Le nom sur la sonnette
jeu, étrangeté, curiosité, tension
Émilie Escoffier, restauratrice de meubles anciens, trente-huit ans, avait déplacé la sonnette de leur porte de quelques centimètres et trouvé cela suffisant pour déranger Romain Bertin, cartographe indépendant, trente-sept ans, qui connaissait pourtant l’appartement, le loyer, la place des factures et le tiroir où ils rangeaient les piles. Depuis onze ans, ils transformaient les soirées ordinaires en expériences préparées avec une précision de professionnels. Ce vendredi, elle avait dressé contre le mur une petite table d’entrée, posé une carafe d’eau gazeuse, deux verres droits, une serviette pliée, un stylo et une carte crayeuse où figurait un nom : Monsieur Valère.
La pluie frappait la boîte aux lettres par claquements irréguliers.
Émilie se tenait derrière la table, le buste droit, les mains jointes sur son chemisier ivoire fermé jusqu’au col. Son pantalon noir taille haute ne plissait pas. Ses bas opaques et ses mocassins vernis donnaient à ses jambes une allure sévère, que sa montre fine au poignet gauche rendait presque administrative. Dans la pièce voisine, la lampe basse projetait un rectangle doré sur le parquet.
Romain resta sur le seuil intérieur. Sa chemise bleu pâle était impeccable, son pantalon gris encore marqué par l’humidité de la rue, ses chaussures en cuir sombre portaient des gouttes sur les semelles. La veste anthracite retenait dans sa laine le froid humide du dehors. Son alliance avait disparu dans la poche intérieure, où elle pesait contre la doublure.
Il posa la veste sur le dossier d’une chaise, puis leva les mains à hauteur de hanches.
« Bonsoir, monsieur », dit Émilie.
« Bonsoir, madame. Je viens pour la chambre. »
« Vous avez une réservation ? »
Romain baissa les yeux vers la carte. Il la prit entre deux doigts, lut le nom, puis releva le visage.
« Monsieur… Valère. »
La pause entre le titre et le nom suffit à fissurer la pièce.
Émilie inclina la tête.
« Monsieur Valère, vous avez l’air d’un homme qui perd ses noms dans les vestibules. »
« Je voyage beaucoup. »
« Pour quelle raison ? »
« Je ne saurais vous le dire. Je préfère garder mes raisons dans mes bagages. »
Elle poussa le verre droit vers lui. Romain s’approcha sans franchir complètement le seuil. Ils prirent chacun une gorgée. L’eau avait un goût métallique et sec. Les bulles lui picotèrent le palais. Émilie posa son verre sans le quitter des yeux.
« Votre profession, monsieur Valère ? »
« Je dessine des frontières pour des gens qui les déplacent ensuite. »
« Un métier imaginaire assez triste. »
« Et vous ? »
« Je restaure les meubles des personnes qui veulent croire que leurs maisons ont une mémoire. »
La phrase tomba entre eux avec une précision trop familière. Romain tourna la tête vers le buffet du couloir, dont le vernis récemment repris diffusait une odeur de cire d’abeille.
Émilie suivit son regard.
« Cette pièce vous plaît ? »
« Elle est bien entretenue. »
« Vous avez déjà vu ce buffet. »
« Monsieur Valère a l’œil exercé. »
« Monsieur Valère connaît la différence entre une cire mate et une cire satinée ? »
« Monsieur Valère ne répond pas aux questions qui le compromettent. »
Le coin de la bouche d’Émilie bougea. Elle joignit de nouveau les mains, plus bas cette fois, contre son ventre. Romain regarda ses doigts, puis le col fermé de son chemisier. Il avait l’habitude de savoir ce que signifiait ce petit déplacement des mains. Ce soir, il devait laisser ce savoir hors de la pièce.
Émilie reprit sa place derrière la table, les mains posées sur le bois.

« La maison impose une règle », dit Émilie.
Elle détacha sa montre de son poignet gauche et la déposa dans le tiroir de la petite table. Le métal fit un bruit bref sur le bois.
