Sous les toits, à portée de main
distance, rituel, hiver, retrouvailles
Soir 1 : La minuterie crème
À six heures quarante, Mathilde avait déjà rangé son chargeur, son carnet quadrillé et trois chemisiers dans une valise qui refusait toujours de fermer.
Assis au bord du lit mansardé, Benjamin maintenait le couvercle d’une main et poussait de l’autre sur un pull roulé. Depuis huit ans, ils partageaient ce petit appartement sous les toits, ses poutres basses, ses radiateurs capricieux et les habitudes qui occupaient chaque recoin. Mathilde, ingénieure acoustique de trente-quatre ans, partait trois semaines suivre une formation près du centre. Benjamin, céramiste spécialisé dans les émaux, trente-six ans, travaillait dans l’atelier du rez-de-chaussée, entre les cuissons, les pigments et une collection de tasses ébréchées dont il refusait de se séparer.
« Tu as mis le dossier bleu ? » demanda-t-il.
« Dans la poche extérieure. »
« Les écouteurs ? »
« Dans la poche intérieure. »
« Le chargeur ? »
Mathilde posa les deux mains sur la valise.
« Benjamin. »
Il leva les yeux vers elle. Son sourire avait le bord froissé du matin.
« Je vérifie la solidité de notre couple par inventaire. »
« Ajoute une brosse à dents et un minimum de poésie. »
Derrière eux, la cuisine attendait dans une lumière pâle. Sur l’étagère, la vieille minuterie en métal crème gardait ses chiffres effacés. Benjamin l’avait récupérée dans une brocante, puis l’avait oubliée pendant des années entre le moulin à café et les pots de farine. Mathilde s’en servait pour les œufs, les masques d’argile de Benjamin et les lessives dont elle ne voulait pas rater la fin.
Elle passa devant lui, attrapa la minuterie et tourna le cadran jusqu’à cinq minutes.
Le ressort se mit à claquer doucement dans la pièce.
« Pour quoi faire ? » demanda Benjamin.
« Pour ne pas oublier le four. »
« Il n’est même pas allumé. »
Mathilde regarda l’aiguille revenir lentement vers le zéro. Une main tenait la poignée de sa valise, son manteau était déjà fermé et une mèche s’était prise dans le col.
« Alors pour ne pas oublier les cinq minutes. »
La minuterie avançait sur le plan de travail. Benjamin se leva, prit son écharpe sur le dossier d’une chaise et la lui tendit. Mathilde la noua sans quitter le cadran des yeux. Lorsque la sonnerie claqua, sèche et claire, elle sursauta. Benjamin posa aussitôt sa main sur sa nuque.
Le geste dura moins longtemps que la sonnerie.
« Je rentre vendredi », dit-elle.
« J’ai entouré le jour sur le calendrier. »
« En rouge ? »
« En bleu. Le rouge était déjà pris par les factures. »
Elle rit. Il l’embrassa. Le baiser fut rapide, glissé entre le manteau et la valise. Mathilde lui attrapa le poignet avant qu’il ne recule et pressa sa bouche contre la sienne une seconde de plus.
Après son départ, Benjamin trouva la minuterie au bord du plan de travail, arrêtée sur cinq.
· · ·
Le vendredi soir, Mathilde ouvrit la porte avec deux sacs dans les mains et le front plissé par le trajet. Benjamin lui prit la valise avant même qu’elle ait retiré ses chaussures.
« Tu as maigri de trois grammes », dit-il.
« J’ai surtout appris à manger des biscuits qui ont le goût de leur emballage. »
« J’ai préparé des pâtes. Elles ont une personnalité plus nette. »
Il portait un pantalon sombre et un pull gris dont les manches remontaient sur ses avant-bras. Mathilde posa son sac, retira son manteau, puis resta devant lui avec le voyage dans les épaules et une envie précise au creux du ventre.
« Tu m’as manqué », dit-elle.
