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HistoiresLes pièces du large

Les pièces du large

travaux, été, complicité, désir

environ 49 minutes au total, 8 minutes par épisode de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Soir 2 : Le drap qui refusait de sécher

À six heures passées, Hélène Salmon tenait le drap humide par deux coins et regardait le vent traverser la chambre. Les fenêtres grandes ouvertes donnaient sur le jardin encore gris. La veille, le carnet orange leur avait fourni un plan de la pièce et une consigne écrite d’une main sèche : « Ne jamais déplacer l’armoire ».

Depuis neuf ans, Hélène, trente-huit ans, restauratrice de tableaux, et Clément Gauthier, quarante ans, luthier, savaient que leur maison, achetée au début de l’été, demandait parfois moins de patience que leur couple.

La chambre du premier étage sentait le bois poncé, le sel et la sciure. L’armoire blanche occupait le mur intérieur. Elle était si massive que ses pieds s’étaient enfoncés dans le parquet. Le sommier reposait encore sur ses montants provisoires. La tête de lit et les pièces démontées longeaient le mur opposé, tandis que le matelas attendait sur le palier. Sur l’appui intérieur, le carnet orange côtoyait le crayon. Une soucoupe recueillait les vis, classées en petits tas précis.

Le drap, lavé à l’aube, avait fini sur une chaise. Hélène portait une chemise bleue, un pantalon de toile écrue, un soutien-gorge blanc, une culotte blanche et ses espadrilles. Clément avait gardé son tee-shirt gris couvert de sciure, son pantalon bleu, son boxer anthracite et ses chaussures de toile.

« Prends le coin qui a l’air le moins humide », dit Hélène.

Clément attrapa le bord opposé.

Ils se placèrent face à face entre les fenêtres. Le drap s’ouvrit sur toute la largeur de la chambre, rectangle blanc suspendu entre leurs mains. Une rafale gonfla le tissu. Hélène recula d’un pas. Clément en fit deux et heurta le sommier, qui répondit par un grincement plaintif.

Le drap se souleva encore, passa devant le visage de Clément et lui rabattit les cheveux sur le front.

« On rénove ou on appareille ? »

Hélène rit sans lâcher son coin. Une autre poussée tira sur le linge. Clément s’arc-bouta contre le sommier. Hélène contourna un pied de bois, s’approcha et abaissa leurs mains ensemble. Le drap retomba entre leurs torses. Il était froid, mouillé, presque collé à leurs poignets.

Le visage de Clément apparut derrière le tissu.

« Tu avais dit que la chambre était calme », murmura-t-il.

« J’ai dit qu’elle était vide. »

« La nuance est coûteuse. »

Le linge claqua contre leurs avant-bras. Hélène fit passer son coin dans la main droite de Clément et conserva l’autre extrémité. Ils réussirent à rabattre le drap sur la chaise. Une moitié glissa aussitôt au sol et traîna sur le parquet soulevé.

Clément baissa les yeux.

« Il a choisi son camp. »

Hélène remonta le linge à hauteur de poitrine. Le mouvement les rapprocha. Sa chemise bleue effleura le tee-shirt gris de Clément, laissant une poussière claire sur le coton. Elle posa le menton sur son épaule et regarda le drap se gonfler entre leurs bras.

« Tu as de la sciure partout. »

« C’est mon charme professionnel. »

« Ton charme professionnel est dans mes cheveux. »

Elle frotta sa joue contre son épaule et leva les yeux. Clément avait toujours les deux mains prises par le linge. Hélène se haussa sur la pointe de ses espadrilles et embrassa le coin de sa bouche.

Le drap leur échappa.

Il glissa de la chaise, couvrit le sommier, puis s’étala en travers du parquet.

· · ·

Ils retirèrent leurs chaussures près de la porte, là où elles ne gêneraient plus. Hélène rangea ses espadrilles l’une contre l’autre. Clément plaça ses chaussures de toile à côté, les talons parfaitement alignés.

Le drap s’était dressé entre eux. Clément le tenait par le haut et Hélène par le bas. Le tissu leur cachait le torse et coupait leurs jambes à mi-hauteur.

