Les pièces du large
travaux, été, complicité, désir
Soir 1 : La bassine sous la fenêtre
Hélène avait déjà ouvert trois placards quand une pluie de poussière tomba dans la bassine bleue posée sous la fenêtre.
La maison familiale, achetée au début de l’été, leur appartenait depuis six semaines. Ils y vivaient entre les bâches, les outils et les listes de travaux, avec les premières tempêtes annoncées avant la fin de septembre. Hélène Salmon, trente-huit ans, restauratrice de tableaux, reprenait le chantier après ses journées à l’atelier. Clément Gauthier, quarante ans, luthier, fermait son établi plus tôt pour s’occuper des boiseries. Leur loyer parisien continuait de courir, leurs repas se prenaient sur une caisse retournée et ils avaient déjà perdu deux tournevis dans la maison.
La cuisine leur réservait ses vieux placards gonflés de sel, son carrelage couvert d’un voile blanc et un robinet condamné dont le métal gardait une odeur humide.
Clément se tenait derrière Hélène avec le carnet orange sous la cale en bois de l’îlot démontable.
Hélène portait son débardeur blanc sous sa chemise de travail ouverte, son pantalon cargo beige, sa culotte noire, ses chaussettes grises et ses chaussures de sécurité basses. Ses cheveux étaient attachés par un foulard bleu dont la pointe lui chatouillait la nuque.
Elle tira sur une porte. Le bois résista avec un bruit de gorge bouchée.
« La cuisine a une personnalité », dit-elle.
« Elle a surtout une opinion sur notre projet. »
Hélène donna un coup d’épaule. La porte céda, révélant des assiettes ébréchées, un pot de graisse durcie et une pile de torchons qui sentaient le renfermé.
Clément consulta le carnet. Ses doigts maintenaient la page orange pendant que ceux d’Hélène suivaient les annotations, penchés ensemble sur l’écriture serrée des anciens propriétaires.
« Placard nord : charnière à resserrer. Étagère basse : ne pas jeter. Bassine bleue : utile. »
« Utile à quoi ? »
« Ils n’ont pas précisé. »
« Les gens qui écrivent des carnets de maison aiment garder leurs secrets. »
Une seconde note, plus bas, répondait à la première : « Ne rien jeter avant consultation. »
Hélène leva les yeux vers Clément.
« Voilà notre règle du jour. Même cette cuillère tordue a un avenir. »
« Elle peut devenir une œuvre contemporaine. »
« Tu la restaureras ? »
« Je suis luthier. Je sais sauver les objets qui ont une voix. »
Elle posa deux doigts sur le manche de la cuillère, puis les retira avec un sérieux étudié.
« Elle a surtout une voix de casserole. »
Clément sourit. Derrière eux, le volet gonflé par le sel claqua. Le bruit se répéta deux fois avant de laisser la cuisine retomber dans le silence.
· · ·
Hélène prit la bassine sous la fenêtre et la plaça contre le mur. Elle y déposa les éclats de plâtre qui tombaient autour de la corniche, en les ramassant du bout de la spatule. Chaque morceau produisait un petit tintement mat sur l’émail bleu.
« Si la bassine survit à cette cuisine, elle aura droit à son nom dans le carnet. »
Clément s’approcha avec le balai. Il appuya le manche contre sa hanche et observa la bassine.
« Je propose Berthe. »
« Berthe n’a rien demandé. »
« Elle a déjà recueilli du plâtre, trois vis et une cuillère suspecte. Elle mérite une identité. »
Hélène retira sa chemise de travail pour éviter les éclaboussures. Elle la posa sur le dossier d’une chaise, puis reprit la spatule. Son débardeur blanc dessinait ses épaules et la naissance de sa poitrine sous la poussière fine. Clément posa le balai, prit le chiffon laissé près du pot de chaux et essuya une trace sur le rebord de la fenêtre.
« Tu regardes la bassine ou moi ? »
« Je vérifie l’état du matériel. »
« Le matériel a un foulard bleu. »
Elle le fixa plus longtemps qu’il ne fallait pour une inspection. Le regard de Clément descendit jusqu’à sa bouche, où la poussière avait laissé un goût crayeux au bord des lèvres.
Il s’approcha, passa le pouce juste sous sa lèvre inférieure et lui montra la poudre blanche.