Benjamin passa le pouce sur sa joue.
« Je sais. Ton message de mardi contenait quatre points de suspension. »
« C’était un appel au secours. »
« J’ai répondu avec trois lignes sur la cuisson d’un vase. »
« Tu as répondu avec trois lignes sur la cuisson d’un vase et aucune question utile. »
« C’était ma manière de dire que je pensais à toi. »
Elle glissa les doigts sous son col et l’embrassa avant qu’il ne poursuive. Sa bouche avait le goût du thé à la menthe pris dans le train. Benjamin posa les mains sur sa taille sans la tirer vers lui. Mathilde se rapprocha, accrocha ses doigts à son pull et approfondit le baiser.
Dans la cuisine, les pâtes refroidissaient sous leur couvercle. Benjamin avait sorti deux assiettes, mais Mathilde les repoussa.
« La minuterie. »
« Elle est là. »
Il la prit sur l’étagère. Le métal crème portait une petite tache blanche, souvenir d’un émail raté.
Mathilde régla cinq minutes et posa le cadran entre eux, sur la table.
Le tic-tac commença.
« Cinq minutes pour quoi ? » demanda Benjamin.
Elle glissa les mains sous le pull de Benjamin, trouva son dos chaud et le fit reculer jusqu’au bord du plan de travail.
« Pour que tu arrêtes de parler de tes factures. »
« Je peux parler d’autre chose. »
« Tu peux surtout te taire. »
Benjamin sourit contre sa bouche. Ses mains remontèrent le long des bras de Mathilde, sous les manches de son chemisier. Un frisson lui traversa les épaules lorsqu’il atteignit sa nuque. Il les massa avec ses pouces, d’abord à travers le tissu, puis au bord du col. La tension du trajet se défit sous ces pressions lentes.
Le tic-tac remplissait les silences.
Mathilde posa son front contre le sien.
« J’ai pensé à toi dans une salle pleine de gens qui mâchaient leurs stylos. »
« C’est très élégant. »
« J’ai aussi pensé à ta bouche. »
Benjamin cessa de sourire. Ses doigts se refermèrent sur les épaules de Mathilde. Elle leva le menton et l’embrassa avec plus d’insistance, jusqu’à sentir le dos de Benjamin rencontrer la porte du placard. Une casserole tinta dans l’évier, déplacée par un mouvement de hanche.
La minuterie sonna.
Ils se séparèrent juste assez pour entendre le dernier claquement du ressort.
« Les pâtes sont officiellement perdues », murmura Benjamin.
Mathilde lui prit la main.
« Elles ont eu leur chance. »
· · ·
Ils mangèrent debout, chacun prenant une bouchée dans la même assiette, puis laissèrent les fourchettes sur le bord de l’évier. Le salon occupait l’extrémité mansardée de l’appartement. Le canapé touchait presque la bibliothèque et Benjamin devait baisser la tête pour passer sous la poutre. Mathilde s’y installa, les jambes repliées, tandis qu’il allait chercher de l’eau.
Lorsqu’il revint, elle avait retiré son chemisier et portait un pull fin couleur prune. Ses cheveux, libérés de leur élastique, tombaient sur une partie de son visage.
Benjamin posa les verres sur la table basse.
« Tu as pris possession des lieux en moins de deux minutes. »
« Je suis en déplacement professionnel. Je m’adapte. »
« Ton sac bloque la porte de la chambre. »
« Une stratégie défensive. »
Il s’assit à côté d’elle. Mathilde se rapprocha, posa ses pieds sur ses cuisses et lui tendit les mains.
« Elles sont glacées. »
Benjamin les enveloppa. Il frotta ses paumes, puis pressa chaque doigt, de l’extrémité jusqu’à la base. Mathilde le regardait faire, le visage détendu après sa semaine de formation.
