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HistoiresLe pacte

Le pacte

pacte, fantasmes, couple installé, humour

environ 62 minutes au total, 6 minutes par épisode de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Soir 1 : Le bocal et les yeux bandés

La phrase tomba entre la tarte et les assiettes à dessert.

« Huit ans ensemble, plus rien à se dire au lit. »

Lucie Vasseur posa sa fourchette. Elle avait trente-quatre ans, un métier de paysagiste, des mains que la terre n’épargnait jamais et une façon de rire qui faisait vibrer les vitres de leur maison à Rezé. Paul Henry, trente-six ans, ingénieur en acoustique, entendait d’ordinaire le moindre bourdonnement dans une pièce. Ce soir-là, il n’entendit plus que la petite cuillère de Lucie contre la porcelaine.

Ils étaient mariés depuis trois ans, ensemble depuis huit. Ils payaient la mensualité de la maison, se disputaient gentiment pour la température de la chambre et connaissaient par cœur le bruit du portail quand le vent venait du jardin. Ils avaient aussi une couverture orange, un lit en fer forgé et une table en chêne massif trop petite pour recevoir autre chose qu’un plat, deux assiettes et les coudes de Lucie.

Paul regarda Lucie.

Elle sourit.

« Tu as entendu ? »

« J’ai entendu. Je pourrais même te dire à quelle distance de la table il l’a prononcée. »

« Alors tu sais que c’est faux. »

Paul se leva. La soirée touchait à sa fin. L’ami était parti depuis quelques minutes, avec son manteau, ses banalités et une confiance excessive dans les statistiques conjugales.

Lucie empila les assiettes.

« On va vérifier. »

Paul prit le torchon.

« Il existe une méthode scientifique ? »

« Non. Une meilleure. »

Dans la cuisine, Lucie ouvrit le tiroir où elle rangeait les élastiques, les graines de capucine et les papiers qui n’avaient jamais trouvé leur place. Elle en tira dix petits rectangles blancs.

Le pacte naquit entre la table et l’évier.

Chacun écrirait cinq fantasmes. Pas les idées jolies pour faire bonne impression, pas les scénarios empruntés à des histoires racontées par d’autres. Les leurs. Ceux qu’ils portaient depuis longtemps, ceux qu’ils n’avaient jamais formulés, ceux qui pouvaient tenir sur une ligne.

Les papiers iraient dans un bocal à confiture vide, lavé avec un soin maniaque par Paul et encore marqué d’une petite étiquette sans texte.

Dix soirs. Un papier tiré le matin, lu seulement le soir. Le fantasme serait vécu le jour même, dans leur maison, à leur rythme.

Chacun disposait d’un joker pour adoucir un papier. Aucun ne dirait pourquoi il l’utilisait. Le mot d’arrêt serait « compost ». S’il surgissait, tout s’arrêterait aussitôt, sans question. Enfin, aucun papier ne pourrait faire entrer une personne réelle dans leur jeu.

Paul prit son stylo.

Ils se tournèrent le dos, chacun devant une moitié de la table. Pour éviter de lire les mouvements de l’autre, ils se couvrirent les yeux d’une main. Lucie écrivit de travers, effaça une ligne, recommença. Paul resta longtemps immobile, le stylo suspendu au-dessus du papier.

« C’est un fantasme, Paul. Pas le cahier des charges d’un pont. »

Il rit, puis écrivit.

Les papiers furent pliés en quatre. Paul mélangea les dix morceaux dans le bocal, avec un petit claquement clair.

Ils posèrent le bocal au milieu de la table.

Cette nuit-là, ils allèrent se coucher sans ouvrir un seul papier. Lucie conserva la main sur le couvercle métallique jusqu’à ce que Paul éteigne la cuisine. Dans la chambre, la couverture orange resta pliée au pied du lit. Ils s’allongèrent côte à côte, éveillés, chacun essayant de deviner ce que l’autre avait confié au verre.

· · ·

Au matin, Paul tira le premier papier.

Il le fit après le café, debout devant le bocal, les cheveux encore aplatis d’un côté. Lucie venait de rentrer du jardin avec un peu de terre sur le poignet. Elle posa son sécateur sur le rebord de la fenêtre et vit le papier entre les doigts de Paul.

Paul plia le papier et le glissa dans la poche de son pantalon.

Toute la journée, le petit rectangle voyagea avec lui. Lucie le repéra près de la console, puis dans la poche de sa veste. À dix-neuf heures, il était posé au centre de la table en chêne, entre deux assiettes et un saladier de crudités.

Ils mangèrent avec une concentration ridicule. Paul entendit la cuillère de Lucie toucher trois fois le bord de son assiette. Elle compta ses silences.

Après le repas, il déplia le papier.

L’écriture de Lucie apparut.

« Les yeux bandés. »

Paul leva les yeux.