Hélène contourna le bord gauche. Sa main droite trouva celle de Clément. Elle referma ses doigts autour des siens et l’attira vers elle. Sa main libre se posa sur son épaule, au-dessus du coton gris.

Clément resta immobile une seconde. Le drap pendait entre leurs hanches. Sa main libre vint se poser à la taille d’Hélène, sur la chemise bleue.

« Laisse-moi te garder là. »

La phrase rendit la séparation inutile. Hélène rapprocha son front du sien. Sous sa paume, le muscle de l’épaule de Clément se tendit avant de se détendre. Il pencha la tête. Leurs lèvres se touchèrent à travers le bord du drap, avec cette gêne légère du tissu entre eux, puis ils l’écartèrent assez pour s’embrasser vraiment.

Hélène lâcha le linge. Clément le conserva d’une seule main. L’autre descendit sur sa hanche et la ramena contre lui. Sa bouche s’attarda sous son oreille. Hélène ferma les yeux et glissa les doigts dans ses cheveux.

Le vent fit claquer le drap derrière eux. Elle eut un rire bref contre sa tempe.

« Même le linge s’impatiente. »

Clément embrassa son cou.

« Il est mal élevé. »

Elle recula jusqu’au sommier sans quitter son regard. Clément la suivit, le drap suspendu dans sa main gauche. Hélène fit passer le tissu derrière son épaule. La séparation devint une longue traîne blanche qui battait contre son dos.

Sa main droite descendit de l’épaule de Clément vers son torse. Elle sentit les grains de sciure sous le coton et s’arrêta au bord du tee-shirt.

Clément suivit son geste des yeux.

Hélène pinça le tissu.

« Tu vas continuer à semer tes copeaux partout ? »

Il posa le drap sur le sommier et saisit le bas de son tee-shirt.

« Je vais limiter les dégâts. »

Clément retira son tee-shirt par-dessus sa tête. Il le laissa sur les montants démontés, près du mur. La sciure dessinait encore une ligne sur son épaule et quelques taches au creux de son ventre.

Hélène prit au sol une petite brosse destinée aux rainures du bois. Elle la passa sur son épaule.

Clément la regarda faire.

« Tu me nettoies avec le matériel de précision ? »

« Tu es une pièce délicate. »

Elle enleva la dernière trace, puis abandonna la brosse sur le parquet. Sa paume prit le relais. Elle suivit l’épaule de Clément, descendit le long de son bras et remonta vers sa nuque.

Clément saisit sa taille à deux mains. Hélène se retrouva entre ses genoux, debout devant le sommier. Il embrassa son ventre à travers la chemise, juste au-dessus de la ceinture du pantalon. Elle posa les mains sur ses joues et le releva.

Le baiser s’approfondit. Hélène s’assit sur le bord du sommier. Clément resta debout entre ses cuisses, une main derrière son dos, l’autre sur son genou couvert de toile. Elle ramena ce genou contre sa hanche et pressa sa bouche contre la sienne.

· · ·

Le drap reprit sa place lorsqu’ils décidèrent enfin de l’étaler.

Clément saisit un côté. Hélène tira l’autre. Ils le firent glisser sur le parquet jusqu’au pied du sommier. Le tissu humide rencontra une lame relevée et s’accrocha à une écharde.

« Il a encore une opinion », dit Clément.

Hélène s’agenouilla pour libérer le bord. Clément maintint le drap derrière elle. Lorsqu’elle se redressa, sa main était posée au milieu de son dos.

« Tu peux arrêter de le défendre », dit-elle.

« Je défends les causes perdues. »

Elle tourna la tête pour l’embrasser. Ils se laissèrent descendre côte à côte sur le drap, les jambes repliées, les épaules contre le sommier. Le relief du parquet passait à travers le linge. Une écharde frotta sous la paume d’Hélène. Elle retira sa main et la posa sur la cuisse de Clément.

Le drap remontait à peine jusqu’à leurs hanches. Clément en rabattit un pan sur leurs épaules. Le blanc les isola de la chambre, du carnet posé sur l’appui et de la soucoupe pleine de vis.

Sous le tissu, leurs mains se cherchèrent.

