Le Sable immobile
lenteur, retrouvailles, massage, tendresse
Antoine tendit la main vers le sablier avant même d’avoir trouvé où poser ses sandales.
Hélène désigna le petit cône de sable encore suspendu dans la partie supérieure.
« Il n’a pas fini. »
Elle entendit sa propre sévérité et sourit.
« Tu pourrais lui laisser terminer sa journée. »
Antoine ramena la main contre sa ceinture. La visite du spa était terminée, la porte fermée. Pour quelques heures, le hammam, le bassin et les deux fauteuils leur appartenaient.
« J’allais seulement vérifier. »
Hélène regarda ses doigts, restés près du nœud.
« C’est précisément ce qui m’inquiète. »
À trente-trois ans, Hélène Charrier reconnaissait chez son compagnon le geste qui précédait toute organisation. Antoine Lesage, quarante-deux ans, météorologue, savait remplir une matinée libre de créneaux impeccables, puis regretter de n’avoir rien fait. Relieuse d’art, elle passait ses journées à maintenir des choses en place. Chez eux, un livre pouvait rester ouvert sur une chaise jusqu’au lendemain.
Elle dénoua son peignoir écru et l’accrocha à la patère gauche. La ceinture avait laissé un pli sur son maillot bleu ardoise. Antoine suspendit son peignoir à droite, découvrant son short anthracite. Ils glissèrent leurs sandales sous la banquette sèche.
« Tu les as rangées dans le sens du départ », remarqua-t-il.
Hélène en poussa une du bout de l’orteil.
« Voilà. Plus aucun avenir prévisible. »
Le bassin avait une marche large et une paroi où tremblaient les reflets de l’eau. Deux serviettes attendaient sur la desserte ; une carafe et deux verres occupaient le plateau inférieur. Le sablier reposait près de l’entrée vitrée du hammam, à portée de main.
Antoine s’attarda sur une mèche échappée de la pince d’Hélène. Depuis trois semaines, il la voyait surtout dans la lumière du réfrigérateur, quand il rentrait et qu’elle cherchait de quoi préparer son déjeuner du lendemain.
« Tu as mangé les poires ? » demanda-t-elle.
Il la regarda, surpris.
« Oui. »
« Je n’avais pas réussi à te demander. »
« Elles étaient dures. »
« C’était donc ça, l’information perdue. »
Dans le hammam, ils s’assirent côte à côte. Près de l’entrée, la pierre était fraîche sous les doigts ; sous leurs cuisses, elle gardait la chaleur. La vapeur sentait le minéral. Antoine posa les mains à plat sur la banquette. Hélène remarqua une petite marque blanche au bord de son poignet : la montre qu’il avait laissée au vestiaire.
« Mardi, j’ai cherché une pièce de cuir pendant une heure », dit-elle. « Elle était dans mon tablier. J’avais déjà déplacé une table. »
« Quelle taille, la pièce ? »
« Celle de ma paume. »
« La table avait donc un mobile sérieux. »
Elle rit, l’épaule contre le carrelage. Il lui raconta le planning reçu un soir pour une réunion tenue le matin même.
« Tu as répondu quoi ? »
« Que j’avais été remarquablement discret pendant les échanges. »
Onze ans plus tôt, leurs messages se croisaient déjà : une question au petit déjeuner trouvait sa réponse au dîner. Depuis trois semaines, ils avaient repris cette correspondance décalée, avec le loyer à vérifier entre deux mots tendres.
Hélène regarda Antoine passer la main sur sa joue. Elle entendit sa paume accrocher la barbe, ce petit bruit qui n’arrivait jamais jusqu’au téléphone.

Le dernier filet de sable disparut pendant leur silence. Antoine sortit du hammam, retourna le sablier et revint s’asseoir en face d’Hélène.
Elle posa les mains sur ses genoux.
« On essaie quelque chose. À la moitié, on se touche. Pas avant. »
« Tu as repéré la moitié ? »
« À peu près. »
« C’est une méthode très personnelle. »
« Les réclamations seront examinées plus tard. »
Il installa aussi ses mains sur ses genoux. Ils rirent de leur posture appliquée, assis à distance alors qu’ils avaient enfin quelques heures ensemble. Puis Antoine se tut, les yeux sur les bras d’Hélène.
La vapeur y déposait de minuscules gouttes. Une perle grossit au pli du coude. Hélène baissa les yeux, attendit qu’elle roule. Antoine suivait le même trajet ; elle ralentit exprès le mouvement qui aurait fait tomber la goutte.
