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HistoiresLe pacte

Le pacte

pacte, fantasmes, couple installé, humour

environ 62 minutes au total, 6 minutes par épisode de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Soir 2 : Le dîner à l'aveugle

Le lendemain, le foulard bleu resta posé sur la lampe de chevet jusqu’à midi.

Paul le retrouva en rentrant du bureau. Il le prit entre deux doigts, examina le nœud défait et le reposa avec le sérieux d’un homme qui étudie une pièce à conviction.

Lucie entra par la porte du jardin, les poignets tachés de terre, une branche de romarin dépassant de la poche de sa veste.

« Tu l’as trouvé. »

« Il était difficile à manquer. Il a passé la journée à me surveiller. »

« C’est un foulard. »

« Il a une présence très accusatrice. »

Lucie rit. Elle retira sa veste, la suspendit près de la porte et posa le romarin sur le rebord de la fenêtre. Paul, lui, resta devant la lampe.

Elle sortit de sa poche le papier tiré le matin même. Paul le déplia : son écriture à lui, penchée, impatiente. « Dîner à l’aveugle. Elle cuisine, je devine. »

« Ce soir, tu ne sauras pas ce que tu manges », dit-elle.

Paul se tourna vers elle.

« Est-ce une menace ? »

« Une promesse. »

Elle l’embrassa brièvement, juste assez pour déposer le goût du café sur sa bouche. Puis elle passa dans la cuisine. Paul entendit les tiroirs, le robinet, le choc précis d’une planche contre la table en chêne. Chaque son lui arrivait avec une netteté agaçante. Il reconnut le froissement du papier sulfurisé, le couvercle métallique d’une casserole, trois petits coups de couteau.

Il entendit son rire, puis le silence concentré de Lucie. Ce silence lui plaisait davantage que les réponses. Il imaginait ses mains, sa nuque penchée, la manière dont elle goûtait les sauces en plissant le nez. Il connaissait la cuisine par ses bruits, et ce soir chaque bruit semblait annoncer un geste qu’il ne pouvait pas vérifier.

À vingt heures, Lucie vint le chercher dans le salon. Elle portait une robe noire, souple, qui effleura les genoux de Paul lorsqu’elle s’agenouilla devant lui. Il posa les mains sur ses épaules.

Lucie prit le foulard sur la lampe. Elle le noua derrière sa tête, passa un doigt entre la soie et ses tempes, puis s’écarta.

« Tu vois quelque chose ? »

« Non. Mais j’entends ton sourire. »

« Alors tu es déjà trop sûr de toi. »

Elle lui tendit la main. Paul se leva. Il sentit sous ses doigts la peau de son poignet, puis le coton de sa manche. Lucie le fit avancer dans le couloir. Une marche, le tapis, le parquet de la cuisine. Il connaissait chaque changement de matière, mais l’absence de lumière transformait la maison.

« Deux pas », dit-elle.

Paul avança.

« Encore un. »

Il obéit. Sa hanche rencontra le bord de la chaise.

« Installe-toi. »

Il s’assit. Lucie plaça ses doigts sur ses épaules et les pressa lentement avant de les retirer. La chaise grinça lorsqu’elle se déplaça autour de lui. Paul entendit l’assiette posée devant sa main droite, puis le verre d’eau à gauche. Un couvert toucha la table.

Paul sourit. Il attendit. Lucie approcha une bouchée de sa bouche. Il sentit d’abord une odeur verte, puis une texture ferme et fraîche. Il mordit. Le jus éclata sur sa langue, suivi d’une pointe de sel et d’une note acide.

« Fenouil. »

Une seconde bouchée arriva. Cette fois, la chair était douce, tiède, relevée par une herbe qu’il identifia après l’avoir mâchée.

« Courgette. Romarin. »

Lucie posa son index contre ses lèvres.

« Moins vite. »

Il embrassa son doigt. Elle ne le retira pas tout de suite. Sa peau gardait une odeur de terre et de savon. Paul passa la langue sur le bout de son doigt, puis referma les lèvres autour, sans quitter son visage couvert.

Lucie inspira plus court.

Elle retira sa main et lui fit goûter une troisième bouchée. La texture était crémeuse, avec une pointe de poivre. Paul ouvrit la bouche, chercha ses doigts et les trouva. Lucie guida sa main jusqu’à son propre poignet, puis fit remonter ses doigts sur son bras nu.

Le tissu de la robe glissa contre sa paume. Paul suivit la courbe de son épaule, son cou, le bord de sa mâchoire. Lucie tourna la tête et sa bouche rejoignit la sienne.

Le baiser commença doucement. Paul sentit la table contre ses cuisses, la chaise sous son poids, la soie qui froissait près de son oreille. Lucie posa une main sur sa nuque et approfondit le baiser. Sa langue effleura la sienne. Il se leva, renversa presque la serviette, et la ramena contre lui.

