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HistoiresSous les toits, à portée de main

Sous les toits, à portée de main

distance, rituel, hiver, retrouvailles

environ 48 minutes au total, 8 minutes par épisode de lecture. Piment : Sexy. Rédaction Absoloo.

Soir 3 : La mesure exacte

Le mètre ruban jaune pâle traversait toute la table du séjour lorsque Mathilde posa son sac de formation contre le canapé. Benjamin se tenait près de la fenêtre avec l’air appliqué d’un homme qui n’y était pour rien. À côté du ruban, le carnet était ouvert sur une page couverte de chiffres. La carte à trois phrases dépassait de la couverture. Dans la cuisine, la minuterie crème attendait sur la table, muette. Personne ne l’avait réglée cette semaine.

Cela faisait trois semaines que le même arrangement les séparait. Les jours de Mathilde se passaient dans le studio près du centre de formation. Benjamin restait sous les toits, au dernier étage de leur immeuble ancien. Entre les deux, ils s’envoyaient des messages qui remplaçaient les mains, les baisers et les longues soirées à se chercher dans le lit. Ils avaient trente-quatre et trente-six ans, huit ans de loyer partagé, et ils trouvaient encore de nouvelles façons de se manquer.

Mathilde fit sauter ses bottines du bout du pied. Elles se heurtèrent dans l’entrée et s’immobilisèrent contre le mur. Ses clés tintèrent dans la coupelle. Benjamin, en chaussettes épaisses, avait laissé ses chaussures près du radiateur. Il s’accroupit pour ranger les bottines de Mathilde, talons contre la plinthe.

« Tu alignes mes chaussures avant de me dire bonsoir. »

« Elles dépassaient. Bonsoir. »

Elle regarda le mètre ruban, puis son visage.

« C’est quoi, ça ? »

« Un relevé. Je mesure les courants d’air de l’appartement. »

« Avec un mètre de couturière. »

« Il est plus sensible que tu ne crois. »

« Mes instruments ont un certificat d’étalonnage, Benjamin. »

« Le mien a une tache de thé. »

Il sentait l’atelier. Une odeur minérale d’émail refroidi s’était accrochée au velours de sa surchemise et ne disparaissait jamais avant le dimanche. Il montra la porte du séjour. Mathilde s’y adossa, pull bleu nuit sur chemisier blanc, jean noir, les bras croisés.

Benjamin accrocha le bout métallique à l’ourlet du pull, au creux de sa hanche. Il recula jusqu’à la table en déroulant le ruban, puis pinça la graduation sous son pouce.

« Quatre-vingt-six centimètres. Beaucoup trop pour deux personnes qui prétendent vivre ensemble. »

« Prétendent. »

« Je donne le chiffre, je ne commente pas. »

Mathilde avança d’un pas, puis d’un autre. Le ruban s’affaissa entre eux et forma une boucle jaune sur le parquet. Elle posa les mains sur les hanches de Benjamin, au bord de la surchemise. Le velours brun accrocha ses doigts. Benjamin lui encadra la taille. Le bord de la table lui mordait le bas du dos, mais il ne bougea pas.

· · ·

« Poignet », dit-il.

Elle tendit le gauche. Il fit passer le ruban autour de sa peau avec une lenteur étudiée et regarda la graduation.

« Quinze centimètres et demi. »

« Tu tiens le registre de mes os ? »

« Je relève la fréquence. Ton pouls cogne contre la graduation. »

Mathilde tira doucement sur la bande. Benjamin, qui en tenait l’autre extrémité, se rapprocha jusqu’à la toucher. Elle le garda contre elle. Il prit le crochet métallique, encore froid, et le fit glisser sous son oreille, puis le long de sa nuque.

Mathilde rentra les épaules. Un rire lui échappa contre la clavicule de Benjamin. Elle mordilla ensuite son épaule à travers le velours, assez fort pour sentir le tissu râper ses lèvres.

