Douze nuits, douze cartes
couple installé, jeu, désir, consentement, humour
Soir 3 : Cuisine
Le disque avait commencé par un grésillement, puis une batterie trop fière pour la taille de la cuisine. Marion posa l’aiguille avec le sérieux d’une technicienne de salle de concert. Louis, devant la casserole, leva les yeux vers elle.
« Je ne connais pas. »
« C’est le principe. »
« Le principe de quoi ? »
« De te faire croire que j’ai une vie secrète. »
Elle avait rapporté le disque d’un vide-grenier, sans pochette ni indication lisible. La musique avançait entre cuivres, claquements secs et voix grave. Louis remuait les pâtes avec une cuillère en bois. Marion se glissa entre la table et le plan de travail, en chaussettes, les lunettes posées sur ses cheveux.
« Tu danses ou tu surveilles l’eau ? »
« Je peux faire les deux. »
Il tenta un pas de côté. Son coude rencontra la poignée du placard. Marion se mordit la lèvre pour ne pas rire.
« Très belle maîtrise de l’espace. »
« Je travaille sur les toits. La cuisine est un territoire hostile. »
Elle lui prit la cuillère et la posa dans l’évier. La chanson changea de rythme. Louis lui offrit sa main avec une politesse excessive. Marion la saisit, puis posa l’autre sur son épaule. Ils avancèrent de travers entre la table et la cuisinière, en évitant le panier à linge et une pile de courrier.
La fenêtre était restée entrouverte. Une forme grise apparut sur le rebord, souple et décidée. Le chat du voisin entra dans la cuisine avec l’assurance d’un locataire qui connaissait ses droits. Il passa entre leurs jambes, inspecta la casserole et s’assit près du radiateur.
Louis fixa l’animal.
« Il a choisi notre meilleur morceau. »
« Il a surtout choisi l’endroit où tu ne peux pas lui marcher dessus. »
Le chat cligna des yeux, indifférent à leur admiration. Louis referma la fenêtre. Quand il revint vers Marion, la musique avait ralenti. La casserole continuait de cuire dans un murmure régulier.
Ils cessèrent de chercher à danser correctement. Louis posa ses mains à sa taille. Marion plaça les siennes derrière sa nuque. Leurs pas restaient désaccordés, pourtant leurs épaules trouvèrent un même mouvement. Elle sentit la rugosité de son pull contre son poignet, puis la chaleur de sa peau près du col ouvert.
« Tu as du parmesan », dit-elle.
« Où ça ? »
Elle passa le pouce au bord de sa bouche. Louis attrapa doucement sa main et l’embrassa au bout des doigts. Le geste les fit rire, puis leur rire devint silence avant de disparaître tout à fait.
Il se pencha. Leur premier baiser de la soirée eut le goût du sel et de la menthe. Marion garda une main sur sa nuque. Louis rapprocha son corps du sien, lentement, jusqu’à sentir ses hanches contre les siennes. La chanson continuait, le chat surveillait la casserole et l’eau débordait presque.
Marion tourna la tête vers la plaque.
« Les pâtes. »
Louis ne bougea pas.
« Elles ont connu une belle vie. »
Elle sourit contre sa bouche, puis posa son front contre le sien. Le disque craqua sur sa dernière piste, et la cuillère en bois roula seule sur le bord de l’évier.