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HistoiresLes quatre vis

Les quatre vis

déménagement, familiarité, fou rire, ardeur

environ 11 minutes de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Laura Loiseau tenait la coupelle dans sa main gauche et le montant de l’armoire dans la droite. Les quatre vis luisaient au fond du métal, froides contre sa paume, avec cette insolence minuscule des objets qui attendent qu’on leur trouve une fonction.

La lampe de chantier ronronnait par à-coups contre le mur nu. À gauche de l’armoire, la caisse à outils restait ouverte, le tournevis dans sa poche béante. Au centre du salon, le matelas occupait l’espace entre deux piles de livres et trois cartons fermés. Une odeur de bois neuf se mêlait à celle du café renversé sur un carton aplati.

« Elles vont quelque part », dit Laura.

Elle avait trente-huit ans, un débardeur noir côtelé, un pantalon de travail beige, une culotte bleu nuit et deux chaussettes qui n’avaient jamais eu l’intention de former un couple. Sa montre fine glissait sur son poignet gauche, près de l’élastique qui retenait ses cheveux. Architecte d’intérieur, elle avait déjà redessiné mentalement le salon, déplacé la lampe et jugé l’angle de l’armoire médiocre.

Maxime, assis sur le matelas, releva les genoux. Il avait trente-trois ans, un tee-shirt gris roulé aux manches, un jean sombre, un boxer bleu, des chaussettes noires et des chaussures de chantier. Un crayon dépassait derrière son oreille. Accordeur de pianos, il avait passé la journée à porter des caisses, à écouter des charnières et à affirmer que tout problème possédait une solution, sauf les meubles livrés avec une notice traduite par trois machines successives.

« Elles prouvent qu’on a oublié quelque chose », dit-il.

« L’armoire tient debout. »

« Si l’armoire tient, c’est par mauvaise foi. »

Laura posa la coupelle sur le carton aplati, puis se pencha vers la caisse à outils. Maxime lui attrapa doucement le poignet.

« Ne touche plus à rien. »

« J’allais seulement vérifier le fond. »

« Tu as vérifié le fond, les côtés, le plafond et probablement l’enfance du fabricant. »

Elle tira sur sa main. Maxime la ramena vers lui sans brusquerie. Laura perdit son équilibre et tomba assise contre son torse, les genoux repliés devant elle. La coupelle resta entre leurs cuisses. Le métal tinta.

« Tu as monté une étagère à l’envers », dit Laura.

« Elle est parfaitement à l’endroit pour quelqu’un qui lit les livres dans l’autre sens. »

« Tu as utilisé le tournevis cruciforme pour une vis plate. »

« Elle a survécu. »

« Tu as posé les planches sur le tapis du voisin. »

« Le tapis du voisin était plus droit que notre sol. »

Laura tourna la tête. Sa joue effleura la mâchoire de Maxime. Il souriait déjà. Depuis neuf ans, ils se reprochaient les mêmes choses avec une précision de collectionneurs. Ils avaient quitté leur premier studio, appris le montant du loyer, acheté des draps qui ne séchaient jamais assez vite et découvert qu’une vie spacieuse pouvait contenir les mêmes disputes, les mêmes habitudes, les mêmes envies de se retrouver au milieu du désordre.

Elle prit une vis entre deux doigts.

« Dette technique », murmura-t-elle.

« Dette affective », répondit Maxime.

Il posa le menton sur son épaule. Laura sentit la fatigue dans ses bras, la poussière de carton qui crissait sous ses genoux, la chaleur de son torse à travers le tissu. Elle abandonna la vis dans la coupelle et se retourna assez pour l’embrasser.

Le baiser fut bref. Le second dura davantage.

« Tes chaussures », dit-elle contre sa bouche.

« Les tiennes aussi. »

Laura repoussa ses baskets du talon. Elles s’arrêtèrent près du matelas. Maxime retira ses chaussures et les aligna contre la caisse à outils, avec le sérieux d’un homme qui rangeait une salle de concert avant une représentation.

« Tu fais même des files avec tes chaussures. »

« Elles ont besoin d’un repère. »

« Elles ont besoin de repos. »

Elle posa sa main sur sa nuque. Maxime embrassa le coin de sa bouche, puis son oreille. La lampe ronronna, la coupelle vibra sur le carton et l’armoire resta debout dans son silence imparfait.