Sous la banquette, de l’eau claqua sur le sol.
Par l’ouverture vitrée, ils voyaient le sablier. Ils le consultèrent presque ensemble et se surprirent à sourire. Hélène étendit une jambe ; son talon trouva un joint du carrelage et en parcourut la rainure.
« J’ai gardé ton message de jeudi », dit Antoine.
« Celui du robinet ? »
« Oui. »
« Il n’était pas passionnant. »
« Tu riais à la fin. »
Elle se rappelait le joint remplacé, le tiroir vidé pour trouver la bonne pince. Le rire, elle l’avait oublié.
« Ça m’avait manqué, tes histoires inutiles », ajouta-t-il.
Le tas inférieur atteignait à peu près la hauteur du tas supérieur. Hélène avança les mains et Antoine vint les chercher.
Ses paumes étaient plus chaudes. Elle entrelaça leurs doigts, puis les étendit doucement, retrouvant leur largeur et la petite résistance à la base des pouces. Antoine regardait leurs mains. Elle resserra sa prise ; il leva les yeux vers elle.
La pression de ses doigts lui donna envie de traverser immédiatement l’espace entre les banquettes. Elle resta assise, les bras tendus. Antoine passa le pouce sur l’intérieur de son poignet, dans le creux où la peau était plus fine.
Ils gardèrent cette position jusqu’à ce que la partie supérieure soit vide.
Antoine alla retourner le sablier une deuxième fois. À son retour, Hélène s’assit devant lui sur la large banquette, les pieds au sol. Il prit place derrière elle. Leurs jambes se touchaient ; les mains d’Antoine reposaient encore sur ses propres cuisses.
Elle pouvait voir le verre en tournant légèrement la tête. Lui regardait sa nuque dégagée par la pince. Il remarqua les petits cheveux humides qui s’en échappaient, la trace de l’oreiller encore visible près de son oreille. Il avait oublié qu’elle gardait ces marques longtemps.
À la moitié, Hélène recula vers lui.
Antoine posa les paumes sur ses épaules et maintint une pression large. Ses pouces parcoururent ensuite les muscles de chaque côté de la nuque. Elle ferma les yeux.
« Là. »
Il revint au même endroit. Les épaules d’Hélène descendirent ; elle desserra les dents, étonnée d’avoir gardé la mâchoire si raide.
« Je rentrais avec des phrases pour toi », murmura Antoine. « Le matin, je n’en retrouvais aucune. »
Elle tourna la tête pour embrasser la main posée près de sa joue. Ses lèvres restèrent contre la base du pouce. Antoine interrompit le massage ; elle ramena doucement sa main sur son épaule.
« Continue. »
Il reprit plus lentement.
Ils échangèrent ensuite leurs places. Antoine s’installa devant elle, de biais, pour lui présenter ses bras. Hélène soutint son poignet gauche et fit glisser le pouce le long de l’avant-bras, jusqu’au coude. Elle recommença, plus lentement sur le muscle tendu.
Ses gestes avaient la précision patiente qu’elle réservait aux plis difficiles. Mais elle oublia bientôt de compter les passages. Lorsqu’elle prit le bras droit, Antoine inclina la tête vers elle.
Le baiser l’arrêta, les mains refermées autour de son poignet.

« Il a fini », dit Hélène.
Antoine resta assis. Elle gardait son avant-bras entre ses mains, le pouce immobile. Le baiser avait laissé sur leurs lèvres une humidité qui persistait malgré la vapeur.
Il finit par se lever pour effectuer le troisième retournement. Il regarda le mince passage se remplir, puis tourna le dos au sablier.
« Celui-là travaille seul. »
Hélène le rejoignit dans le passage vers le bassin. L’air moins chargé rafraîchit son visage. Elle retira sa pince, la posa sur la desserte et défit ses cheveux avec les doigts. Antoine attendait près de la marche, une main contre la paroi.
Elle prit son temps pour dégager une mèche prise dans le ressort. Quand elle releva la tête, il la regardait toujours. Elle eut envie de poser la joue au milieu de sa poitrine ; cette envie l’occupa jusqu’à l’eau.
La fraîcheur les saisit aux mollets. Ils descendirent lentement. Une fois l’eau à la taille, Hélène se retourna vers Antoine et lui prit les mains sous la surface.
Il passa le pouce dans la paume d’Hélène.
« Viens plus près. »
Elle avança jusqu’à rencontrer ses jambes. Un peu d’eau se souleva entre eux, retomba contre leurs poignets. Hélène leva le visage et Antoine l’embrassa.
