Les pièces du large
travaux, été, complicité, désir
Soir 5 : Le tiroir des choses inutiles
Cran Pimenté
Depuis la salle de bains, ils n’avaient pas pris le temps de se changer. Hélène avait encore les cheveux humides et une trace de buée sur l’avant-bras, tandis que Clément avait laissé son mètre pliant dans la poche de sa salopette, prêt à reprendre les mesures du mur nord. Ils avaient passé la matinée à compter les lames utilisables, à marquer les volets à reprendre et à déplacer trois fois la même caisse, chaque déplacement révélant une nouvelle vis, un morceau de corde ou une petite pièce dont aucun des deux ne connaissait l’usage. Dans la salle de bains, la phrase dessinée sous la buée avait interrompu leur discussion sur le budget des travaux. Hélène avait voulu l’effacer, puis sa main était restée contre le carrelage. Clément avait relu les mots sans les commenter et rangé le chiffon sous le lavabo. Le silence entre eux avait gardé cette phrase, plus précis que leurs calculs et plus difficile à classer. Arrivés dans l’atelier, ils avaient posé la lampe sur le meuble et décidé de commencer par le tiroir récalcitrant, avec une règle simple : chaque objet trouvé devait recevoir une place ou une histoire. Hélène avait proposé de ne rien jeter avant d’avoir découvert pourquoi le tiroir résistait, et Clément avait accepté en vérifiant deux fois la solidité du plateau de travail. La phrase apparue sous la buée leur restait en tête, et l’atelier, pièce la plus encombrée de la maison, les attendait entre les chutes de bois, la caisse de cordes et le carnet orange fermé près du pot de vis.
Hélène repoussa ses chaussures du talon. Elles restèrent sous l’établi. Clément retira les siennes et les aligna près de la caisse. Contre le mur nord, le petit meuble montrait un tiroir plus bas que les autres. Le bouton de métal était froid.
Clément s’accroupit. Hélène alluma la lampe de chantier et la dirigea vers le bois. La main d’Hélène recouvrit celle de Clément sur le bouton. Ils tirèrent. Le tiroir avança d’un pouce, puis se bloqua net. La poussière fine accrocha la peau humide de leurs avant-bras.
« Ce tiroir a plus de caractère que nous deux réunis. »
« Il choisit ses visiteurs. »
Ils tirèrent encore. Le fond refusa de se montrer. Près de la vitre, la laine de bois chauffée par le soleil gardait une odeur sèche.
· · ·
Hélène posa la lampe sur le meuble.
« On va y mettre les choses inutiles. Celles qu’on garde sans raison. »
Clément trouva un bouchon, une vis tordue et un bout de corde trop court. Il les glissa dans la fente. Le bois les prit de mauvais gré.
« Premier défi. On parle sans se regarder. »
Ils tournèrent le visage vers deux murs opposés.
« Ce tiroir, lui, survivra à l’automne. »
« Tu parles du calendrier, pas du jeu. »
« Le jeu n’a pas fixé de sujet. »
Hélène ôta le crayon de ses cheveux. Les mèches lui tombèrent dans le cou. Elle posa le crayon sur le carnet orange, puis défit sa ceinture de travail. La ceinture tomba sur le dossier de la chaise.
« Deuxième défi. Tu m’embrasses, et une main reste occupée. »
Clément garda la corde entre les doigts. Il se pencha. Sa bouche prit celle d’Hélène de travers, gênée par ce qu’il ne voulait pas poser. Elle rit dans le baiser, puis le laissa finir.
« Troisième. Le rabot change de place, et tu ne quittes pas ma main. »
Clément referma sa main gauche sur celle d’Hélène. De la droite, il prit le rabot au bord de l’établi et le posa au sol, contre la caisse. Leurs paumes restèrent jointes.
Il sortit alors le mètre pliant de sa poche et le déposa sur le meuble. La salopette le serrait dès qu’il pliait les genoux. Il en sortit. La toile brune glissa au pied de l’établi.
· · ·
Le silence qui suivit n’avait plus rien du jeu. Hélène regarda les chutes, le sol taché, les volets qu’on devinait au-dehors.