« On a toujours fini par trouver notre place », dit Laura.

Maxime referma ses doigts sur les siens. Les quatre vis attendirent près de leur genou.

Laura prit une vis dans la coupelle.

« Une chacun. On les cache. Celui qui les retrouve gagne le droit de s’allonger. »

« Et les deux autres ? »

« Elles serviront de témoins. »

« Elles n’ont rien demandé. »

« Elles sont dans cette affaire depuis le début. »

Elle glissa la vis sous un carton fermé, près de la pile de livres. Maxime prit la seconde et la dissimula sous un autre carton, derrière la lampe. Les deux dernières disparurent sous quelques ouvrages empilés et sous un coussin posé à l’extrémité du matelas.

Laura recula, les mains levées.

« À toi. »

Maxime se leva. Il retira le crayon derrière l’oreille de Laura et le posa sur la caisse à outils.

« Celui-là n’est pas une vis. »

« Je sais. Je vérifie ta méthode. »

Il ôta son tee-shirt et l’abandonna sur le dossier d’une chaise pliante. Son torse portait des traces rouges laissées par les cartons. Laura le regarda avec une attention qui n’avait plus grand-chose à voir avec l’armoire.

« Tu as encore cette tête », dit Maxime.

« Quelle tête ? »

« Celle qui mesure la distance entre deux objets. »

« Je mesure surtout la distance entre toi et moi. »

Il fit un pas. Laura recula vers le carton le plus proche, puis contourna le matelas. Elle retira son élastique, détacha ses cheveux et le posa près de la montre sur le carton aplati. Ses cheveux tombèrent sur ses épaules.

Maxime la suivit entre la lampe et les livres. Laura tendit le bras vers un carton, mais il la rattrapa par la taille. Son dos se plaça contre la poitrine de Maxime. Une main resta sur sa hanche, l’autre remonta jusqu’à sa nuque.

« Tu triches », dit-elle.

« Je ralentis la procédure. »

« C’est un défaut professionnel chez les hommes qui accordent des pianos. »

« Tu connais d’autres défauts ? »

Laura tourna la tête. Leurs fronts se touchèrent. Elle sentit le goût légèrement salé de sa peau après l’effort.

« Beaucoup. »

« Énumère-les. »

Elle l’embrassa au lieu de répondre. Maxime la fit pivoter et la coinça entre deux piles de livres. Il tenait sa taille. Laura posa une main sur son épaule, l’autre à plat contre son dos. Les livres vacillèrent.

« Ne les fais pas tomber », murmura-t-elle.

« Je tiens tout. »

« C’est précisément ce qui m’inquiète. »

Elle se dégagea, attrapa un carton et trouva la première vis. Elle la leva entre eux.

« Gagné. »

Maxime prit la vis, la déposa dans la coupelle et l’embrassa. Sa bouche s’attarda sur la sienne, puis descendit à son cou. Laura ferma les doigts dans ses cheveux.

« Une vis contre un baiser. »

« Le tarif augmente. »

Elle ôta son débardeur. Le tissu tomba sur le matelas. Maxime posa les deux mains sur ses hanches, puis les fit glisser le long de son dos. Laura se rapprocha, ses seins contre son torse nu.

« Il en reste trois », dit-il.

« Tu comptes encore ? »

« Je suis accordeur. »

« Alors accorde-moi. »

La phrase effaça son sourire. Maxime embrassa sa bouche avec une lenteur plus grave. Laura passa ses doigts sur sa nuque, puis sur ses épaules. Il la conduisit jusqu’au bord du matelas. Elle s’assit, les pieds posés sur le sol, tandis qu’il restait debout entre ses genoux.

Maxime défit sa ceinture. Le cuir claqua contre la boucle. Il retira son jean, qui glissa près de la lampe. Laura se leva à son tour, ôta son pantalon et le laissa au pied du matelas. Ils demeurèrent face à face en sous-vêtements, entourés de cartons fermés et de livres encore sans étagère.

Maxime souleva le carton derrière la lampe, récupéra la deuxième vis et la déposa dans la coupelle. Deux vis restaient cachées.