« Aucune question sur la vraie vie avant la fin de la soirée. »
Romain hocha la tête.
« Une règle élégante. »
« Vous êtes ici pour une seule nuit. Vous ne connaîtrez ni mes habitudes ni mon nom. »
« Je croyais que vous étiez madame. »
« Vous croyiez mal. »
Elle ouvrit le passage d’un geste et marcha devant lui. Romain suivit à distance constante, deux pas derrière. Elle lui montra le salon, la cuisine, la salle de bains, puis la chambre. Chaque pièce avait reçu un détail déplacé : un livre retourné sur la table basse, une serviette roulée sur le dossier d’une chaise, une lampe allumée dans une pièce où ils ne lisaient jamais.
« Votre destination ? » demanda-t-elle.
« Une ville au nord, dont les rues changent chaque semaine. »
« Voilà qui facilite les cartes. »
« Je ne fais pas de cartes. »
« Vous venez de dire que vous en dessiniez. »
« Monsieur Valère a plusieurs activités. »
Romain s’arrêta près de la table du salon. Il retira ses chaussures et les plaça près du tapis. Ses chaussettes noires restèrent parfaitement sèches. Émilie attendit qu’il se redresse, puis reprit sa marche. Sa veste, déjà déposée sur la chaise de l’entrée, resta là. Il ne toucha pas à sa chemise.
Dans la cuisine, Émilie passa la paume sur la nappe, du centre vers le bord. Elle avait fait ce geste des centaines de fois avant de servir un repas, de vérifier une surface ou de remettre une pièce en ordre. Romain reproduisit le mouvement sur le tissu, avec la même pression mesurée.
Émilie lui saisit le poignet.
Le contact fut bref, mais sa main resta assez longtemps pour sentir le pouls de Romain sous la peau.
« Monsieur Valère ne doit pas toucher à mon linge. »
« Je croyais qu’il devait avoir des habitudes. »
« Pas les miennes. »
Elle relâcha son poignet. Romain baissa les yeux vers la marque légère laissée par les doigts d’Émilie, puis glissa la main dans sa poche de chemise. Il en sortit la carte posée près de la sonnette. Le grain crayeux accrocha son pouce.
« Vous gardez une preuve ? » demanda Émilie.
« Un homme prudent garde son nom à portée de main. »
« Un homme assuré n’en a pas besoin. »
Romain retourna la carte entre ses doigts, puis la glissa dans la poche de sa chemise, contre sa poitrine.
Émilie s’assit dans le fauteuil du salon. Elle croisa les jambes, les mocassins toujours aux pieds, et posa les mains sur les accoudoirs.
« Parlez-moi de votre voyage. »
« Je pars demain matin. »
« À quelle heure ? »
« Avant que les rues ne se souviennent de moi. »
« Vous avez préparé cette phrase ? »
« Depuis le couloir. »
Elle sourit sans baisser les yeux. Ce sourire-là appartenait à Émilie. Il avait accompagné des factures mal classées, des meubles récalcitrants et des dimanches où Romain avait oublié de remplir le bac à papier. Romain le reconnut, puis s’en méfia.
« Vous avez l’air moins mystérieux assis », dit-elle.
« Votre fauteuil est indiscret. »
« Il révèle les gens. »
« Alors je vais rester debout. »
Il se leva. Émilie resta dans le fauteuil. Entre eux, moins de deux mètres, et soudain le froissement de la chemise de Romain suffit à remplir la pièce. Le bois du fauteuil craqua quand Émilie s’enfonça contre le dossier. Romain sentit la carte contre sa poitrine.
Émilie posa deux doigts sur le bord de la table.
« Retournez à l’entrée. »
« Pour recommencer ? »
« Pour arriver autrement. »
Il obéit. Sur le seuil intérieur, il retrouva ses mains visibles, son visage composé, cette manière de tenir les épaules qui ne lui appartenait pas. Émilie resta près du fauteuil, éclairée par la lampe basse.
« Sans parler », dit-elle.
Romain inclina le menton.
Il revint sans bruit.