« Tu n’es pas censé quitter ta place. »

« Le service manque de proximité. »

Lucie passa ses bras autour de son cou. Elle l’embrassa encore, plus longuement, puis déposa sa bouche sous son oreille. Paul ferma les yeux derrière la soie. Il entendit le petit bruit du tissu lorsqu’elle défit un bouton de sa chemise. Ses doigts trouvèrent sa peau au niveau du sternum et descendirent lentement.

Paul posa les mains sur ses hanches. La robe était fine, chaude contre ses paumes. Il caressa son dos à travers le tissu, chercha la fermeture et la fit glisser de quelques centimètres. Lucie se rapprocha.

« Là », dit-elle.

Il s’immobilisa. Sa main resta sur son dos.

« Là », répéta Lucie, plus bas.

Paul suivit l’indication. La robe s’ouvrit davantage. Il sentit la bretelle fine sous ses doigts, puis la peau de son épaule. Lucie prit sa main et la guida sous le tissu. Elle se pressa contre lui. Il la caressa avec lenteur, le pouce dessinant un cercle sur sa peau nue.

Elle inclina le visage pour reprendre sa bouche. Ses lèvres étaient humides, son goût chargé de poivre et de citron. Paul ne voyait toujours rien. Il entendait les mouvements de la robe, le froissement de sa chemise, les petits craquements de la table lorsqu’elle s’appuyait contre le bord.

Lucie défit les boutons restants. Elle écarta sa chemise et posa les paumes sur son torse. Ses ongles suivirent ses côtes. Paul sentit sa respiration contre sa gorge.

« Dis-moi où tu es », murmura-t-elle.

« Dans la cuisine. Contre toi. »

« Ce n’est pas assez précis. »

Il passa la bouche dans son cou.

« Ta main gauche est sur mon épaule. Ta main droite descend dans mon dos. Tu portes ta robe ouverte. Tu as froid aux genoux parce que la fenêtre est mal fermée. »

Lucie resta silencieuse.

« Et tu as envie de me faire taire », ajouta-t-il.

Elle le mordilla sous la mâchoire, puis glissa sa main sur son ventre. Ses doigts s’arrêtèrent à la ceinture de son pantalon. Paul posa sa main par-dessus la sienne et la pressa contre lui.

« Encore », dit-il.

Elle défit sa ceinture. Le métal tinta sur la table. Paul retira ses chaussures, l’une après l’autre, puis Lucie repoussa sa chaise du pied. Le pantalon de Paul tomba sur ses chevilles. Il s’en débarrassa sans quitter son corps.

La robe de Lucie glissa enfin sur ses hanches. Elle la laissa tomber près de la chaise. Lucie posa ses deux mains sur son visage couvert et l’embrassa avec une impatience qui effaça son dernier sourire.

Il la souleva juste assez pour la déposer sur le bord de la table. Le bois craqua. Elle enroula ses jambes autour de ses hanches, le tissu entre eux réduisant la distance. Paul parcourut son dos nu, ses fesses, la courbe de sa cuisse. Lucie attira sa tête contre son épaule, puis lui prit la main et la mena plus bas.

Sa respiration se brisa.

Paul s’arrêta aussitôt. Lucie garda sa main dans la sienne et la ramena contre son ventre. Elle posa son front contre le sien.

« Pas encore là », dit-elle.

« D’accord. »

Elle embrassa le coin de sa bouche.

« Mais presque. »

Paul sourit sous le foulard. Lucie descendit de la table et le guida vers le couloir. Ils avancèrent sans lumière, leurs vêtements abandonnés derrière eux, jusqu’à la chambre. Le lit en fer forgé reçut leurs genoux. La couverture orange se froissa sous leurs corps.

Lucie retira le foulard, mais Paul garda les yeux fermés. Elle posa la soie sur son torse, puis s’installa contre lui. Il ouvrit enfin les paupières. Sa robe gisait dans le couloir, sa chemise sur la chaise, le romarin toujours posé à la fenêtre.

Lucie l’embrassa. Sa main glissa entre eux. Paul répondit en tirant sur la couverture.

La lampe s’éteignit.

· · ·

Au matin, le bocal attendait au centre de la table.

Paul tira le papier suivant avant de partir. Il le plia, le garda dans sa poche toute la journée et le posa devant Lucie après le dîner.

Elle défit le pli. Ses yeux parcoururent l’écriture de Paul. Elle lut à voix basse :

« À deux. »

Elle ne prononça pas le mot manquant.

Lucie replia le papier et leva les yeux vers la salle de bain. La douche à l’italienne brillait derrière la porte entrouverte.

Dessin : Dans la chambre, il examine le foulard bleu tandis qu’elle l’observe depuis la porte.