Elle retrouva le pli de sa lèvre, sa façon d’incliner la tête à gauche. Elle s’y attarda, puis libéra sa main droite pour la poser derrière sa nuque.
Antoine se rapprocha. Sa main droite tenait toujours la gauche d’Hélène ; l’autre se posa dans le haut de son dos. L’eau les faisait légèrement osciller. Ils corrigeaient leurs appuis sans interrompre le baiser.
Hélène sourit contre sa bouche.
« Quoi ? » murmura-t-il.
Elle secoua la tête et l’embrassa encore. Elle venait de reconnaître son savon sous l’odeur minérale. Après ces nuits passées à se croiser, cette odeur familière lui donnait envie de rire et de le serrer plus fort. Elle glissa les doigts dans ses cheveux courts.
Antoine libéra leurs mains jointes pour entourer Hélène des deux bras. Elle posa alors les paumes de chaque côté de son visage. Sous ses doigts, la barbe était plus douce qu’à sec. Elle suivit du pouce le bord de sa lèvre, puis l’embrassa à cet endroit précis.
Ils gagnèrent la marche immergée en se tenant par la main. Antoine s’assit le premier, le dos contre la paroi tiède. Hélène prit place à sa gauche. Il passa le bras derrière ses épaules ; elle se tourna vers lui et posa la main droite sur son torse, juste au-dessus de l’eau.
De la vapeur flottait encore au-dessus du bassin. Hélène bascula la tête pour mouiller ses cheveux. En se redressant, elle sentit les pointes se coller à son cou.
Antoine écarta quelques mèches du bout des doigts et posa la bouche sur la peau dégagée, près de son oreille.
Elle ferma les yeux, l’épaule rapprochée contre son torse.
« Encore. »
Il recommença plus lentement. Elle sentit son souffle sur la peau humide, puis la pression ferme des lèvres. Sa main quitta le torse pour se resserrer sur le haut du bras d’Antoine.
Ces dernières semaines, elle avait souvent regardé la place vide dans leur lit. Le matin, elle préparait une seule tasse de café et retenait la porte pour la fermer sans bruit. Sur la marche, elle laissa peser tout son poids contre Antoine. Il ajusta aussitôt son bras. Elle s’installa davantage, le genou tourné vers lui.
Lorsqu’elle releva le visage, il l’embrassa au coin de la bouche, puis sur les lèvres.
Leurs épaules glissèrent contre la paroi. Antoine rétablit son appui et Hélène eut un petit rire au milieu du baiser. Hélène passa la main derrière la nuque d’Antoine ; il resserra son bras autour de la taille d’Hélène.
Une mèche restait collée sur la joue d’Antoine. Hélène leva les doigts pour l’enlever, puis changea d’avis. Elle y posa la bouche.
Il tourna la tête et retrouva ses lèvres.
Le sable s’était arrêté.
Ils étaient encore enlacés sur la marche. La main d’Hélène reposait maintenant sur le ventre d’Antoine, au-dessus de l’eau. Il traçait du pouce un court trajet sur son épaule. À chaque passage, elle sentait sa peau se déplacer légèrement sous la pulpe du doigt.
« J’ai encore une histoire de tiroir », dit-elle.
« Je suis disponible. »
Elle ne commença pas tout de suite. Antoine posa la joue contre ses cheveux humides. Sous la marche, l’eau faisait un petit bruit creux. Hélène en chercha l’origine des yeux, puis renonça et laissa sa tête contre la sienne.
Ils finirent par se lever. Antoine sortit du bassin et Hélène le rejoignit près de la desserte. Chacun prit une serviette pour s’en couvrir les épaules. Elle remplit les deux verres.
L’eau fraîche avait un goût presque métallique. Antoine reposa son verre sur le plateau inférieur et frotta sa nuque avec un coin de serviette.
Hélène remit son verre à côté du sien. Elle récupéra sa pince, rassembla ses cheveux encore lourds et les fixa sans retenir toutes les mèches.
« Le tiroir peut attendre. »
Elle saisit les deux bords de la serviette d’Antoine et l’attira contre elle. Il posa les mains à sa taille. Leurs sourires les gênèrent au début du baiser ; Hélène recula légèrement le visage. Antoine attendit, les pouces appuyés sur son maillot, et ils recommencèrent.
Enfin, Hélène retint sa serviette d’une main et poussa la porte vers le petit vestibule privé. Antoine la suivit, les doigts pris dans sa main libre.
La porte se referma sur le sable immobile.

Fin de l’histoire
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