Sous les toits, à portée de main
distance, rituel, hiver, retrouvailles
Soir 2 : Les trois blancs
La carte dépassait de la poche du pantalon bleu de Benjamin lorsqu’il ouvrit la porte. Mathilde posa sa valise contre le mur de l’entrée, sous le porte-manteau, puis ôta son manteau marine. Elle l’accrocha avec soin avant d’aligner ses bottines contre la plinthe glacée.
Depuis leur dernier week-end, leurs messages s’étaient éloignés des horaires de formation et des factures d’atelier. Ils continuaient à parler de la minuterie crème, des émaux de Benjamin et des salles trop chauffées où Mathilde travaillait. Chaque échange finissait pourtant par revenir à la peau de l’autre.
Benjamin sortit la carte de sa poche.
Le papier gaufré portait, dans l’écriture de Mathilde :
Quand tu rentres, je voudrais ___, oublier ___, retrouver ___.
« Trois blancs. Même mes devis sont moins intimidants », dit Benjamin.
Mathilde s’approcha. Elle retint son poignet pendant qu’il retournait la carte. Sa paume se posa sur la joue de Benjamin. Il garda l’autre main à la taille de Mathilde, au-dessus du jean gris.
Au dos, Benjamin avait écrit :
Quand tu rentres, je voudrais vérifier si tu as toujours cette façon de me regarder, oublier mes factures, retrouver ton pull prune.
Mathilde parcourut la phrase sans retirer sa main. Ses lèvres se soulevèrent, mais elle ne rit pas tout de suite. Benjamin baissa les yeux vers la carte, soudain très attentif à ses propres mots.
« Tu as écrit ça pendant ta pause ? »
« Entre deux devis d’émail. J’ai failli mettre “retrouver mes outils”. »
« Tu aurais perdu toute crédibilité. »
« J’ai une réputation à tenir. »
Mathilde passa son pouce sur la joue de Benjamin. Son manteau accroché derrière elle gardait l’odeur froide du trajet. Benjamin avança le visage jusqu’à sa paume et y déposa un baiser.
« Tu m’as manqué », dit Mathilde.
La phrase avait moins de détour que ses messages. Benjamin posa la carte sur la valise, puis remonta sa main le long du dos de Mathilde. Elle se rapprocha jusqu’à sentir le tee-shirt écru contre son chemisier. Son pull prune formait une épaisseur douce entre eux. Benjamin glissa pourtant les doigts au bord du col et massa sa nuque.
Mathilde ferma les yeux. La pression suivit les muscles tendus par ses journées de formation. Elle inclina la tête pour lui laisser davantage d’espace, puis tira légèrement sur le col du pull brun de Benjamin.
« Tu as gardé la carte dans ta poche toute la journée ? »
« Elle y était plus utile que mon portefeuille. »
« Tu dis ça à toutes tes cartes ? »
« Seulement à celles qui me donnent des devoirs. »
Mathilde ouvrit les yeux et prit la carte sur la valise. Elle la glissa contre la poitrine de Benjamin, sous le pull brun, puis l’embrassa. Benjamin soutint sa nuque. Sa bouche s’attarda sur celle de Mathilde avec une lenteur qui fit disparaître la plaisanterie.
Le tuyau sous la pente claqua dans le mur. Mathilde eut un petit rire contre la bouche de Benjamin.
« L’immeuble applaudit. »
« Il a mauvais goût. »
Elle l’embrassa encore, plus près, les doigts accrochés au tissu de son pull. Benjamin fit glisser sa main de sa nuque à son épaule, puis revint sous le col. Benjamin prit la carte entre deux doigts et la posa sur la valise.
« Viens », murmura-t-elle.
Benjamin prit la valise par la poignée et la poussa contre le mur, près du manteau. Mathilde récupéra la carte. Ils gagnèrent la cuisine sans se lâcher.
· · ·
Deux assiettes garnies attendaient sur la table. Benjamin les avait préparées avant son arrivée, avec du pain grillé et des légumes réchauffés. Une odeur de poussière chaude montait du radiateur voisin. Mathilde s’assit face à lui et glissa la carte sous son assiette.
Benjamin prit place à son tour. Leurs genoux se touchèrent sous la table. Mathilde entoura son verre d’eau de ses deux mains, puis souleva l’assiette. La carte apparut, pliée en deux.