À trois pas d’Émilie, Romain s’arrêta, les mains ouvertes près de ses cuisses. Le tissu anthracite glissa de ses épaules. Il la déposa sur le dossier du fauteuil. Ses mains restèrent ensuite immobiles, ouvertes près de ses cuisses.
Émilie regarda la chemise bleu pâle, le col fermé, le premier bouton qui dessinait une petite tension sous sa gorge. Elle avança. Romain ne recula pas. Elle leva les doigts et défit elle-même les deux premiers boutons de son chemisier ivoire. Le geste fit apparaître la naissance de sa poitrine, puis elle posa la main sur la chemise de Romain.
Ses doigts s’arrêtèrent sur le premier bouton.
Romain inclina légèrement la tête.
Émilie le défit.
Le second céda sous son ongle. Elle passa le pouce dans l’ouverture, sans tirer davantage. Romain regarda la main d’Émilie, puis son visage. Elle ne souriait plus.
« Ne bougez pas ; j’aimerais vérifier si vous êtes vraiment un étranger. »
Il resta parfaitement immobile.
Émilie posa la paume contre son torse, par-dessus le tissu. La chemise était fraîche. Sous sa main, le rythme du cœur de Romain accéléra. Elle retira la paume, puis la remit au même endroit, plus lentement.
« Vous êtes très appliquée », murmura Romain.
« Je travaille sur des surfaces anciennes. »
« Je ne suis pas un meuble. »
« Vous avez des défauts plus intéressants. »
Elle défit un troisième bouton. Romain leva les mains vers le col de son chemisier, puis s’arrêta. Émilie posa sa propre main sur la sienne et la guida jusqu’au tissu ivoire.
Ses doigts à lui se refermèrent sur le bord du col. Il le défit lentement, puis le suivant. Le chemisier s’ouvrit de quelques centimètres. Émilie laissa sa main glisser contre le poignet de Romain. La montre avait disparu dans le tiroir, mais la marque pâle de son bracelet persistait sur sa peau.
Romain retira sa chemise. Il la posa sur la chaise, par-dessus la veste. Son torse nu resta entre eux, éclairé par la lampe voisine. Émilie toucha son épaule, puis descendit vers son bras. Elle approcha la bouche de son cou et y déposa un baiser. Romain ferma les yeux.
« Monsieur Valère », dit-elle près de sa peau.
« Madame. »
Elle recommença, plus bas. Ses lèvres trouvèrent la jonction de son cou et de son épaule. Romain posa une main à sa taille, au-dessus du tissu ivoire, l’autre contre le dossier du fauteuil. Il ne la serra pas. Il attendait le prochain mouvement avec une attention qui raccourcit la respiration d’Émilie.
Elle recula d’un pas, puis défit ses mocassins. Elle les ôta l’un après l’autre et les aligna sous la console. Ses pieds chaussés de bas opaques touchèrent le parquet. Romain la regarda, surpris par ce détail minuscule qui transformait toute sa tenue.
Elle posa les deux mains sur son pantalon noir et desserra la fermeture, sans retirer le vêtement. Le geste se fit sous les yeux de Romain. Il passa la main derrière sa nuque, puis la laissa retomber.
« Vous perdez encore quelque chose ? » demanda-t-elle.
« Mon itinéraire. »
« Il était où ? »
« Dans votre chemisier. »
Cette fois, elle rit. Le rire fut bref, retenu, puis disparut quand Romain s’approcha. Il ouvrit la fermeture de son pantalon gris sans le retirer, puis revint vers elle. Émilie posa les paumes sur son torse nu et le tira contre sa bouche. Émilie resta face à lui, son pantalon desserré mais porté, le chemisier ouvert sur les premières lignes de sa peau.
Romain posa ses mains sur ses hanches. Émilie prit son visage entre ses paumes. Leurs fronts se touchèrent. Sa respiration passa sur la bouche d’Émilie.
« Votre nom », murmura-t-elle.
Il chercha la carte sur la chaise, dans la poche de sa chemise, mais le mouvement fit tomber le petit rectangle sur le parquet. La carte atterrit entre leurs pieds, face visible : Monsieur Valère.
