Douze nuits, douze cartes
couple installé, jeu, désir, consentement, humour
Soir 5 : Une minute
Le minuteur affichait quarante-deux secondes quand Marion ouvrit un œil.
Louis avait triché. Elle le comprit à la façon dont sa main cherchait déjà le bord de son pull, comme si le temps pouvait se négocier avec un vêtement. Leurs lèvres se quittèrent à peine avant de se retrouver, avec cette prudence amusée de ceux qui connaissent chaque détour et prétendent encore avoir besoin d’une carte.
Marion posa deux doigts contre sa poitrine.
« Il reste dix-huit secondes. »
Louis garda les yeux fermés.
« Je vérifie la précision de ton appareil. »
« Mon appareil est une horloge de cuisine. »
« Elle a l’air sévère. »
Le minuteur était posé sur la table basse, entre un livre retourné et une tasse de thé oubliée. Il avait sonné au début, puis Marion avait relancé le compte après avoir décrété que Louis avait accéléré au moment où elle riait. Elle voulait une minute entière, lente, sans chercher la prouesse. Lui avait accepté avec le sérieux d’un artisan chargé d’une réparation délicate.
Ils reprirent. Le goût de Louis gardait une trace de menthe et de sucre. Marion retrouva le café de l’après-midi sur sa bouche, puis la douceur plus discrète de sa peau près de la joue. Elle posa une main derrière sa nuque. Ses cheveux courts accrochaient légèrement ses doigts. Louis glissa la sienne sur son dos, par-dessus le tissu, jusqu’à sa taille.
Le premier élan avait été léger. Le suivant s’attarda. Marion sentit sa respiration changer contre elle, moins régulière, tandis que le bord rugueux du canapé pressait contre son genou. La pluie frappait le toit par endroits, avec des coups plus nets sur les tuiles proches de la cheminée. Louis les aurait reconnues une par une. Elle comptait.
« Trente secondes », murmura-t-elle.
« Tu annonces les étapes pour te rassurer ? »
« Je t’empêche de battre un record imaginaire. »
« J’ai une réputation à défendre. »
« Auprès de qui ? »
Il sourit contre sa bouche. Le sourire déforma leur baiser, puis le rendit plus tendre. Marion passa son pouce sous son oreille. Louis inclina la tête pour lui laisser la place. Elle y posa les lèvres, une fois, puis revint à sa bouche. Le parfum du savon, la chaleur de sa joue et la laine de son pull sous ses doigts formaient un paysage familier qui avait soudain perdu ses meubles.
À vingt secondes, Louis tenta de la rapprocher davantage. Marion le suivit, en gardant la main entre eux.
« Doucement. »
Il ralentit aussitôt. Son front toucha le sien. Leurs respirations ne trouvaient plus le même rythme, et cette maladresse les fit rire sans les éloigner. L’air de la pièce sembla plus étroit autour de leurs épaules. Marion sentit la chemise de Louis se tendre sous sa paume, puis ses doigts se refermer sur sa taille avec une attention qui lui donna envie de rester là.
Le minuteur sonna. Aucun des deux ne bougea. Marion ouvrit les yeux, vit le chiffre zéro, puis la main de Louis posée à côté de l’appareil. Il n’avait pas gagné. Il avait simplement oublié de tricher.
« Une minute », dit-elle.
« J’en demande une expertise indépendante. »
Elle lui attrapa la nuque et le ramena vers elle tandis que le minuteur clignotait encore, rouge, au bord de la table.