« Tu mesures ou tu triches ? »

« Je mesure ton impatience. Elle dépasse la graduation. »

« Alors prends un ruban plus long. »

Elle fit glisser la surchemise des épaules de Benjamin. Le velours descendit sous ses paumes avant de tomber sur le dossier d’une chaise. Sous le tee-shirt écru, ses épaules étaient chaudes et larges. Elle les retrouva avec les deux mains, les parcourut comme si elle vérifiait qu’elles étaient toujours à leur place après ces trois semaines.

Benjamin posa la bouche à la base de son cou. Sa peau gardait le goût salé du train et de la semaine. Il s’attarda là jusqu’à ce qu’un frisson traverse les omoplates de Mathilde. Ses doigts se refermèrent sur le coton du tee-shirt.

« Chambre », dit-elle.

« Le relevé n’est pas fini. »

« Il continue sous la pente. »

Le ruban les suivit dans l’escalier, une extrémité enroulée autour du poignet de Mathilde, l’autre raclant les marches derrière eux. Au seuil de la chambre, ils s’arrêtèrent pour retirer leurs chaussettes. Chacun resta sur un pied, une main posée sur l’épaule de l’autre. Leur équilibre ne résista pas longtemps.

Une chaussette grise tomba près de la porte. L’autre, plus épaisse, atterrit sous la commode. Benjamin récupéra la chaussette épaisse et la lança vers le fauteuil. Elle resta suspendue au dossier. Mathilde éclata de rire, puis posa ses pieds nus sur le parquet glacé.

Elle se hissa sur la pointe des orteils. Sa bouche arriva à la hauteur de celle de Benjamin. Il n’eut qu’à baisser la tête.

Benjamin recula jusqu’à sentir le matelas contre ses mollets. Il s’assit au bord du lit. Mathilde s’avança entre ses genoux. La lampe de chevet jetait une lumière jaune sur la pente du plafond et sur la chaise où s’empilait déjà une partie de leurs vêtements.

Il prit l’ourlet du pull bleu nuit et le remonta lentement, sans quitter son visage. Mathilde leva les bras. Ses cheveux crépitèrent lorsqu’ils sortirent de l’encolure. Benjamin plia le pull par réflexe, le posa soigneusement sur le dossier de la chaise, puis leva les yeux vers elle.

« Tu fais ça maintenant ? »

« Je ne vais pas laisser ton pull se froisser. »

« Tu peux froisser autre chose. »

Elle lui posa les mains sur la nuque. Benjamin répondit en défaisant le premier bouton du chemisier, puis le deuxième. Chaque bouton libérait une bande de peau, de la clavicule jusqu’au bord du soutien-gorge noir. Mathilde ne se détourna pas. Elle le laissa regarder.

Ses mains à elle étaient déjà passées sous le tee-shirt de Benjamin. Ses paumes remontaient le long de son dos, redescendaient sur ses flancs et revenaient aux endroits où il était le plus sensible. Il inspira sèchement. Elle sourit contre sa bouche.

Benjamin défit le dernier bouton. Mathilde haussa les épaules. Le chemisier glissa de ses bras et tomba contre le pied du lit.

Les paumes de Benjamin sentaient encore l’émail. Elles se posèrent sur son dos nu, montèrent jusqu’aux omoplates, puis descendirent sur les côtes. Mathilde se pencha vers lui jusqu’à ce que leurs fronts se touchent.

Elle laissa le ruban glisser de son poignet. Le crochet claqua sur le parquet. Mathilde se baissa, le ramassa, puis accrocha l’extrémité métallique au tee-shirt de Benjamin, au milieu de sa poitrine. Elle pinça la bande contre son propre sternum.

« Vingt-deux centimètres. Je n’en veux plus. »

« Moi non plus. »

Le jaune pâle tendait encore l’espace entre leurs poitrines. La bande vibrait au rythme de leurs respirations. Mathilde baissa les yeux sur le chiffre, puis releva le visage.

