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HistoiresDouze nuits, douze cartes

Douze nuits, douze cartes

couple installé, jeu, désir, consentement, humour

environ 32 minutes au total, 3 minutes par chapitre de lecture. Piment : Pimenté. Rédaction Absoloo.

Soir 6 : Pas ce soir

Louis posa sa main gauche sur le bas de son dos avant même de retirer ses chaussures. Marion le vit depuis la cuisine et leva aussitôt un doigt, celui qu’elle réservait aux décisions sans appel.

« Ne fais pas semblant d’aller bien. »

« Je ne fais jamais semblant. J’exagère avec sincérité. »

Il avait passé l’après-midi sur un chantier où une plaque de zinc avait résisté à toutes les discussions. En descendant de l’échelle, son dos s’était bloqué d’un coup sec. Rien de spectaculaire, avait-il dit au téléphone. Assez pourtant pour transformer chaque mouvement en négociation. Marion revenait d’une réunion publique qui avait tourné court. Elle avait parlé de circulation, reçu des reproches sur les travaux, puis entendu un monsieur répéter la même question avec l’énergie d’un métronome.

La boîte en bois attendait sur le buffet. L’enveloppe du soir reposait devant elle, encore scellée.

Louis la regarda.

« Elle a l’air de nous observer. »

« Elle a été fabriquée par quelqu’un qui connaît ton goût pour les objets dramatiques. »

« Je préfère les objets qui restent fermés quand le dos proteste. »

Marion prit l’enveloppe, la posa sous la boîte et n’y toucha plus. Le geste leur rendit de l’espace. Aucun soupir, aucune déception mise en scène. La soirée pouvait prendre une autre direction.

Elle fit chauffer de l’eau. Louis s’installa sur le canapé avec un coussin roulé contre ses reins. Il choisit une émission de cuisine, puis la commenta avec la précision d’un homme qui n’avait jamais préparé le plat présenté.

« Il met la casserole sur le feu. »

« Quel talent. »

« Je reconnais les gestes rares. »

Marion lui apporta une tisane et s’assit près de lui. Elle raconta la réunion, les interventions et son moment de flottement quand trois personnes avaient parlé en même temps. Louis ne chercha pas à réparer l’histoire. Il lui demanda seulement quel passage elle aurait aimé effacer. Elle répondit, puis ajouta celui dont elle était fière : elle avait gardé une voix calme alors que ses notes tombaient au sol.

« Voilà », dit-il. « Tu as survécu à une meute de dossiers. »

« Une meute de dossiers ? »

« J’améliore le vocabulaire administratif. »

Elle posa sa tête sur son épaule. Il passa un bras autour d’elle, lentement, en évitant le mouvement qui tirait sur son dos. Ils restèrent ainsi devant l’écran, à commenter inutilement une sauce trop brillante et la taille absurde d’un fouet. La pluie courait sur le toit avec une régularité douce. Louis suivait les sons par habitude, puis abandonna quand Marion lui demanda si une tuile pouvait vraiment avoir un caractère.

« Celle au-dessus du salon est susceptible. »

« Elle te ressemble. »

« Je suis beaucoup plus raisonnable. »

« Tu as parlé à une tuile pendant quinze minutes. »

« Elle avait commencé. »

Plus tard, ils gagnèrent la chambre sans précipitation. Louis s’allongea sur le côté. Marion se glissa contre lui, le front entre ses omoplates et une main posée sur son ventre. Il recouvrit ses doigts des siens. La lampe orange resta allumée, et la maison devint silencieuse autour d’eux.

Avant d’éteindre, Louis tendit le bras vers la boîte, jusqu’à l’enveloppe glissée dessous. Il l’ouvrit d’une main, sans se retourner. Le carton disait : « Ce soir, on ne joue pas. Racontez-vous chacun une chose de la journée dont vous êtes fiers. C’est tout. »

Ils la lurent deux fois. Le rire de Marion fit trembler le matelas.

« Nadège nous connaît trop bien. »

« Elle a un dossier. »

Il reposa la carte sur la table de nuit, face visible, près de la tasse de tisane.