Sous les toits, à portée de main
distance, rituel, hiver, retrouvailles
Soir 5 : La poche cousue
Mathilde glissa le cordon dans la poche arrière de son jean, avec le soin qu’on met à garder un ticket dont on aura peut-être besoin. Derrière la cloison, le radiateur sentait la poussière chauffée. Benjamin, le dos contre le bois, avait posé les mains sur ses propres hanches et ne les en décollait pas.
« Reste comme ça », dit-elle.
Elle prit le premier bouton de sa chemise écrue, celui du haut, et le défit. Rien de plus. Les manches retroussées laissaient voir ses avant-bras, tachés d’un reste de bleu céladon que le savon n’avait jamais vaincu. Il la regardait sans détourner les yeux, la mâchoire un peu crispée, celle de quelqu’un qui se retenait de sourire.
« Un seul bouton ? »
« Le reste est à la cuisine. »
Elle l’attrapa par le pan de la chemise et l’entraîna vers la table. La minuterie en métal crème attendait sous la lumière de la hotte, réglée sur zéro. Mathilde se plaça devant lui et posa deux doigts sur sa poitrine, à gauche, à l’endroit où le coton faisait une très légère bosse.
« Cherche. »
Il glissa la main à l’intérieur de la chemise. La poche était cousue dans la doublure, avec des points d’ingénieure, réguliers, droits, trop nombreux. Au fond, quelque chose de dur lui heurta les doigts. Il le sortit entre deux doigts : une petite clé en laiton terni. Le métal gardait un froid têtu, malgré le corps contre lequel il avait voyagé. Quand Benjamin referma le poing, le froid lui mordit la paume.
« Tu ranges vraiment tout dans mes vêtements », dit-il.
Mathilde ne rit pas. Elle regardait la clé posée dans sa main ouverte, comme une phrase qu’on avait mise trois semaines à écrire.
« Elle ouvre quoi ? »
« La porte. Pas une en particulier. »
Il posa la clé sur la table, à côté de la minuterie. Le laiton tinta contre le métal crème. Le cadran resta sur zéro. Mathilde leva les yeux vers le plafond, vers la chambre.
« Il y a autre chose. »
· · ·
Dans la chambre, elle le planta devant le grand miroir qui penchait un peu vers le lit, puis pressa l’interrupteur de la lampe de chevet. Elle passa son pull bleu nuit par-dessus sa tête. Ses cheveux crépitèrent. Elle jeta le pull sur le dossier de la chaise et resta en débardeur blanc, les bras nus dans le verre.
Benjamin n’eut pas le temps de parler. Elle revint contre lui, glissa les mains sous les pans de sa chemise, à plat sur le tee-shirt gris, puis remonta à gauche jusqu’à la poche. Ses doigts butèrent sur un bout de laine qui dépassait de l’ouverture.
« Tire. »
Il tira. La laine, couleur de brique cuite, râpait la pulpe de ses doigts, qui connaissaient pourtant toutes les rugosités. Elle sortait par saccades, longue d’un bras, puis de deux, plus longue que tous leurs appels du soir. Mathilde attrapa le bout qui lui revenait et le noua à son poignet. Benjamin enroula l’autre extrémité autour du sien. Le fil se tendit entre eux, au-dessus des hanches, droit et doublé dans le miroir.
« C’était mon fil à moi, dit-elle. Pour te tenir, de là-bas. »
Elle recula d’un pas. Le fil tira le poignet de Benjamin, qui suivit. Il posa la bouche dans son cou. La peau avait le goût légèrement salé d’une journée qui n’en finissait pas. Un frisson lui remonta le long du bras jusqu’au nœud de laine. Mathilde inclina la tête pour lui laisser la place et garda le fil tendu, d’une main qui ne tremblait pas.
Benjamin embrassait son cou en regardant le reflet : une femme en débardeur, un homme en chemise, une lampe, une pente de plafond. Il aimait cette image et s’y attardait. Le miroir renvoyait aussi leurs poignets liés, le fil rouge entre eux et le bord défait du pull sur la chaise.
« Je te reconnais mieux quand tu me regardes », dit-elle.
Il quitta le miroir des yeux. Il tourna la tête et la regarda, elle, de tout près, à la lisière de sa bouche. Puis il l’embrassa longuement, la laine tendue entre leurs poignets comme une corde qu’on teste.
· · ·
Elle le tira par le fil jusqu’au bord du lit et s’assit. Benjamin prit place à côté d’elle. Le matelas plia sous leur poids, et le pied du lit frotta doucement contre le parquet. Mathilde dénoua la laine, la laissa glisser en travers de ses genoux, croisa les bras, saisit l’ourlet du débardeur blanc et le passa par-dessus sa tête. Il tomba au pied du lit. Elle resta en soutien-gorge noir, un anneau rose imprimé autour du poignet, trace laissée par la laine.
Benjamin ne dit rien. Il défit son propre nœud et posa le fil sur la couverture, près de sa cuisse.
Mathilde glissa la main sous le revers de la chemise, dans la poche presque vide. Du bout des doigts, elle toucha un carré de papier plié en huit, doux d’avoir passé la soirée contre sa peau. Elle n’eut pas le temps de le sortir. Benjamin referma les doigts sur son poignet et tira lui-même, pli après pli.
Une écriture penchée, serrée, celle des plans et des relevés.
« Ne t’habitue pas à mon absence. »
Il lut deux fois. Mathilde regardait ses mains, le papier ouvert entre elles, les plis qui formaient une petite grille sur la page.
