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HistoiresSous les toits, à portée de main

Sous les toits, à portée de main

distance, rituel, hiver, retrouvailles

environ 48 minutes au total, 8 minutes par épisode de lecture. Piment : Sexy. Rédaction Absoloo.

Soir 6 : Les clés du matin

Le trousseau ne comptait que trois clés, et Mathilde l’avait vérifié toutes les dix minutes depuis le premier train. Sa main droite le gardait fermé au fond de sa poche. Le métal conservait le froid du quai. Il lui mordait la paume, mais elle ne desserrait pas les doigts.

Elle monta jusqu’au dernier étage sans ralentir, le sac de formation cognant contre sa hanche. À trente-quatre ans, ingénieure acoustique, elle savait calculer à la seconde la réverbération d’une salle de concert. Elle ne savait pas combien de temps résonnerait un escalier gravi après trois semaines de studio loué, de week-ends comptés et de messages laissés en suspens.

Benjamin l’attendait sur le palier, en chaussons. Il avait trente-six ans, de la poudre d’émail sous les ongles et le fil de laine rouge encore noué autour du poignet gauche.

Il ne dit pas bonjour. Elle non plus. Mathilde passa devant lui et s’arrêta face à la porte. Benjamin vint se coller derrière son dos. Ses mains se posèrent sur ses hanches, son menton à hauteur de son col.

« Tu en as trois », dit-il en regardant l’anneau.

« Une pour entrer. Les deux autres, tu verras. »

La première clé entra dans la serrure. Elle tourna en deux temps, le second toujours légèrement en retard. Mathilde poussa la porte. L’odeur de chez eux lui parvint aussitôt, thé tiède, radiateur, argile. Les pouces de Benjamin pressèrent ses hanches une fois, comme s’il venait de valider un code.

Au bout du dimanche, aucun train ne l’attendait.

· · ·

Sur la table, la minuterie crème indiquait zéro. Au dossier d’une chaise pendait la chemise écrue à la poche vide. À côté, un billet portait une heure rayée au stylo bleu : 18 h 05. Dessous, l’écriture de Benjamin indiquait : « 7 h 15 : retour ».

Mathilde le lut en posant son sac au sol, puis elle défit son écharpe grise.

L’écharpe sentait la laine humide, le quai et le train. Benjamin la prit, y enfouit le nez une seconde, puis l’accrocha au portemanteau. Le manteau bleu nuit la rejoignit.

Mathilde se baissa pour défaire ses bottines. Elle retira la première, puis la seconde, et les aligna près du radiateur. Une chaleur sèche monta contre le cuir. Ses pieds nus se recroquevillèrent sur le parquet froid.

« Trois clés pour rentrer, et pas une seule pour retrouver mes chaussettes. »

Benjamin regarda ses orteils, puis la porte de la chambre, entrouverte au fond du couloir.

« Elles sont sous la couverture. Elles n’ont pas bougé. »

« Et toi, tu gardes les chaussons. »

« Ils ont froid. »

Elle rit contre son épaule. Benjamin lui embrassa les cheveux, lentement, avant de poser la joue contre sa tempe.

· · ·

Le meuble de l’entrée n’avait qu’un tiroir bas. Il était vide depuis la veille, Benjamin ayant retiré les gants dépareillés et les tickets de caisse. Mathilde s’accroupit devant, sortit son téléphone de son sac et le déposa au fond. Benjamin prit le sien dans la poche de son pantalon anthracite. L’écran affichait encore le dernier message reçu, le nom de Mathilde suivi de trois points de suspension. Il retourna l’appareil contre le bois.

« Tu pouvais conclure », dit-il.

« C’était une conclusion. »

Le tiroir craqua sous le poids des deux téléphones. Mathilde tira le trousseau de sa poche et choisit la deuxième clé.

Benjamin s’était penché derrière elle. Ses doigts se glissèrent sous le bas du pull rouille, trouvèrent la chaleur de ses reins et s’y posèrent à plat.

« J’ai pensé à tes mains pendant chaque trajet. »

Ses doigts remontèrent d’un cran le long de sa colonne. Mathilde tourna la clé. Le tiroir enferma le centre de formation, la propriétaire du studio et tous ceux qui attendaient une réponse avant midi. Le bruit du verrou lui parut plus précis que n’importe quelle mesure.

Elle se redressa et rangea le trousseau dans la poche de son pantalon noir. Contre sa cuisse, le métal avait enfin pris la température de sa peau.

· · ·

Ils passèrent par la table. Benjamin prit le poignet gauche de Mathilde, remonta la manche rouille et défit le nœud de laine du bout des ongles. Il ne toucha pas au sien. L’anneau rose avait pâli sur sa peau. Il y posa les lèvres, puis déposa le fil près de la minuterie. Ses doigts effleurèrent le cadran et le déplacèrent d’un quart de tour. Aucun des deux ne s’en aperçut.

Mathilde alla jusqu’à l’évier et laissa couler le robinet. Elle attendit que l’eau devienne froide. Benjamin joignit les mains sous le jet, puis les lui tendit.