« Vingt. »

Sa bouche trouva celle de Benjamin, lente et ouverte. Il lui tint la nuque, les doigts enfouis dans ses cheveux. Elle s’approcha davantage, jusqu’à sentir le bord du lit contre l’arrière de ses cuisses.

« Quinze. »

Les mains de Benjamin descendirent de ses côtes jusqu’à ses hanches. Il l’attira contre lui. Mathilde posa un genou sur le matelas, puis l’autre, de chaque côté de ses cuisses. Le ruban se tendit entre leurs corps et glissa contre le coton de leurs vêtements.

« Dix », dit-il contre sa mâchoire.

« Cinq. »

La bande se plia entre eux. Elle n’avait plus d’utilité. Le ventre de Mathilde rencontra celui de Benjamin, là où le tee-shirt avait remonté sous ses mains. Sa peau était tiède contre la sienne, et le soutien-gorge noir pressait le coton écru.

Benjamin referma les bras dans son dos. Il la serra jusqu’à ne plus laisser passer un doigt. Le mètre ruban échappa aux mains de Mathilde, se déroula sur la couverture et tomba au pied du lit.

Elle lui mordit doucement la lèvre inférieure. Benjamin la fit basculer sur le matelas avec assez de précaution pour que la chaise ne tremble pas. Son genou s’enfonça entre les cuisses de Mathilde. Elle attrapa son tee-shirt et le tira vers elle.

« J’ai envie que tu arrêtes de mesurer », dit Benjamin.

Mathilde posa son front contre le sien.

« Je suis là. »

Leurs bouches se retrouvèrent. Benjamin passa une main sous la bande du soutien-gorge et la fit glisser dans son dos. Mathilde cambra les reins. Ses doigts remontèrent sous le tee-shirt de Benjamin, trouvèrent sa peau et s’y agrippèrent. Il l’embrassa dans le cou, sur l’épaule, puis au creux de la poitrine, pendant qu’elle tirait sur son vêtement jusqu’à lui dégager le torse.

Le tee-shirt écru rejoignit le chemisier près du pied du lit. Benjamin resta penché au-dessus d’elle. Mathilde parcourut son ventre du bout des doigts, suivit la ligne sombre qui disparaissait sous la ceinture de son pantalon, puis posa sa paume à plat contre lui.

« Tu as changé la disposition des meubles », murmura-t-elle.

« Le fauteuil était devant la fenêtre. »

« Je parle de la chambre. »

« Je sais. »

« Tu as déplacé le lit. »

« De vingt-deux centimètres. »

Elle le regarda une seconde, puis rit contre sa gorge.

« Tu avais donc vraiment préparé le relevé. »

« Il fallait bien que quelqu’un travaille pendant ton absence. »

« Tu as compté les centimètres et tu n’as pas pensé à ranger les chaussettes. »

« Elles ne gênent pas la circulation. »

Mathilde passa une jambe autour de sa hanche. Benjamin se tut. Elle le ramena contre elle et embrassa la naissance de son épaule. Le silence qui suivit ne ressemblait plus à celui des messages envoyés depuis le studio. Il avait le poids de leurs corps et l’odeur du velours posé sur la chaise.

Ils restèrent ainsi, essoufflés, souriants, les mains de Mathilde sous le tee-shirt de Benjamin et les paumes de celui-ci ouvertes sur son dos. Dans l’appartement, aucun tic-tac ne venait remplir la pièce. La minuterie dormait sur la table de la cuisine, et ils l’avaient oubliée.

Mathilde se pencha sur le côté. Elle attrapa le mètre ruban au pied du lit, l’enroula en deux tours maladroits et le posa sur l’oreiller. Puis elle regarda Benjamin droit dans les yeux.

« J’ai une règle pour le prochain week-end. »

Dessin : Dans le séjour, elle enlève ses bottines devant le mètre ruban étalé sur la table, il se tient près de la fenêtre.