Laura posa ses mains sur le boxer bleu de Maxime, sans le retirer. Ses doigts y restèrent, fermes, précis. Maxime inclina le visage vers le sien.

« On pourrait laisser tomber la recherche. »

« Il en manque une sous les livres. »

« Elle attendra. »

« Elle a déjà beaucoup attendu. »

Ils se penchèrent ensemble vers la pile. Laura passa la main entre deux volumes. Maxime, derrière elle, maintenait sa taille. Ses doigts se resserrèrent. Laura trouva la vis, mais ne la sortit pas.

« Elle est là », murmura-t-elle.

« Ne cherche plus la vis. Cherche-moi. »

Laura retira sa main de la pile et se redressa contre lui. Ils restèrent serrés entre les livres, leurs bouches se retrouvant sans hâte. Maxime embrassa son cou, son épaule, la naissance de ses seins. Laura fit glisser ses doigts dans son dos, puis les ramena sur sa poitrine.

La vis resta sous les ouvrages.

« Une perdue », dit Maxime.

« Une volontairement retardée. »

Ils reculèrent jusqu’au matelas. Laura s’allongea à demi, appuyée sur un coude. Maxime s’agenouilla devant elle. La poussière de carton marquait ses genoux. Il posa sa bouche sur son ventre, puis remonta lentement. Laura attrapa son visage entre ses mains.

« La troisième », souffla-t-elle.

« J’ai compté. »

« Tu devrais arrêter. »

Il l’embrassa. Le coussin glissa derrière la tête de Laura. La dernière vis attendait dessous, invisible, tandis que leurs mains se cherchaient sous le tissu.

Dessin : Une femme en robe jaune et un homme en chemise rayée, agenouillés dans un salon, vissent des panneaux de meuble.

Laura s’allongea sur le dos. Maxime vint près d’elle, d’abord parallèle, son épaule contre la sienne. Le matelas grinça sous leur poids. La lampe de chantier marquait le plafond d’une lumière jaune, et l’armoire achevée gardait ses quatre trous mystérieux.

Maxime prit la main de Laura. Leurs doigts s’entrelacèrent.

« Deux sous les cartons », dit-il.

Laura tourna le visage vers lui.

« Une sous les livres. »

« Et la dernière… »

Elle souleva l’oreiller. La vis reposait dessous, froide contre sa paume. Elle la posa à côté de la coupelle.

« … sous l’oreiller. »

Maxime récupéra la vis laissée sous les ouvrages et la déposa dans la coupelle, puis y ajouta celle que Laura venait de poser à côté. Puis il revint vers elle. Laura se tourna sur le flanc. Il passa une paume dans ses cheveux, l’autre au creux de son dos. Elle suivit la ligne de ses épaules, puis posa sa main sur sa nuque.

Ils s’embrassèrent sans plaisanter.

Le baiser changea de rythme. Laura ouvrit la bouche, accrocha la lèvre de Maxime entre ses dents, puis le ramena contre elle. Il glissa une main sous son dos. Elle pressa ses fesses contre son bassin, cherchant le contact avec une impatience qui fit rire Maxime contre sa peau.

« Quatre vis », murmura-t-il.

« Tais-toi. »

Il embrassa son cou. Laura passa ses doigts dans ses cheveux et guida sa tête vers ses seins. Sa bouche s’y attarda, ses lèvres, sa langue, la pression exacte qui lui arrachait des mots courts. Laura serra le drap dans sa main.

« Là. »

Maxime recommença. Sa paume descendit sur sa hanche, remonta sous le bord de sa culotte. Laura souleva le bassin pour lui faciliter le geste. Il la caressa avec deux doigts, lentement, jusqu’à sentir son corps se tendre autour de sa main.

Elle le fit rouler sur le dos. Maxime resta allongé, les jambes légèrement écartées. Laura s’installa contre lui, une cuisse entre les siennes. Sa bouche parcourut son torse, s’arrêta sur son ventre. Maxime posa ses mains sur ses épaules, puis les fit descendre dans son dos.

« Laura. »

Elle releva la tête.

« Ne t’arrête pas. »

Elle reprit ses baisers. Maxime la caressa dans les cheveux, son pouce contre sa tempe. Laura retira enfin sa culotte et la laissa glisser sous le bord du matelas. Maxime ôta son boxer, qui resta près de la caisse à outils.