« Les sols, les volets, cette pièce. Les tempêtes ne vont pas nous attendre. »
Clément ne répondit pas. Sa mâchoire s’était crispée sous le calcul silencieux des travaux restants. Hélène connaissait ce visage-là, celui des jours trop courts.
Elle retira son pantalon de travail. Le bleu délavé tomba près du tiroir. En chaussettes dépareillées, elle grimpa sur le plateau.
« Laisse tomber l’automne. Regarde-moi. »
La sciure blanchissait le tee-shirt de Clément. Il le retira et le jeta sur la salopette. Il monta à son tour. Une latte sous le plateau grinça de façon irrégulière dès que leur poids s’y trouva réuni.
Ils firent tomber au sol les couvertures de chantier pliées au bout du plateau, un papier de verre et deux cales. Hélène, assise au bord, attira Clément entre ses genoux. Le baiser eut le goût du sel sur la peau et de la sciure au coin de la lèvre.
· · ·
Clément passa les mains sous le débardeur d’Hélène et les referma sur ses seins. Elle ouvrit la bouche contre la sienne. Ses doigts descendirent sur le ventre de Clément, jusqu’à la bite déjà dure sous le boxer. Elle la dégagea du coton. Le boxer resta bas sur les hanches de Clément.
« Allonge-toi. »
Il s’étendit sur le dos, les pieds vers la fenêtre. Hélène mit un genou de chaque côté des cuisses de Clément. Elle écarta le coton, guida la bite de Clément vers elle et s’abaissa. Il entra dans sa chatte, lentement, jusqu’au bout. Les mains de Clément tinrent les hanches d’Hélène. Les mains d’Hélène s’appuyèrent sur le torse de Clément.
Elle se mit à bouger. La latte grinça avec eux. Clément glissa une main entre leurs ventres et trouva le clitoris d’Hélène. Elle garda les yeux sur lui.
« Oui. Là. Ta main, pareil. »
Elle s’enfonça davantage sur la bite de Clément, accéléra, puis jouit en resserrant sa chatte autour du sexe de Clément., la bouche ouverte, sans ajouter un mot. Le souffle de Clément se brisa contre son épaule quand elle se pencha.
Hélène resta sur lui, les cuisses tremblantes. Elle lui prit le visage entre les paumes.
« À toi. Bouge. »
Clément plia les genoux, les pieds à plat sur le plateau, et la baisa par en dessous. Ses mains quittèrent les hanches d’Hélène pour les fesses d’Hélène et la ramenèrent à chaque poussée. Elle se tint aux épaules de Clément. Le rythme devint court, précis. Clément jouit à son tour, le front contre la poitrine d’Hélène, un râle tenu entre les dents.
Ils restèrent joints, immobiles, le temps que la latte se taise.
· · ·
Hélène descendit la première. Ses pieds trouvèrent les couvertures. Clément la suivit. Ils s’allongèrent sur le flanc, elle devant, lui derrière, une main ouverte sur le ventre d’Hélène.
« On finira la maison, mais pas aujourd’hui. »
Il embrassa l’épaule d’Hélène, là où le débardeur avait glissé.
Le soir vint sans qu’ils quittent l’atelier. La lampe, toujours sur le meuble, éclairait le mur nord. Ils se relevèrent et revinrent au tiroir. Cette fois, le bois céda. Le tiroir sortit presque entier.
Dedans, le bouchon, la vis tordue, le bout de corde. Clément regarda ce petit tas et comprit que rien de précieux n’y avait jamais été rangé. Toute la valeur était venue de ce qu’ils avaient inventé autour : les défis, la corde inutile, la place faite à ce qui ne servait pas.
Hélène s’agenouilla près de lui, ses chaussettes dépareillées sur le plancher. Ils retirèrent leurs sous-vêtements et les glissèrent dans le tiroir, sous la corde. Au fond, sous la corde, les doigts d’Hélène rencontrèrent un papier plié.
Elle le déplia près de la lampe. Un reçu. Un 18 juillet, six ans avant cet été. Une demande pour la maison, au seul nom de Clément.
Hélène referma la paume sur le papier. Clément, penché sur le bouchon, ne l’avait pas encore vu.