Émilie se pencha, la ramassa et la posa contre sa poitrine, juste sous l’ouverture du chemisier. Le papier rugueux resta glissé entre sa peau et le tissu.
Romain fixa l’endroit où le faux nom disparaissait.
« Vous le gardez ? »
« Pour voir combien de temps il tient. »
Elle lui rendit la carte. Émilie la posa contre le torse nu de Romain. Ses doigts descendirent avec le papier jusqu’à la naissance de son ventre, puis remontèrent. Romain couvrit sa main de la sienne.
Émilie fit glisser la main de Romain plus haut dans son dos et pressa sa poitrine contre lui. Romain se rapprocha jusqu’à toucher les genoux d’Émilie ; elle posa une cuisse contre la sienne. Sa main quitta le torse de Romain pour passer sous l’ouverture de son propre chemisier. Il suivit le mouvement et posa la bouche sur sa clavicule.
Émilie inclina la tête, offrant sa peau. Ses doigts s’enfoncèrent dans les cheveux de Romain. Elle le rapprocha d’un geste net.
« Plus près. »
Il obéit. Leurs poitrines se touchèrent. Le papier de la carte craqua doucement entre eux.
Romain embrassa Émilie sur la bouche. Le premier baiser fut bref, presque prudent. Le second s’attarda. Elle entrouvrit les lèvres et lui prit la nuque. Il posa une main dans son dos, l’autre sur sa hanche. Son pouce passa sous le bord du chemisier, trouva la peau nue et la suivit jusqu’à la taille.
Émilie se recula jusqu’au fauteuil. Romain resta debout devant elle, les mains sur ses bras. Elle s’assit, puis l’attira entre ses genoux. Il posa une main sur l’accoudoir, l’autre contre son ventre. Émilie leva le visage ; il se pencha. Leurs bouches se retrouvèrent, plus lentes, plus profondes.
La carte glissa de sous la chemise et tomba entre leurs jambes.
Romain rouvrit les yeux.
« Monsieur Valère », dit Émilie. Romain fixa la carte, mais le nom resta absent. Émilie posa ses deux mains sur le visage de Romain et l’attira vers elle.
« Valère », murmura-t-il.
Émilie posa ses deux mains sur son visage.
« Vous pouvez revenir sans votre nom. »
Il resta devant elle, les épaules nues, la carte à ses pieds. Émilie fit passer ses doigts derrière sa nuque et l’attira encore. Le front de Romain toucha le sien. Leurs lèvres se frôlèrent, puis se retrouvèrent.
Sa main à lui remonta le long du dos d’Émilie. Elle la guida sous son chemisier, jusqu’à la peau chaude entre ses omoplates. Il garda l’autre sur sa hanche. Émilie ferma les yeux et pressa son corps contre le sien.
« Madame… »
« Ne finissez pas. »
Il n’acheva pas.
Elle l’embrassa de nouveau, une main dans ses cheveux, l’autre posée sur sa poitrine. Romain répondit avec une lenteur qui n’avait plus rien d’emprunté. La lampe basse éclairait leurs vêtements abandonnés sur la chaise, les mocassins alignés sous la console et la carte retournée près du pied du fauteuil.
Émilie se leva. Romain recula jusqu’au bord du fauteuil. Elle resta entre ses genoux et passa ses doigts sur son torse, puis sur son épaule. Il prit sa main et y posa les lèvres.
« Vous avez l’air d’un homme qui revient », dit-elle.
« Je ne sais plus lequel. »
Elle sourit, approcha sa bouche de la sienne et le fit taire.

La petite carte resta sur le parquet, face contre terre. Derrière la porte, la sonnette attendait un prochain inconnu ; dans la pièce, deux voix continuaient de se vouvoyer, mais aucune ne parvenait plus à se croire étrangère.
Fin de l’histoire
Envie de mener ou de vous laisser mener ? Le maître du jeu donne des consignes à deux, avec un mot d'arrêt.