« C’est toi. »

« C’est ton papier. »

« Tu reconnais mon écriture ? »

« Je reconnais surtout tes lettres qui veulent être sages. »

Il relut la phrase. Le principe était simple : l’un des deux ne verrait rien, l’autre le guiderait dans la maison, et ils se retrouveraient comme s’ils ne s’étaient jamais touchés.

Lucie se leva.

« Je veux le bandeau. »

Paul ne répondit pas tout de suite. Elle prit dans le tiroir du couloir un foulard bleu et revint vers lui.

Elle noua le foulard derrière sa tête. Le nœud tint dans ses cheveux, sans serrer. Paul passa une main devant ses yeux couverts, puis la baissa.

Lucie recula d’un pas.

« Monsieur Henry, votre rendez-vous commence dans la cuisine. »

Paul se redressa.

« Je croyais que vous étiez une inconnue. »

« Une inconnue qui connaît votre tiroir à couverts. Avancez. »

Il suivit sa voix. Elle plaça ses doigts autour de son poignet et le conduisit jusqu’à la chaise. Paul s’assit. Lucie posa devant lui une assiette, une serviette, un verre d’eau. Elle ne lui donna rien à manger. Elle effleura seulement sa bouche avec le bord d’une fraise, puis retira le fruit.

Paul sourit sous le foulard.

« C’est une réception assez sévère. »

« Vous êtes arrivé en retard. »

« De combien ? »

Lucie se pencha. Sa bouche toucha le coin de la sienne.

« De huit ans. »

Elle l’embrassa davantage. Paul resta immobile une seconde, puis ses mains trouvèrent la taille de Lucie et la ramenèrent contre lui. Le foulard glissa un peu. Elle le remit en place, plus lentement cette fois, avant de déposer sa bouche dans son cou.

Paul inspira. Ses doigts remontèrent sur le dos de Lucie, sous le tissu de sa blouse. Il trouva la chaleur de sa peau et y resta, paume ouverte. Elle se rapprocha jusqu’à poser une cuisse contre la sienne.

« Le dîner avance », murmura-t-elle.

Lucie défit le premier bouton de sa blouse. Puis le deuxième. Le foulard tomba enfin sur la table. Paul leva les yeux vers elle. Il avait le visage changé par l’attente, la bouche entrouverte.

Elle posa ses mains sur ses épaules.

« Le rendez-vous est terminé. »

« Et la soirée ? »

Lucie répondit en l’embrassant.

Paul se leva. La chaise racla le sol. Il retira sa veste et la posa sur le dossier. Lucie défit sa ceinture, puis tira sa blouse hors de sa jupe. Paul passa ses mains sous le tissu, jusqu’à ses côtes et à la naissance de son buste. Elle pressa son torse contre le sien et fit glisser ses doigts dans ses cheveux.

Leurs bouches se retrouvèrent avec plus de précision, plus de faim. Lucie mordilla sa lèvre, puis descendit vers son cou. Paul ferma les yeux. Sa main suivit la courbe du dos de Lucie, s’arrêta à sa taille, remonta sous sa blouse. Elle eut un petit rire contre sa peau.

« Tu entends toujours tout ? »

« Là, oui. »

« Alors écoute bien. »

Elle retira sa blouse et la posa sur la table. Paul enleva son pull, puis sa chemise. Leurs vêtements formèrent bientôt une pile incertaine près de la chaise. Lucie le regarda la regarder, puis posa ses mains sur ses épaules et se cambra sous les siennes.

Elle saisit son poignet, le guida plus bas sur son ventre, sous la ceinture de sa jupe, et l’embrassa jusqu’à perdre le sourire.

Paul murmura :

« Encore. »

Lucie lui répondit en défaisant sa ceinture. Sa jupe glissa sur ses jambes. Elle resta en lingerie, debout entre la table et lui, tandis qu’il retirait son pantalon. Le parquet gardait le moindre bruit. Dans le jardin, une branche frotta le volet.

Lucie posa les deux mains sur son torse nu.

« La chambre. »

Paul prit le foulard sur la table et le lui noua autour des yeux.

Elle lui tendit la main. Il la guida jusqu’au couloir, puis jusqu’au lit en fer forgé. La couverture orange se froissa sous leurs genoux. Lucie s’allongea, Paul se pencha sur elle. Sa bouche descendit sur son cou, son épaule, le creux de sa clavicule. Ses doigts parcoururent son ventre, ses cuisses, puis remontèrent lorsque Lucie les retint.

Elle retira le foulard, le posa sur la lampe de chevet et attira Paul contre elle. Leur peau se toucha sans tissu entre leurs torses. La fermeture de son dernier vêtement céda sous les doigts de Paul. Lucie l’embrassa encore, puis enfouit le visage dans son cou.

La lampe s’éteignit.

Sur la commode, le bocal gardait ses neuf papiers pliés. Dans la pénombre, ils le regardèrent un long moment sans parler, comme on regarde un petit animal vivant derrière le verre.

Dessin : À table, elle pose sa fourchette et le regarde après une phrase qui change l’ambiance.