« Écrit là-bas, dit-elle. Cousu ici, pendant que tu étais à l’atelier. »
« Je ne m’habitue pas. »
« Alors dis-le. »
Il leva les yeux vers elle.
« Tu m’as manqué à en déplacer un lit. »
Elle posa le front contre sa tempe. Benjamin fit glisser la chemise de ses épaules et la posa sur le dossier de la chaise, par-dessus le pull bleu nuit. Il passa le tee-shirt gris par-dessus sa tête et le lança vers le miroir. Le vêtement retomba au pied du cadre. Mathilde posa la paume à plat sur son torse nu, à gauche, à l’endroit de la poche, et la garda là.
Ils se levèrent ensemble. Elle défit le bouton de son jean noir et le fit descendre sur ses cuisses. Le trousseau tinta dans la poche droite quand le denim toucha le parquet. Le cordon de la lampe glissa à moitié de la poche arrière. Elle sortit du jean d’un pas, puis le repoussa du bout du pied contre le lit. Benjamin enleva son jean sombre et le laissa à côté du sien.
Il restait en boxer noir, elle en culotte de coton, tous les deux en chaussettes. La lampe de chevet éclairait le tissu noir, la peau blanche de ses cuisses et les traces de peinture sur ses avant-bras.
« Tu gardes les chaussettes », dit-il.
« Elles ont froid. »
« Même celle qui dépasse de ton talon ? »
Mathilde baissa les yeux vers la chaussette grise qui s’était roulée sous son pied.
« Elle a une mauvaise journée. »
Il la regarda avec cette expression qu’elle lui connaissait, celle qui arrivait avant le rire et qui ne se décidait jamais tout à fait.
· · ·
Benjamin passa derrière elle et l’attira contre lui par le dos, les bras noués sur son ventre. Mathilde sentit sa poitrine nue contre ses omoplates, la ceinture du boxer contre ses reins. Elle leva une main derrière elle et trouva sa nuque, ses cheveux courts sous les doigts. L’autre descendit chercher le creux de ses reins, là où la peau était lisse et plus chaude que partout ailleurs.
Il avança. Elle suivit.
Au passage, elle attrapa la chemise sur le dossier de la chaise. Ils allèrent ainsi, soudés, vers la porte. Elle tenait le vêtement contre son flanc, une main passée sous le tissu pour ne pas lâcher Benjamin. Une lame du parquet craqua près du seuil, un si bémol que Mathilde, par déformation, n’avait jamais voulu faire réparer. Ils s’arrêtèrent là, les orteils en chaussettes au bord de la barre de bois.
Plus bas, l’escalier descendait vers la lumière de la cuisine. La table attendait dans le carré jaune de la hotte, avec la clé et la minuterie côte à côte. Le cadran n’avait toujours pas bougé.
« On ne descend pas », dit-elle.
« Non. »
Les mains de Benjamin glissèrent sous l’élastique de sa culotte, sur ses hanches, et s’y arrêtèrent, larges, sans descendre. Elle pivota dans ses bras. Ses paumes à elle se faufilèrent sous la ceinture du boxer, dans le dos, et le serrèrent. Le soutien-gorge noir pressait son torse. Leurs ventres se touchaient.
Elle plaqua la chemise contre le flanc de Benjamin, enfonça deux doigts dans la poche et il referma la main sur la sienne à travers le coton.
« Elle est vide », murmura-t-elle, et sa main fit mine de ressortir.
« Ne vide pas cette poche tout de suite. »
Elle la laissa là. Son pouce à lui dessinait de petits cercles sur ses doigts, à travers l’étoffe. Le papier avait disparu, la clé aussi. Il ne restait que la doublure blanche, froissée contre leurs poignets.
« On y met quoi, alors ? »
« Attendre que l’autre devine. »
« Plaisanter pour éviter la phrase. »
Il ouvrit la paume au-dessus de la poche, la referma sur rien, et Mathilde enfonça cette rien-là au fond, du bout de l’index. Elle y déposa aussi les trois points de suspension. Sa main resta dans la poche, contre celle de Benjamin.
Quand elle releva la tête, il l’embrassait déjà. Sa bouche était salée et ouverte. Mathilde sentit ses doigts pris entre leurs corps, la chemise froissée contre leurs côtes et la laine posée derrière eux sur la couverture. Benjamin la rapprocha du chambranle. Le bois froid toucha l’omoplate de Mathilde, juste sous l’attache du soutien-gorge.
Elle passa ses bras autour de son cou. Il descendit la bouche sur sa joue, puis sous son oreille. La poche de la chemise se plia entre eux. Mathilde ferma les yeux et serra la nuque qu’elle tenait toujours.
Benjamin poussa la porte du talon. Le loquet claqua, et la lumière de la cuisine disparut du couloir.
· · ·
Au matin, Mathilde dormait, un bras replié sous la joue, le fil de laine en travers du drap. Le radiateur remontait son odeur de poussière chauffée dans la chambre grise. La lampe de chevet était restée allumée. Sur le parquet, les deux jeans formaient une masse sombre près du lit, les chaussettes avaient disparu sous la couverture et le pull bleu nuit dépassait du dossier de la chaise.
Benjamin trouva la chemise écrue au pied de la porte. Sa poche avait été retournée pendant la nuit, doublure dehors, petite langue de coton blanc. Il la ramassa par le col. Quelque chose de carré y était glissé.
Il le déplia. Un billet, au stylo bleu, de la main de Mathilde : une heure, 18 h 05, et sous l’heure un seul mot, souligné deux fois.
Retour.