Cette fois, l’écriture était celle de Mathilde :
Quand tu rentres, je voudrais ta main sur ma nuque, oublier la distance entre le studio et l’appartement, retrouver ta bouche avant même de poser ma valise.
Benjamin relut la phrase et posa sa fourchette. Mathilde attendit, les doigts à plat près de son assiette.
« J’avais prévu une réponse élégante », dit-il.
« Elle a dû rester dans la valise. »
Benjamin entrelaça ses doigts à ceux de Mathilde. Son pouce remonta jusqu’à son poignet, sous la manche du pull prune.
« Tu as écrit ça dans le studio ? »
« Après t’avoir appelé. »
« Tu n’as pas appelé. »
Mathilde prit une bouchée, les doigts toujours mêlés à ceux de Benjamin.
Benjamin se pencha au-dessus de la table. Il embrassa les doigts de Mathilde, l’un après l’autre, puis posa sa bouche sur son poignet. Elle avança le bras et lui toucha la mâchoire. Les assiettes restèrent entre eux, à peine entamées.
Benjamin se leva. Mathilde ne retira pas sa main. Il contourna la table, puis s’accroupit près de sa chaise. Sa paume se posa sur son genou. Mathilde passa l’autre main dans ses cheveux et guida son visage jusqu’à elle.
« Tu as encore une assiette à finir », dit-elle.
« J’ai changé de priorité. »
« C’est visible. »
Elle se leva. Benjamin se retrouva face à elle, leurs genoux contre la table basse de cuisine. Mathilde passa les bras autour de son cou. Il posa les mains sur ses épaules et les massa à travers le pull prune. La pression dénoua le haut de son dos. Elle inspira plus profondément, puis appuya son front contre celui de Benjamin.
Le tic-tac de la minuterie venait du salon. Le rythme régulier franchissait la porte de la cuisine et rappelait leur jeu précédent.
« Elle compte encore ? » demanda Mathilde.
« Elle n’a jamais cessé de se croire importante. »
Mathilde prit la carte sous son assiette et la plia dans sa paume. Elle embrassa Benjamin, une main sur sa nuque, l’autre contre son flanc. Sa bouche s’ouvrit sous la sienne. Benjamin posa les doigts à la base de son dos et la rapprocha.
Le pain grillé avait laissé un goût sec sur leurs lèvres. Mathilde passa la langue sur la lèvre inférieure de Benjamin, puis recula juste assez pour regarder son visage.
« La chambre », dit-elle.
Benjamin reprit les assiettes et les posa sur le plan de travail. Mathilde l’attendit dans l’embrasure. La carte resta dans sa main.
· · ·
Dans la chambre sous la pente, un carnet reposait sur la table de chevet. Mathilde s’assit au bord du lit, la carte sur les genoux. Benjamin ferma la porte, puis posa son pull brun sur une chaise. Benjamin garda son tee-shirt écru et resta debout devant Mathilde. Mathilde le regarda, les mains croisées sur la carte.
« Tu veux ajouter une ligne ? »
« Je préfère t’en laisser une. »
Benjamin s’assit à côté d’elle. Mathilde retira son pull prune et le déposa sur celui de Benjamin. Elle portait encore son chemisier. Le tissu clair dessinait ses épaules sous la lumière basse de la lampe.
Elle reprit la carte, écrivit quelques mots au-dessous de la deuxième phrase, puis la glissa entre deux pages du carnet. Elle referma la couverture et la posa sur la table de chevet.
Benjamin attendit qu’elle se tourne vers lui. Il ouvrit le carnet. La carte apparut entre les pages.
La troisième phrase disait :
Quand tu rentres, je voudrais te dire ___, oublier de compter ___, retrouver ___.
Les trois blancs étaient remplis, mais les mots avaient été inscrits si près les uns des autres qu’ils semblaient se retenir.
Te dire que j’ai envie de toi avant de trouver une plaisanterie.
Oublier de compter les jours.
Retrouver notre place, celle où je n’ai plus besoin d’écrire.
Benjamin passa le doigt au-dessus de l’encre sans toucher le papier.