Elle but dans ses paumes, le nez contre ses poignets. L’eau avait un goût minéral, légèrement métallique, avec cette note de calcaire qu’elle connaissait depuis des années. C’était le goût de cette cuisine et de toutes les soirées qu’ils y avaient passées.

Quand elle releva la tête, Benjamin essuya sa lèvre du pouce. Il porta ensuite ce pouce à sa bouche.

Mathilde ferma le robinet. L’appartement retrouva ses bruits ordinaires : le radiateur, le réfrigérateur, leurs deux respirations qui cherchaient le même rythme.

· · ·

Ils traversèrent le séjour sans vraiment se lâcher. La main de Benjamin passa de la nuque de Mathilde au creux de ses reins. Elle posa la sienne sur son ventre, à travers la laine. Leurs épaules se heurtèrent près de la table basse, puis la paume de Benjamin s’aplatit contre elle.

Devant le canapé, Mathilde croisa les bras, attrapa l’ourlet de son pull et le fit passer par-dessus sa tête. Le vêtement tomba sur le dossier.

Benjamin saisit son tee-shirt écru par l’épaule, le retira d’un geste et le laissa sur l’accoudoir. Mathilde regarda son torse nu. Elle posa la main à gauche, là où la poche de la chemise avait pesé tout un soir, et sentit son cœur battre sous sa paume.

Elle ouvrit ensuite sa chemise blanche. Un bouton, puis un autre. Elle connaissait l’effet de cette lenteur sur le visage de Benjamin. Sa mâchoire se tendait d’abord, ses yeux ensuite. Elle prit le temps de chacun des boutons.

Quand le dernier céda, elle fit glisser le tissu de ses épaules. La chemise rejoignit le pull sur le dossier. Elle resta en soutien-gorge noir et en pantalon noir, les pieds nus sur le tapis.

« Viens ici », dit Benjamin, bas.

Elle s’approcha. Sa poitrine rencontra son torse nu et les mains de Benjamin s’ouvrirent dans son dos. Il la maintint contre lui. Sa bouche se posa dans son cou, sur la peau encore fraîche du dehors, puis descendit jusqu’à son épaule.

Mathilde mordit brièvement le muscle de son épaule. Elle le sentit trembler. Deux doigts accrochèrent la ceinture du pantalon anthracite et tirèrent Benjamin contre ses hanches. Entre leurs corps, il ne resta plus assez d’espace pour une phrase.

· · ·

Devant la porte de la chambre, entrouverte comme toujours, Mathilde prit la troisième clé. Elle l’avait fait refaire un jeudi chez le serrurier près du centre de formation, pour une serrure qui n’avait encore jamais servi.

Sous sa plante de pied, une lame du parquet chanta son si bémol. Elle n’avait jamais voulu la faire réparer.

Mathilde poussa le battant de l’épaule et entra la première. Sous la pente du toit, la lampe de chevet éclairait le lit, la couverture et un bout de chaussette grise qui dépassait.

Benjamin la suivit. Son torse nu se plaqua contre son dos. Ses bras se nouèrent autour de son ventre et sa bouche se posa sur sa nuque.

Au seuil, ils s’arrêtèrent. Mathilde se retourna dans ses bras et joignit les mains derrière sa nuque. Les mains de Benjamin glissèrent sous ce qui restait d’étoffe. Elles franchirent le bord du soutien-gorge, la ceinture du pantalon noir, puis trouvèrent sa peau, ses côtes, ses reins et la courbe de sa taille.

« Je ne repars plus ce soir », dit-elle.

Il l’embrassa pour toute réponse, profondément. Mathilde tendit le bras derrière elle, repoussa la porte du talon et tourna la clé dans la serrure.

Le déclic fut minuscule. La chambre, qu’ils laissaient ouverte par habitude, se referma cette fois sur eux.

Ils reculèrent jusqu’à ce que le bord du matelas touche leurs genoux. Mathilde s’assit, saisit Benjamin par la taille et bascula en arrière en l’entraînant avec elle. Le lit plia sous leurs poids. Son pied frotta contre le parquet.

Benjamin retomba sur les avant-bras, un de chaque côté de sa tête. Il embrassa son épaule, puis sa bouche.

· · ·

Ils s’immobilisèrent, fronts joints. Mathilde sentait le souffle de Benjamin contre ses lèvres, régulier et retenu. Trois semaines tenaient dans cette pause : la lampe tirée à distance, le fil rouge, le papier plié en huit, toutes les phrases glissées derrière une plaisanterie.

La séduction n’avait pas disparu pendant leur séparation. Elle était restée là, dans cette chambre basse, entre le lit et la lampe, sous les murs en pente. Il avait suffi de tourner une clé.

Le tic du radiateur remplissait la pièce avec leur silence. Benjamin ne bougeait pas. Les doigts de Mathilde, enfouis dans ses cheveux courts, demeuraient immobiles.

Dans la cuisine, la minuterie crème se mit à sonner. Le grelot sec et obstiné monta jusqu’à eux.

Sans quitter Benjamin des yeux, Mathilde tendit la main vers le bouton.

Dessin : Sur le palier, il se colle derrière elle devant la porte, les mains sur ses hanches.

Fin de l’histoire

Envie de piloter l'autre ? La télécommande vous donne le rythme, et l'autre peut tout arrêter.