédure. »
« La procédure a l’air mal classée. »
Thomas la souleva juste assez pour la faire asseoir sur le bord de la couchette. Sophie se retrouva assise, les jambes autour des siennes. Une main de Thomas soutenait son dos, l’autre reposait sur sa cuisse. Elle prit sa nuque et le fit revenir à sa bouche.
Leurs baisers se prolongèrent jusqu’à perdre leur rythme. Sophie enfouit les doigts dans les cheveux de Thomas. Il suivit la ligne de sa hanche, remonta sur son ventre, puis s’immobilisa sous le tissu. Elle posa sa main par-dessus la sienne et la guida plus haut, sous sa poitrine. Thomas referma les doigts avec précaution sur sa peau. Sophie appuya son front contre le sien.
Le bouton rouge demeurait au-dessus de leurs visages.
Elle leva la main libre vers lui.
Thomas suivit le mouvement des yeux. Sophie sourit, sans toucher le panneau. Sa main redescendit sur la joue de Thomas. Il captura ses doigts et les embrassa un par un.
« Tu as peur qu’il sonne ? »
« J’ai peur qu’il nous interrompe. »
« Il ne demande que ça depuis le début. »
Thomas posa la bouche sur son épaule. Sophie referma ses cuisses autour de ses hanches. Les doigts de Thomas glissèrent sous le dernier tissu qu’elle portait, puis s’arrêtèrent. Sophie ne bougea plus. Sa main resta dans les cheveux de Thomas. Elle le regarda, le visage proche du sien, la respiration courte.
La cabine était étroite. La couchette grinçait. Le mât claquait dehors. Le moindre mouvement faisait vibrer les cartes contre le plancher.
Sophie tira Thomas contre elle. Il posa son front contre le sien. La main de Thomas resta sous le tissu de la culotte de Sophie, sur sa hanche, tandis que la main de Sophie demeurait nouée dans les cheveux de Thomas. Leurs bouches se retrouvèrent dans un baiser profond et patient, assez long pour que le bouton rouge perde sa menace et garde seulement sa place.
Ils s’immobilisèrent ensemble.
Sophie sourit contre la bouche de Thomas.
« On le laisse attendre. »
Il ferma les yeux, puis embrassa le coin de ses lèvres.
« Règle officielle. »
Ils restèrent ainsi quelques secondes, serrés dans l’espace étroit de la cabine. Thomas posa sa joue contre la sienne. Sophie passa la main sur son dos, lentement, jusqu’à la naissance de ses reins. Leurs jambes demeurèrent mêlées sur le bord de la couchette. Au-dessus de la couchette tribord, le panneau restait dans la pénombre.
Au-dehors, une drisse frappa le mât. La coque pivota doucement dans la crique. Thomas rouvrit les yeux et chercha la bouche de Sophie. Elle l’accueillit avec un sourire qui n’avait plus rien à voir avec la navigation.
« Tu crois qu’il se vexera ? »
« Il a déjà porté plainte. »
« Alors il faudra répondre demain. »
« Nous avons toute la nuit pour préparer notre défense. »
Elle lui mordit la lèvre. Thomas la ramena contre lui et la cabine retrouva son mouvement lent, accompagné par le bois qui travaillait sous leurs corps.
Au matin, Sophie et Thomas étaient assis côte à côte sur la couchette tribord. La lumière passait par le petit hublot et dessinait un rectangle pâle sur le plancher. Les cartes marines étaient toujours roulées près de la descente. La lampe frontale reposait près de la pince. Le panneau gardait son odeur de métal chaud.
Sophie découpa un morceau de papier dans son carnet de restauration. Thomas écrivit leurs deux noms. Elle signa dessous, puis lui tendit le stylo.
Il ajouta sa signature à côté de la sienne.
Thomas fixa le papier sur le bouton rouge avec un morceau de ruban trouvé dans le coffre. La feuille trembla sous le claquement des drisses.
Sophie posa son épaule contre la sienne.
« Jusqu’à ce soir ? »
Thomas regarda le bouton couvert de leurs noms.
« Jusqu’à ce qu’on invente une meilleure règle. »
Le papier resta bien droit au-dessus de la couchette.

Fin de l’histoire
Envie de prolonger à deux ? La roue coquine propose une idée à la fois, avec Passer et Stop à portée de main.