« Décorative », dit-elle.
« Très rustique. »
Hélène attrapa son poignet. Sa main resta autour de lui, chaude malgré le carrelage frais sous ses chaussettes. Clément ne bougea pas. Elle porta son pouce à sa propre bouche sans le quitter des yeux, puis reprit la spatule.
Le geste fut bref. Le silence qui suivit dura davantage.
· · ·
Pour atteindre la corniche basse, Hélène poussa la bassine au milieu de la cuisine et s’y assit. L’émail grinça sous son poids. Elle posa ses deux pieds sur le carrelage, leva le bras et gratta le plâtre au-dessus du placard.
Clément rangea le balai contre le mur. Il se plaça derrière elle, une main sur chaque épaule.
« Si je tombe, tu diras au carnet que la bassine m’a eue. »
« Le carnet précisera que tu as ignoré les règles de sécurité. »
« Le carnet est du côté de la bassine. »
Hélène riait encore quand le bord de l’émail glissa de quelques centimètres. Clément resserra ses mains sur ses épaules. Elle se redressa contre lui, puis posa sa paume sur son avant-bras.
« Tiens-moi mieux. »
Il descendit ses mains jusqu’à la taille d’Hélène. Ses doigts s’étalèrent sur le tissu du débardeur et du pantalon cargo. Elle resta assise, le dos contre son torse, la spatule levée près de la corniche.
Le volet claqua encore. La bassine répondit par un petit grincement.
« Elle est jalouse », murmura Hélène.
« Berthe manque de confiance. »
« Elle te trouve trop disponible. »
Clément posa le menton près de son épaule. Hélène tourna la tête. Leurs bouches se touchèrent à peine, puis elle revint chercher la sienne. Le baiser fut court, chargé de poussière et de rire retenu.
La spatule échappa aux doigts d’Hélène et tomba dans la bassine.
Clément conserva ses mains à sa taille une seconde de trop.
Hélène sourit sans se retourner.
« Tu peux me faire descendre maintenant. »
« Je sais. »
Il la saisit sous les côtes et la souleva juste assez pour la remettre debout. Ses chaussures de sécurité glissèrent sur le carrelage. Elle les retira après avoir reculé jusqu’à l’évier, puis les poussa dessous. Ses chaussettes grises rencontrèrent le sol humide.
Clément regarda les chaussures sous l’évier, puis son visage.
« Le matériel perd de la hauteur. »
« Le matériel gagne en précision. »
· · ·
Une spatule pleine de plâtre partit de travers.
Elle frappa le torse de Clément avec un bruit mou. Une tache blanche s’étala sur son tee-shirt anthracite.
Hélène porta une main à sa bouche. Clément baissa les yeux vers son torse, prit une autre spatule et lui déposa une marque sur le bout du nez.
« Voilà. Équilibre rétabli. »
Hélène passa l’index sur la tache de son nez et lui traça une ligne sur la joue.
« Tu as commencé. »
Clément recula derrière l’îlot démonté. Hélène le suivit, les mains couvertes de plâtre. Une seconde projection atteignit son ventre. Il éclata de rire, attrapa un chiffon et le lança sur elle. Le tissu s’accrocha au foulard bleu.
« Traître », dit-elle.
« Restauratrice de tableaux, ennemie des surfaces propres. »
Elle plongea deux doigts dans la poudre tombée près du pot et les pressa sur son cou. Clément inspira brusquement.
La bataille gagna toute la cuisine. Le plâtre s’accrocha au coton, au jean, aux poignets et aux joues. Hélène finit par défaire son foulard bleu et le déposer sur l’îlot. Ses cheveux se défirent autour de son visage.
Clément retira ses chaussures de chantier et les rangea contre le mur, près du balai. Il revint vers elle en chaussettes épaisses, avec une trace blanche sur le torse.
Hélène passa la main sur cette trace.
« Tu es officiellement une pièce à restaurer. »
« Commence par le devant. »
Il attrapa le bas de son tee-shirt couvert de plâtre et le retira. Le vêtement tomba sur la bâche, près des pots de peinture. Son torse nu portait des grains blancs sur les pectoraux et le ventre. Hélène les effleura du bout des doigts, puis posa sa paume à plat sur sa peau.
Clément baissa la tête vers elle.