Ils se retrouvèrent nus dans la lumière irrégulière. Laura s’agenouilla entre les jambes de Maxime et l’accueillit contre sa bouche, avec lenteur d’abord, puis avec une assurance qui fit se crisper ses doigts sur le drap. Il posa une main derrière sa tête, sans la guider, l’autre sur sa hanche.

« Encore », dit-il.

Elle releva le visage. Maxime la tira contre lui et l’embrassa, lui donnant le goût de sa propre peau. Laura se plaça au-dessus de lui. Ses mains prirent appui sur ses épaules. Elle guida le sexe de Maxime contre elle, puis s’abaissa avec un gémissement étouffé.

Le matelas se déplaça de quelques centimètres. La lampe ronronna.

Maxime posa ses mains sur ses fesses. Laura bougea avec un rythme lent, précis, puis accéléra lorsque ses jambes tremblèrent. Il suivit son mouvement, les hanches levées, sa bouche contre son sein. Elle enfouit ses doigts dans ses cheveux.

« La première », dit-elle.

« La deuxième. »

« La troisième. »

« La dernière. »

Les mots perdaient leur sens. Il ne restait plus que leurs mains, leurs bouches, leurs corps rapprochés. Laura se pencha sur Maxime. Il la fit basculer sur le côté et se plaça derrière elle, son torse contre son dos. Une main de Maxime se referma sur sa poitrine, l’autre trouva sa chatte humide. Laura attrapa son poignet et le guida plus bas.

« Plus fort. »

Il suivit la cadence qu’elle imposait. Laura replia une jambe, puis l’autre, cherchant la position qui les rapprochait davantage. Maxime la pénétra avec lenteur. Elle referma ses doigts sur les siens et les porta contre le matelas.

Le plaisir de Laura arriva d’abord dans ses cuisses, puis dans son ventre. Elle prononça le prénom de Maxime, une fois, deux fois, sans détourner la tête. Il la maintint contre lui, la bouche dans ses cheveux. Le rythme resta régulier, plus profond, jusqu’à ce que Maxime la rejoigne dans un gémissement bref.

Leurs doigts demeurèrent enlacés.

La coupelle tinta lorsque le bord du matelas la toucha. Les quatre vis roulèrent ensemble puis s’immobilisèrent.

Laura resta sur le flanc, le dos contre Maxime. Il avait une main posée sur son ventre. Elle couvrit cette main de la sienne. Aucun d’eux ne parla pendant plusieurs respirations. La peau gardait le sel de l’effort. Le drap froissé entourait leurs jambes.

« L’armoire peut attendre », dit Maxime.

« Elle attend déjà depuis deux heures. »

« Elle est patiente. »

Laura sourit et se retourna vers lui. Maxime embrassa son front, puis sa bouche. Ils restèrent face à face, les genoux mêlés, dans la chaleur froissée du matelas.

La coupelle demeura près de leur épaule, pleine de quatre petites preuves inutiles.

Dessin : Allongés côte à côte, ils se tiennent la main pendant qu’elle révèle une vis sous l’oreiller.

Au matin, Laura posa les vis sur le rebord de la fenêtre.

La lumière froide les fit briller une à une. Derrière elle, le salon gardait ses cartons fermés, ses piles de livres, l’armoire légèrement bancale et la lampe de chantier enfin silencieuse.

Maxime l’observait depuis le matelas. Le drap couvrait leurs corps jusqu’aux hanches. Leurs pieds restaient emmêlés sous le tissu.

« Elles ont trouvé leur place », dit-il.

Laura revint s’allonger près de lui.

« Elles avaient besoin d’un peu de temps. »

« Et nous ? »

Elle posa la tête sur son épaule.

« Nous, on était déjà installés. »

Maxime regarda les quatre vis alignées dans la lumière.

Laura ferma les yeux. Ses doigts cherchèrent les siens sous le drap.

Sur le rebord, le métal brillait au-dessus de l’armoire inachevée.

Dessin : Un homme et une femme sont allongés sur un matelas près d’une fenêtre, dans une chambre encombrée de cartons, elle appuyée sur ses épaules.

Fin de l’histoire

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