Les doigts d’Hélène rencontrèrent le poignet de Clément, suivirent son avant-bras et gagnèrent son épaule nue. Clément passa la main sous le col de la chemise bleue. Il caressa le haut de son dos, puis descendit entre ses omoplates. Hélène se rapprocha jusqu’à poser sa cuisse contre la sienne.

Leurs bouches se retrouvèrent sous le drap.

Clément l’embrassa d’abord avec lenteur. L’ardeur monta lorsqu’Hélène agrippa son épaule et tira sa nuque vers elle. Sa main glissa sur son dos nu, redescendit jusqu’à sa taille et revint se poser contre son flanc.

Le tissu humide leur collait aux joues. Hélène sentait sa fraîcheur sur sa nuque, la sciure qui piquait encore l’épaule de Clément et le goût salé resté sur leurs lèvres après les travaux de la veille.

« Avec toi, même ça me plaît », murmura-t-elle.

Clément enfouit son visage dans son cou. Ses mains passèrent sous la chemise d’Hélène et se posèrent contre sa taille nue. Elle inspira plus court. Elle remonta une cuisse sur les jambes de Clément et l’attira contre elle.

Il s’allongea sur le côté, face à Hélène. Une main resta sous sa chemise, dans le creux de son dos. Elle posa la sienne sur son torse et suivit du bout des doigts la ligne de son épaule, puis la courbe de ses pectoraux. Le drap glissa de leurs têtes et couvrit leurs jambes.

Clément embrassa le bord de sa mâchoire. Hélène défit le premier bouton de sa chemise, puis le second. Le coton s’écarta sur sa poitrine. Clément posa la bouche contre sa clavicule.

Elle serra les doigts sur sa nuque.

« Plus près. »

Il se rapprocha. Leurs corps se pressèrent sur le linge humide. La main de Clément remonta dans son dos, sous la chemise. Hélène la guida jusqu’à son flanc et la maintint là. Sa bouche retrouva celle de Clément. Ses lèvres s’entrouvrirent, et le baiser leur fit oublier les vis, les fenêtres et l’armoire interdite.

· · ·

Un volet claqua, sec comme une planche fendue.

Clément se redressa aussitôt. Assis sur le drap, il faisait face à la fenêtre, les jambes repliées. Hélène resta allongée sur le côté, une main sur son ventre, l’autre agrippée au linge près de sa hanche.

Le drap suivit l’épaule de Clément et glissa derrière lui.

« Ne bouge pas », dit Hélène.

« Le volet va arracher son gond. »

« Il attendra trois secondes. »

Le claquement recommença. Clément se leva, le drap accroché à son épaule. Hélène se redressa à genoux et attrapa le bord du tissu pour l’empêcher de partir. Il traversa la chambre pieds nus, passa entre le sommier et la chaise, puis atteignit la fenêtre.

Hélène le suivit à genoux, sans lâcher le drap. Au moment où Clément saisit le volet, elle tira vers elle. Le linge se tendit entre eux. Le volet cessa de battre.

Clément se retourna.

Hélène était au centre de la chambre, la chemise bleue ouverte sur sa poitrine, les cheveux défaits, une main crispée dans le drap. Une épaule de Clément restait prise dans le tissu. Son autre bras restait tendu vers elle.

« Tu vois ? » dit-il. « On travaille très bien. »

Hélène tira sur le drap.

« Reviens vérifier. »

Il revint vers elle. Le tissu glissa de son épaule, passa entre leurs corps et tomba d’un coup sur le parquet.

Sous le sommier, quelque chose attrapa la lumière grise du matin.

Hélène se pencha. Clément posa une main sur sa taille pendant qu’elle avançait le bras sous le bois. Ses doigts rencontrèrent une petite clé rouillée, liée à une étiquette de carton.

Elle la tira vers elle et essuya la poussière de son pouce.

Sur l’étiquette, une écriture ancienne indiquait :

« Chambre des cartes »

Hélène leva les yeux vers le carnet orange, posé sur l’appui intérieur.

La pièce n’apparaissait sur aucun plan.

La clé resta chaude dans sa paume.

Dessin : Dans la chambre en travaux, elle tient un drap humide près de la grande armoire blanche, il la regarde.