« Je te choisirais même avec du plâtre dans les cheveux. »
Le sourire d’Hélène se défit doucement.
Elle prit le bord de son débardeur taché, le retira par-dessus sa tête et le suspendit à une poignée de placard. Elle resta en pantalon cargo beige et culotte noire. Clément, en jean souple et boxer bleu marine, posa ses deux mains sur ses hanches.
Le volet claqua. La bassine tinta.
Hélène mordit sa lèvre pour ne pas rire.
« Berthe nous surveille. »
« Berthe a vu pire. »
« Dans cette cuisine ? »
« Dans le carnet, certainement. »
· · ·
L’îlot démonté leur arrivait à la taille. Hélène passa derrière le bois et tira Clément avec elle. Ils se retrouvèrent dissimulés à moitié par le panneau, assez proches pour que ses genoux touchent les siens.
Hélène plaqua Clément contre le bois. Une main de Clément se posa sur la hanche d’Hélène, l’autre remonta le long du dos d’Hélène. Sa paume trouva la peau de son ventre, puis glissa vers son dos.
Hélène attrapa sa nuque et l’attira.
Le baiser devint plus appuyé. La bouche de Clément descendit jusqu’à son cou, remonta vers ses lèvres, puis s’attarda sous son oreille. Hélène serra les doigts dans ses cheveux défaits. Le goût de plâtre persistait entre leurs lèvres.
« Ne me regarde pas comme ça si tu veux vraiment finir l’étagère. »
« Je n’ai jamais prétendu finir l’étagère. »
Elle pressa son bassin contre lui. Le bois de l’îlot vibra derrière Clément. Ses mains parcoururent les hanches d’Hélène, passèrent sur ses fesses à travers le pantalon cargo, puis glissèrent sur la peau nue du dos d’Hélène. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour chercher sa bouche.
Leurs torses se collèrent. La peau de Clément portait encore des grains de plâtre qui frottaient contre le ventre d’Hélène. Elle glissa les doigts sur son dos, suivit la ligne chaude de sa colonne jusqu’à la ceinture du jean, puis remonta lentement.
Clément posa son front contre celui d’Hélène. Son souffle court soulevait la poitrine de la restauratrice contre la sienne.
« Encore », murmura-t-elle.
Il l’embrassa plus fort. Hélène se serra à lui, une cuisse passant entre les siennes. Ses doigts s’enfoncèrent dans la nuque de Clément. Le panneau de bois derrière lui émit un craquement sec.
Ils s’immobilisèrent.
Le craquement ne venait pas de l’îlot.
· · ·
La bassine bleue, déplacée près du pot de chaux, reflétait leurs silhouettes penchées l’une vers l’autre. Le métal déformait leurs jambes et arrondissait le bord du panneau. Hélène aperçut leur image au moment où Clément lui embrassait le cou.
Elle eut un rire étouffé.
Clément tourna la tête vers le sol. L’étagère fraîchement repeinte, posée sur deux cales, basculait au-dessus d’eux.
Hélène tendit le bras gauche. Clément leva le droit. Ils attrapèrent ensemble le montant avant qu’il ne tombe. Leurs épaules se cognèrent, leurs mains se rejoignirent sur le bois encore poisseux de peinture à la chaux.
L’étagère resta penchée, retenue par leurs bras croisés.
Hélène resserra ses doigts sur le montant et posa sa joue contre l’épaule de Clément.
Clément riait contre son cou.
« Elle n’a pas de stylo. »
« Le carnet en a un. »
Ils redressèrent l’étagère, la posèrent au sol et demeurèrent serrés derrière l’îlot. Hélène avait une main sur le torse de Clément, l’autre autour de sa nuque. Il gardait ses paumes sur ses hanches. Leurs fronts se touchaient, leurs lèvres encore couvertes de poussière.
Le rire revint, silencieux d’abord, puis secoué dans leurs poitrines.
Hélène se dégagea enfin et reprit le carnet orange sous la cale en bois. Une feuille pliée se détacha de la reliure. Elle la déplia sur l’îlot.
Un plan griffonné de la chambre du premier étage occupait la page.
Au centre, une armoire rectangulaire était dessinée avec quatre traits épais.
Sous le dessin, une seule phrase :
« Ne jamais déplacer l’armoire. »