« Tu fais ça à toutes tes clientes ? »
« Seulement à celles qui ont un abonnement de huit ans. »
« Je demande une réduction. »
« Tu paies déjà en sourires. »
Elle lui donna une petite tape sur l’épaule. Ses doigts se glissèrent ensuite dans les cheveux de Benjamin. Il inclina la tête et posa les lèvres près de son poignet. Le baiser lui fit fermer les yeux.
Sur la table basse, la minuterie attendait.
Benjamin la prit.
Mathilde ne retira pas ses mains. Il régla cinq minutes et posa l’objet près du coussin.
Le tic-tac repartit.
Aucun d’eux ne parla. Benjamin remonta ses mains jusqu’aux épaules de Mathilde et massa les muscles noués sous le pull. Elle avança sur le canapé, plaça ses genoux de part et d’autre de ses cuisses, puis enfouit le visage contre son cou. Sa bouche toucha la peau sous son oreille. Benjamin inspira brusquement.
« Encore », dit-elle.
Il reprit le mouvement, plus lentement, en suivant la courbe de ses épaules jusqu’à la nuque. Mathilde fit glisser ses doigts sous le col de son pull et caressa son dos. La maille accrocha ses phalanges. Elle tira doucement sur le vêtement.
« Retire-le. »
Benjamin leva les bras. Le pull tomba sur le dossier du canapé. Mathilde posa les mains sur son torse, par-dessus le tee-shirt, puis l’attira contre elle. Le baiser s’étira, patient, tandis que les doigts de Mathilde se refermaient dans les cheveux de Benjamin. Benjamin lui soutint la nuque. Elle pressa son corps contre le sien jusqu’à ce que le canapé grince sous leur poids.
La sonnerie claqua.
Mathilde ne bougea pas. Benjamin resta immobile lui aussi.
Le métal crème vibra encore sur la table basse. Elle leva une main, chercha la minuterie à tâtons et l’empêcha de sonner.
« Celle-là devait nous dire quoi ? » demanda-t-il.
« Que tu pouvais cesser de parler. »
« Je n’ai pas parlé depuis cinq minutes. »
« Tu apprends vite. »
Elle l’embrassa de nouveau. Benjamin se leva avec elle. Ils avancèrent dans l’étroite pièce, leurs hanches heurtant le coin de la table. Mathilde rit contre sa bouche, puis posa les mains sur ses épaules pour le guider sous la poutre.
Dans l’embrasure de la chambre, il s’arrêta.
La lumière de la cuisine atteignait à peine le seuil. Mathilde passa les bras autour de son cou et enfouit les doigts dans ses cheveux. Benjamin lui caressa le dos, lentement, jusqu’au bas de son pull. Elle se rapprocha et posa le front contre le sien.
« Tu as gardé la minuterie ? » demanda-t-elle à voix basse.
« Elle est sur la table. »
« Alors elle attendra. »
Le talon de Mathilde toucha le seuil. Benjamin la rapprocha encore, jusqu’à sentir le bois contre le dos de Mathilde. Mathilde agrippa le tissu du tee-shirt de Benjamin. Il la tint contre lui, une main entre ses omoplates, l’autre à sa taille. Leurs respirations devinrent irrégulières. Elle mordilla sa lèvre, puis posa sa bouche sous sa mâchoire.
« Plus près », souffla-t-elle.
Benjamin referma les bras autour d’elle. Ils restèrent dans l’embrasure, bercés par le silence de la minuterie posée sur la table basse.
· · ·
Le dimanche soir, dans le train, Mathilde posa sa valise à ses pieds et ouvrit son téléphone. La vitre renvoyait son visage fatigué, ses cheveux défaits et le col légèrement froissé de son pull prune.
Benjamin avait écrit : « La minuterie est toujours sur la table. »
Elle sourit. Elle imagina sa main sur le cadran crème, ses épaules sous ses paumes à elle et la porte de la chambre derrière leurs dos.
Mathilde tapa : « J’ai trouvé une façon de rendre nos messages beaucoup plus dangereux. »