« Tu as laissé les blancs dans la phrase. »
« Je les ai remplis. »
« Pas vraiment. »
Mathilde prit la carte. Elle s’assit devant Benjamin, entre ses genoux, le dos contre son torse. Il posa les mains sur ses épaules. Elle rabattit ses cheveux sur le côté et lui offrit sa nuque.
Ses pouces travaillèrent lentement sous la base du crâne. Mathilde posa les mains sur ses cuisses et laissa sa tête suivre la pression. Benjamin descendit vers ses épaules, pressa les muscles par petits mouvements précis, puis remonta derrière ses oreilles.
« Tu fais ça à l’atelier aussi ? »
« Aux vases qui ont mal vécu la cuisson. »
« Je ne suis pas un vase. »
« Tu es plus difficile à réparer. »
Mathilde attrapa les poignets de Benjamin et les ramena autour d’elle. Elle tourna la tête jusqu’à sa bouche. Le baiser se forma de biais, maladroit, puis trouva son rythme. Benjamin garda une main au milieu de son dos et l’autre dans ses cheveux.
Après quelques secondes, Mathilde se dégagea. Elle se plaça devant Benjamin, assis au bord du lit, puis posa les mains sur ses épaules. Elle les massa à son tour, en suivant la ligne tendue près de son cou. Benjamin baissa la tête. Ses doigts se posèrent sur les hanches de Mathilde, par-dessus le chemisier.
« J’aime quand tu reprends ta place », dit-il.
Mathilde ralentit ses pouces. Elle caressa la nuque de Benjamin, puis passa les doigts dans ses cheveux. Il leva le visage. Elle lui donna un baiser bref, qu’il prolongea en la retenant par le dos.
Ils se levèrent ensemble. Mathilde prit la carte dans le carnet. Benjamin ouvrit la porte de la chambre, puis la referma derrière eux. Ils restèrent près du battant, sous la pente, Mathilde adossée au bois et Benjamin devant elle.
Elle lut la première phrase à voix basse.
« Quand tu rentres, je voudrais vérifier si tu as toujours cette façon de me regarder, oublier mes factures, retrouver ton pull prune. »
Benjamin posa la bouche près de son oreille.
« Je n’ai jamais cessé de regarder. »
Mathilde lut la deuxième.
« Quand tu rentres, je voudrais ta main sur ma nuque, oublier la distance entre le studio et l’appartement, retrouver ta bouche avant même de poser ma valise. »
Benjamin fit courir sa main dans le dos de Mathilde jusqu’à la naissance de ses épaules. Elle tourna la tête et embrassa ses doigts.
Puis elle lut la troisième ligne. Sa voix se fit plus basse.
« Quand tu rentres, je voudrais te dire ce que je retiens, oublier les jours, retrouver ta place contre moi. »
Benjamin prit la carte et la posa sur la poignée de la porte.
« Tu peux me le dire maintenant. »
Mathilde passa les bras autour de son cou. Ses mains se refermèrent dans ses cheveux. Elle l’attira jusqu’à elle.
« J’ai envie de toi. »
Benjamin l’embrassa. Mathilde répondit aussitôt, la bouche ouverte contre la sienne. Benjamin garda une main au milieu du dos de Mathilde. Mathilde glissa l’autre sous le col du tee-shirt écru et la laissa là tandis que Benjamin répondait au baiser. Le dos de Benjamin toucha la porte. Mathilde avança d’un pas et pressa son corps contre le sien.
Le goût de pain grillé demeurait sur leurs lèvres. Benjamin embrassa la joue de Mathilde, sa tempe, puis revint à sa bouche. Elle retint sa nuque et lui donna davantage d’elle-même, sans quitter la porte.
Lorsqu’ils s’arrêtèrent, leurs fronts restèrent joints. La main de Benjamin reposait au milieu du dos de Mathilde. Ses doigts tenaient encore le tissu du tee-shirt écru.
Sur la poignée, la carte glissa lentement jusqu’au sol.
Le dimanche, avant d’accompagner Mathilde jusqu’au train, Benjamin retrouva la carte sur la table de chevet. Il ramassa la carte pour la ranger dans sa poche, puis retourna le papier.
Au dos, une quatrième ligne demeurait vide :
Quand tu repars, je voudrais ___, oublier ___, retrouver ___.
